Présentation :
Un petit billet pour raconter ce que je retiens dans ce que j'ai écouté
au cours du mois écoulé. Ca prendra l'allure de notes libres,
de journal intime sur ma relation à l'écoute des musiques. Ce
qui me fait bouger ( ne serait-ce que taper du pied ), ou ce qui me semble faire
bouger des repères musicaux déjà connus ( apporter un élément
neuf ). Des cheminements personnels alimentés par des réflexions
professionnelles sur la musique. Il est clair que travailler plus de 20 ans
à la Médiathèque en écoutant, de manière
privilégiée, des milliers de références, ça
modifie les approches ! Il y a formation et déformation professionnelles
des goûts, des sens, des réactions…
VALVE RECORDS COMPACT (DEU).
J'apprécie les expériences qui se jouent sur des cordes dépouillées. Surtout quand, comme ici, les cordes glissent et tracent un terrain mouvant entre plusieurs frontières. La violoniste allemande Gunda Gottschalk a une formation classique et fréquente les milieux de l'improvisation. Elle décloisonne sa formation et son instrument. Peter Jacquemyn est belge, plasticien sculpteur avant d'être contrebassiste. Il ne s'agit pas d'un duo ponctuel. Ils se fréquentent musicalement sur le long terme. Et de leurs rencontrent ils ont isolés ici 17 éléments de dialogue entre violon et contrebasse. 17 moments sur le rapprochement entre les deux instruments. 17 gros plans sur leur danse commune. 17 climats très différents : du calme plat au très agité. Du reposant au convulsif. Du contemplatif à l'agressif.
MULATTA RECORDS, 2004. Enregistrement 1993-1998.
Un quatuor à cordes actif dans le non classique, dans des projets, certes ludiques, mais plus abruptes et incongrus que le médiatisé Balanescu. Soldier String Quartet occupe aussi le créneau des musiques savantes qui se créent en-dehors du classique. Je l'avais découvert en 1989 dans des compositions d'Elliott Sharp, version apocalyptique du quatuor à cordes ! Ici, on est dans un autre répertoire : adaptation intelligente de vieux blues, traditionnels américains, standards populaires (Robert Johnson, Bo Duddley, Sly Stone…). Dans un équilibre réussi : à la fois donner une tournure élaborée, révéler une complexité refusée à ces airs populaires, tout en conservant une esthétique râpeuse. Swing à rebrousse poils. Intermède sirupeux, crooner… Et composition personnelle sous forme d'évocation : « Sontag in Sarajevo », avec accordéon. Remarquable création d'atmosphère. Eclectisme un peu bizarre, mais à suivre, discographie fondamentale pour les évolutions du quatuor à cordes.
KONTRANS, 2005. Enregistrement 2004.
Pour confirmer une fascination, pas pour l'art vocal à proprement parlé, mais pour ces performances où l'oralité est déballée, exhibée sous toutes ses facettes. L'appareil de l'oralité est étalé, démonté, mis en vitrine, court-circuité, trafiqué, transformé, muté, miné, explosé. Dans une immanence qui pourrait mettre mal à l'aise ! Quasiment sans intermédiaire avec le mental, avec l'organe-cerveau en ébullition ! On a le nez dessus ! Dedans ! Cervelle saturée de signaux sonores et qui les sample en folie. Formidable face à face, bouche-à-bouche entre Maja Ratkje et le dadaïste Jaap Blonk. L'électronique joyeuse s'est invitée… Dément !
EMI, 2005.
Américain. Troisième album. Conseillé par un collègue.
Excellent ! Ca connecte directement avec un besoin de rock qui désape.
Un beat, une dynamique très accessible, basique, qui
happe. Presque un potentiel de tube. Mais là-dessus des figures pas possibles,
fouillées, hors piste sonique! Des gerbes de bruits, des danses parasites.
Des gimmick pourris, d'outre-tombe, qui restent, s'enfoncent et continuent leur
ronde quand on dort. Des ritournelles frappées. Des guitares blêmes.
Des danses saccadées, électrocutées. Des sur places minimalistes,
envoûtants, hypnotiques. Belle synthèse entre l'évident,
ce qui parle directement aux sens, et l'expérimental. A écouter
fort dès le petit-déjeuner.
PRODUCTIONS SPECIALES, 2005.
J'avais apprécié Machinchose dès son premier CD. Doué pour les paroles, humour, position décalée. Travail subtil sur les références chansonnières. Emballage brut, un peu minimaliste, mais efficace. Capable du bricolo électro, du blues, ou de chanson à l'ancienne à l'accordéon. Second degré omniprésent. Sur le ton du déconnage, le social n'est jamais loin, les cités, l'égalité des chances, le face à face des sexes. La dérision, y en a des tonnes aussi (Rintintin) ! Calembours modernes. Croisement Dominique A et Sttella ! ?Voici un album, une compil' de ses meilleurs titres, certains chantés par ses amis (pas connus), ou soi-disant chantés par d'autres ! ? Des remix, des versions obliques. Belle reprise du Métèque. Et on peut vérifier que « Mon slip c'est ma boîte à outil », en quelques années, à l'ombre des médias, est devenu un grand classique !
FIREWORK EDITION RECORDS COMPA, 2005.
Nouvel album de Gustafsson. Ils se suivent mais ne se ressemblent pas. Cette non ressemblance, cette discontinuité qu'il instaure dans sa discographie donne à sa musique une dimension très riche de polysémie. Elle ne peut se laisser enfermer dans une seule notion musicale de ce qu'est le jazz aujourd'hui. Tantôt il reprend PJ Harvey, tantôt il fait un « hommage » à des musiciens de blues… Tantôt en grande formation, tantôt en petit comité… Voici un parcours comme je les aime, qui surprend. « Slide » est un enregistrement solo. Le plus simple qui soit. Apparemment, la volonté est qu'il ne se passe rien. La répétition d'un même son. Presque bâclé. Un son anonyme. (Dans une foule, personne ne l'entendrait.) Là, il insiste. Va-t-il rester neutre de bout en bout ? Les écarts varient. Dérapent. Les attaques et les fins. Il mollit, il durcit. Il insiste. Trébuche. Monte. S'énerve… Dans un matériau très minimal, très limité, et sur le principe de la répétition, Gustafsson rend visible que la personnalisation, l'individualisation s'installe, retrouve ses droits. Au départ, alignement de sons neutres, à la fin, accumulation de traces sonores intrigantes, fortement personnalisées, qui ne laissent pas indifférent. Il y a toujours une part de mystère dans ces expériences, tant mieux, c'est ce qui entretient la tête et l'émotion…
HAT ART, 2005.
Des œuvres pour piano de 1945 à 1957. Je pourrais replacer ce que je disais plus haut sur Black Dice : mélange équilibré de mélodie et d'expérimentation. Et encore : il y a ici des éléments qui évoquent la démarche de Gustaffson dans « Slide », avec juste 60 ans d'écart et une radicalisation inhérente à un autre terrain musical…Ca s'écoute, sinon, délicatement, une délicatesse énergique, comme on parcourt à voix basse un recueil de poésie au symbolisme raffiné… Brillant.
PH
Voulez-vous réagir? Écrivez à pierre.hemptinne@lamediatheque.be"
Magazines > Playlist> ...des médiathécaires> Pierre Hemptinne> Archives > Oh ! Que ça bouge ! N°1 (Janvier 2006)