INTRO
Une phrase forte notée dans un séminaire de Pierre-Damien Huyghe : « c’est du sort de la sensibilité qu’il sera question ». Parlant, ni plus ni moins, du moderne, de la modernité, du devenir de la société. Pour avoir quelque chose d’à peu près juste à dire sur ma sensibilité, je dois l’éprouver. Je ne l’éprouve que lorsqu’elle est prise en défaut, prise de court, qu’elle patauge. Alors je me sens vivre, sentir et ressentir, je romps avec l’adhésion automatique à des émotions construites industriellement pour remplir les cerveaux. Les sollicitations mentales et sensorielles les plus courantes, celles qui affleurent à la surface du quotidien, défilent à une telle vitesse, dans une telle profusion, que l’on est toujours susceptible d’être retenu dans le fil d’une narration automatique qui ne laisse de temps ni à la réflexion, ni à la participation, encore moins au jugement. J’épingle, autour de l’art, quelques moments qui me permettent de rompre ce fil, de relever la tête et les émotions, d’éprouver ma sensibilité, possibilité alors de savoir quelque chose ? De dire quelque chose, de le passer vers d’autres ?
Noter ces instants, rendre compte de ces pratiques, essayer alors de comprendre ce qui se passe, c’est sans doute contribuer à ce que « l’esprit ne s’installe pas dans l’abrutissement », le sien d’abord peut-être, mais l’esprit collectif, ça part toujours quelque part, et ça revient… ! ?
MUSIQUES
GLITTERHOUSE RECORDS, 2006.
Allez, je me répète : fin des années 70, Pere Ubu, Modern Dance, une sacrée claque. Un album cinglant, éprouvant. Qu’importe ce que j’écoutais au moment où surgit Modern Dance, l’important est que cette
musique venait brusquement bousculer des habitudes d’écoute. J’écoutais, entre autres, pas mal de musiques qui ressemblaient déjà à ça, dans la foulée punk, et donc l’oreille était bien préparée à ses sonorités. Ce n’est donc pas à ce niveau que la surprise se portât. Mais au niveau de la manière d’habiter ces sonorités et cette esthétique. Une présence, un projet, une projection. Dérangement puis fascination. Il y avait quelque chose d’énorme, dans la provocation, dans la déglingue, mais surtout dans la personnalité maladive qui rayonnait derrière le projet ubuesque. Parcourant en vitesse quelques blogs , je retiens cette expression qui qualifie bien David Thomas : « crooner psychotique ». Une certaine éponge qui capte l’état de la libido moderne et en recrache les éléments: racolage sentimental, pathos ambigu, latences psychotiques et la déclinaison de tensions, conflits et arrangements scabreux qui en découlent.
A première écoute, le nouveau Pere Ubu a quelque chose d’émoussé, de vieux. Aux écoutes répétées, il dégage ses charmes, il révèle sa force dérangée petit à petit... Il réactualise la claque, il permet de s’en souvenir en tout cas, de la scanner…
(Lire la chronique dans A Découvert/ Rock/ Novembre 06)
VICTO, 2006. Enregistrement 2005.
Ce qu’on appelle un CD énorme. Casting sensationnel. Le groupe américain le plus noise et free rock du moment en prestation improvisée avec le saxophoniste Anthony Braxton. Enregistrement live au 22e
Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville. Allez, ce n’est pas si terrible ! Il y a un certain « round d’observation », les deux musiques s’observent, cherchent les terrains frictionnels et explosives. Elles traversent ainsi une phase « civilisée » de dialogue, d’observation réciproque où elles communiquent sur leurs codes, échangent leurs données… Elles manifestent ainsi ouvertement leur statut savant, leur profil élaboré, leur protocole complexe qui conduit à une certaine version du paroxysme, du chaos, ouf ça fait du bien (Black Vomit)… Une rencontre mesurée d’extrêmes qui mériteraient plus amples analyses…
CREATIVE SOURCES RECORDINGS CO, 2006.
Alto, violon, violoncelle
Détournement majeur de cordes. Frottements, feulements et grincements anémiés, sédiments entropiques. Quelque chose gratte de l’intérieur, pour sortir, échapper à la paralysie. De plus en plus. Picotements anarchiques, névrotiques, acharnés, autistes. Chaque plage, aux irruptions sonores disparates, est néanmoins soudée, d’un bloc, comme les bruits que feraient les branches liées, l’une contre l’autre par le vent, fagot attaché à une toile de Kiefer. Disparates mais solidaires, liés dans une même condition. Une dynamique se met en marche, une drôle de machine. Le courant recommence à passer, à irriguer les cordes et les archets, avec peine. Cette dynamique presque matérielle, tellement les sons sont appuyés et physiques, est prenante, tient lieu de nouvelle organisation sonore, remplace, par exemple, la mélodie. Plutôt, on se trouve dans une musique qui n’en a plus besoin. La musicalité passe autrement, par les bords, par les fissures du non-musical. Je trouve à l’intérieur de cette esthétique qui exploite le rebut et le rebutant, le rebrousse-poil auditif, qui exige de s’accrocher, une puissance et une beauté actuelles. Ça parle et c’est si rare. Et dans la manière de faire de ce trio il y a une fraîcheur pas courante, comme s’il défrichait de nouveaux territoires. Ce n’est pas tout à fait exact, la nouveauté n’est pas absolue, mais le ton est personnel, neuf, et il y a la fougue et la conviction qui donnent l’impression du neuf.
PSI RECORDS COMPACT (GBR), 2006. Enregistrement 2005.
Trompette, trompette piccolo, solo.
Exercice périlleux, 45 minutes, seul à la trompette ! Exercice périlleux aussi pour l’auditeur ! Les titres choisis par l’artiste sont significatifs, je pense : « Sentiment », « Ritual », « Vegetation », « Air », « Slender Explosions of Noises », … Ils éclairent sur le processus mental qui l’aide à penser sa trompette, à penser par quels concepts faire passer ses tripes et son mental dan sa trompette, en circonvolutions, en phrases heurtées, en phrasés télescopiques et tortueux, en tracé qui changent toujours de formes évocatrices, comme les nuages. Avec des techniques mixtes : il fait de la « non trompette », comme pas mal de musiciens actuels, en jouant sur les bruits fonctionnels de la trompette plutôt que sur les sons que l’on peut fabriquer dans la trompette. Mais pas seulement: il avance des propositions de vrais trompettistes en langage élaboré. Au plus proche de la parole. Il déconstruit sa relation à son instrument pour le refondre immédiatement dans une poésie personnelle. Décousue, violente, parfois aussi confondante de grâce, donnant quelques fois l’impression de polyphonies intérieures surprenantes, âme plurielle… (Le nom de Roland Barthes est cité dans le livret comme une influence, comme quelqu’un dont il se revendique... ?)
MON SLIP, 2006.
On pourrait décrire les chansons de Lantoine avec les mots de Tom Waits parlant de sa musique : « Elle est devenue de plus en plus dépouillée. Jusqu’à se réduire à une phrase. J’ai besoin de quelque chose de rudimentaire, de fondamental. Et le spiritual est une forme vivante qui se suffit à elle-même. Il n’y a rien à ajouter. Je préfère aujourd’hui écrire sans instrument, seulement avec ma voix. En chantant à tue-tête et en claquant des doigts. » (Le Monde, 24.11.06) Vous transposez ça dans l’univers du Nord, dans la langue cht’mi (le spiritual chti, ça existe) et vous approchez du souffle que dégage Loïc Lantoine. Un phénomène.
EXPOSITIONS
Julien Tama, Galerie 7M3, Médiathèque de Mons
Julien Tama vit dans un autre monde. Il théorise l’univers en étant persuadé d’être connecté à quelque source spirituelle intacte. Décalé ? Qu’importe parce qu’il dégage, il irradie. Il incarne une position d’artiste médium, avec une naïveté authentique. Ce qui fait des constructions qu’il édifie des témoignages interpellant. A-t-on rêvé ces châteaux, ces décors de fées ? Y a-t-on séjourné ? Quelle est la part d’inconscient collectif qu’il façonne en ramassant, collectant, collectionnant les déchets infimes de la société de consommation pour les transformer en autels tournés vers l’ailleurs ?
Anselm Kiefer, Galerie Thaddaeus Ropac et Galerie Yvon Lambert (Paris, 3e)
J’ai failli ne pas aller voir. La tête trop remplie, idées agitées, surplus d’informations visuelles, sonores, olfactives de la ville. Impression de saturation. « Ah quoi bon aller se planter devant des œuvres d’art quand il y a déjà tellement de signes à traiter à l’extérieur, dans le flux quotidien ? ». Puis quand même, je me secoue et rentre à 10 heures précises dans la Galerie Thaddaeus Ropac, au fond d’une cour, introduction très chic. Impression renforcée par l’accueil « classe » légèrement indifférent. L’espace est vaste, blanc, haut, éclairé par des verrières. L’espace lumineux est idéal pour libérer le souffle de l’œuvre. Qui balaie tout autour de moi. La sensation de saturation, l’attachement nauséeux au surplus d’informations courantes disparaît. Un espace vierge est créé. Plus rien d’autre ne compte que la confrontation immédiate. Les toiles immenses (330 x 570 cm) sont très fortes, tracent des liens entre le travail de Kiefer et la poésie de Paul Celan. Voici le genre de matériaux utilisés: huile, émulsion, acrylique, gomme-laque, chaises, branches brûlées et bateau en plomb. Et toute cette matière évoque ce qui reste à moisir au fond d’une casserole, graisse, viande, peau, végétaux. Ce qui constitue le vivant a fondu en une croûte éprouvante. Tourmentée, scarifiée. Des alignements de bois, troupes décimées, fantômes de cimetières, alignements sur le bord du tourbillon, champ de soleils calcinés, les champs à la Van Gogh mais dans le négatif, l’envers des champs solaires. Des objets sont accrochés à la toile, s’y incorporent chaises, bancs, fagots de branches brûlées, livres de lois carbonisés, livres rescapés de l’autodafé, quelque chose de l’esprit, même ravagé, subsiste… L’impact se répète à la Galerie Yvon Lambert.
"Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan", Editions du Regard
"Choix de poèmes", Paul Celan, Gallimard
LECTURE
Bernard Lahire, «La condition littéraire», La Découverte, 2006, 603 pages
Combien de fois ais-je lu, surtout chez des journalistes, que Bourdieu figeait tout dans le déterminisme, qu’il assignait à chacun sa place sans espoir d’en bouger! Je ne l’ai jamais perçu de la sorte: expliquer, clarifier des mécanismes permet de prendre conscience des règles du jeu et dès lors de «mieux jouer», en connaissance de cause, de devenir jouer et non pas joué. Le travail de Bernard Lahire est de la même trempe. Une somme aussi importante, fouillée et précise sur les mécanismes de la condition littéraire ne va-t-elle pas désenchanter la littérature, les plaisirs de lire et d’écrire, de s’intéresser à la littérature!? Bêtises. Que du contraire. Plus on est documenté sur «ce qui se passe» avec la littérature, plus la qualité des plaisirs que l’on peut en attendre va croître en nuances, en savoirs accumulés…
Christa Wolf, « Trame d’enfance », Folio/Gallimard, 1991, 623 pages
Ce n’est pas un livre de mémoire. C’est un travail de mémoire par l’écriture. Pour ne pas présenter uniquement l’histoire d’une enfance sous le régime nazi, mais toutes les interrogations que l’adulte écrivain (se) porte en se souvenant de cette période. Travail narratif substantiel, précis, rigoureux comme toujours avec Christa Wolf. C’est un portrait juste du nazisme ordinaire, de la façon tout à fait normale dont le nazisme se charge de façonner les esprits de la jeunesse, en entrant dans le quotidien. Impressionnant aussi la reconstitution du choc qu’a représenté, pour la jeune fille, la chute des idoles, la découverte de la « réalité », de ce qui s’est vraiment passé. Fuyant devant les russes, découvrant pour la première fois des fantômes échappés des camps, s’étonnant, posant des questions pour s’entendre répondre le fatal « dans quel monde avez-vous vécu ? ». Christa Wolf recompose cette période de sa jeunesse en revenant sur leurs lieux, à présent Polonais, avec son frère, son conjoint, sa fille. Le récit enregistre les impressions de chacun et surtout le cheminement de la transmission à la génération suivante…
Bernard Stiegler & Ars Industrialis, « Réenchanter le monde, la valeur esprit contre le populisme. », Flammarion, 2006, 173 pages
Bernard Stiegler quitte Galilée pour Flammarion, sans doute pour une diffusion de ses idées vers un plus grand public. Ce livre-ci reprend le manifeste de l’association Ars Industrialis et la motion adoptée à la veille du Sommet de Tunis sur la société de l’information.
Le reste du bouquin reprend les idées fortes de Bernard Stiegler et il y a peu de propositions intellectuelles, aujourd’hui, qui donnent autant d’armes pour penser ce qui se passe au niveau de la société et engager des actions en faveur d’une écologie de l’esprit, contre la mainmise des technologies de contrôle, pour une réelle société des savoirs. Quant au diagnostic, Bernard Stiegler est sans complaisance, mais il propose une gymnastique de concepts qui ouvre des perspectives. Il est bien le seul à redonner sens, par exemple, au travail du secteur culturel, du non-marchand, même si il est clair sur la nécessité de rénover ces secteurs, en retard d’une guerre, probablement du fait que les pouvoirs publics n’y comprennent plus grand chose (« Malheureusement, les pouvoirs publics ont aujourd’hui massivement renoncé à faire du monde du savoir indépendant de la production une économie solvabilisée par la caution publique »). La crise culturelle est une crise de l’esprit et est scrutée au scalpel.
Exemples de titres de paragraphes :
A consulter :
www.arsindustrialis.org
CINÉMA
« Hamaca Paraguaya », 2006, Paz Encinas
Un film pétrifié presque en un seul plan fixe, large, un bout de clairière, l’orée d’une forêt, un hamac, un couple de paysans fatigués. Tout le reste est hors champ. L’orage, le passage des oiseaux, le fils, la guerre… Tout ce qui pourrait venir faire événement, divertir, distraire, pousser à l’action, tout a été repoussé hors-cadre. Le temps, littéralement, s’est arrêté lorsque le fils est parti à la guerre (contre la Bolivie, années 30). Subsiste des tâches routinières désincarnées, poussives. Et le ressassement, les ressassements, l’homme et la femme se supportent de leurs ressassements respectifs. Est-il mort, reviendra-t-il? Chacun de dire, avec les mots simples des paysans, ce que représente cette absence sans fin, de raconter inlassablement le départ, l’attente… Jusqu’à la perte de sens totale. La nausée sans issue. La photo est superbe, envahissante, traumatisante. Même si les changements sont rares (la scène, tout autant aussi, dans le champ de cannes à sucre: on s’y croirait, tout juste si on ne sent pas les odeurs…) La quasi-absence de plans rapprochés donne l’impression de voir des ombres, des fantômes…
LA TABLE
Dans un cadre très pittoresque, la galerie Vero-Dodat à Paris, une adresse simple et agréable. Formule pas cher et rapide si nécessaire, une bonne cuisine de tous les jours mais qui intègre des éléments de la nouvelle cuisine, au niveau des associations de saveurs, des présentations… comme quoi, le passage du pointu vers les us et coutumes quotidiennes bourgeoises s’effectue bien encore dans quelques domaines.
(Restaurant Vero-Dodat, 19 Galerie Vero-Dodat, 75001 Paris)
L'AMERTUME
VW, évidemment. En temps normal, nos systèmes d’information et politiques trouvent tellement normal la mentalité économique libérale ambiante, ils se chargent au quotidien de nous la présenter comme l’air du temps incontournable, relevant de la nature, que je ne comprends pas ou plus leur soudaine indignation. Les médias ne nous montrent les ouvriers qu’en état de grève ou au bord du licenciement. S’ils faisaient un travail au quotidien d’investigation de ce que représente les idées dominantes sur le libéralisme généralisé, et qu’en temps normal eux-mêmes présentent comme la règle indépassable, ne contribueraient-ils pas à développer une autre conscience ? A rendre effective dans l’opinion publique la conscience des drames qui se préparentlogiquement parce que tout est préparé, tout fonctionne pour que ces drames se produisent ? On pourrait dire qu’ils sont prévus. A chaque fois qu’une telle catastrophe se produit, c’est réellement la misère du projet de société qui éclate au grand jour. Et ceux qui, en-dehors des victimes immédiates, y contribuent le plus au jour le jour, sont aussi ceux qui crient le plus fort, momentanément. C’est bien contre cet état de choses que j’encourage à fréquenter des musiques et des livres qui secouent à l’opposer des conseils prodigués par les « souverainistes du vulgaire, les acteurs de la culture du divertissement qui s’ébattent sur leurs surfaces de bien-être et considèrent que le se-laisser-aller de son plein gré constitue une motivation suffisante. » (Peter Sloterdijk, 2006)
Et il faudrait aussi faire un détour par Bernard Stiegler, pas pour le plaisir de citer toujours le même, mais pour montrer l’utilité de ces textes, que ceux-ci proposent de l’action sur le réel et qu’il serait suicidaire, comme certains le font, de les enfermer dans la sphère stérile du théorique, empêchant par là-même les idées utiles de contaminer positivement les terrains d’action. L’information que l’on nous distille sur les événements ne sert à rien qu’à nourrir l’entropie, parce qu’elle est événementielle justement et hautement périssable. Elle sera oubliée. Par contre une information non événementielle traitant en continu de la réalité économique de notre environnement industriel serait productrice de savoirs sur les questions qui touchent à la réalité et instaurerait de nouvelles possibilités d’intervenir sur celle-ci. C’est ce qu’expose en long Stiegler et qu’il résume dans son paragraphe « Savoir et information » : « … la technologie informationnelle, en tant qu’elle vise essentiellement la maîtrise d’une information constituant une valeur marchande, est ce qui produit une valeur qui est par essence entropique: en tant que marchandise, une information est ce dont la valeur décroît nécessairement avec le temps. Or, le savoir est par essence néguentropique : par nature, le savoir est ce dont la valeur se maintient, et même s’intensifie... » (Réenchanter le monde, page 132)
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