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OH ! QUE CA BOUGE ! N°14 (FÉVRIER 2007)

INTRODUCTION

Grande mobilisation pour sauver le livre face à la numérisation ! Ca cogite, des articles font état régulièrement des pistes, des commissions existent, on s’émeut de la disparition des libraires indépendantes, on pose les fondements du «libraire d’avenir»: le CD n’a jamais bénéficié d’une telle attention. Il n’est pas considéré comme un outil de connaissance. À tort.
Reçu ceci par émail : « La direction de France Musique a décidé de suspendre l'émission "À L’IMPROVISTE" (nocturne comme diurne) à partir d'avril. "Cette musique plombe la chaîne et n'a pas de public" aurait déclaré le directeur. La programmation musicale sur les radios est déjà tellement pauvre et indigne par rapport à ce qui se crée comme musique ! Faut bien avoir le cerveau plombé pour ne pas vouloir s’en rendre compte.
Ainsi, de petite touche en petite touche, d’émission supprimée en subsides rabotés pour diverses institutions, le néo-libéralisme s’implante dans la culture, toujours plus profond. En contradiction complète avec les déclarations des responsables politiques qui soutiennent la diversité culturelle. Mais tout ça, la diversité, ça doit être très abstrait pour eux. Lisent-ils les « oh ! ça bouge » de tous les amateurs de culture progressiste ? Se rendent-ils compte seulement que tout bouge à part eux ?
Même si vous ne connaissez pas l’émission, ça vaut la peine de la défendre, envoyez des messages de soutien à cette adresse :
- Messages de soutien à Anne Montaron sur le lien suivant :
http://www.radiofrance.fr/francemusique/em/improviste/contact.php?e_id=13



LA MUSIQUE (CD)

 

Yoshihide OTOMO NEW JAZZ QUINTET

ONJQ LIVE IN LISBON - UO8677

Pochette UO8677.

CLEAN FEED/TREM AZUL, 2006. Enregistrement 2004.

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Extrait sonore
  • Extrait (format MP3) Serene


Gustafsson, tenor et baryton saxophone; Tsugami Kenta, alto saxophone; Otomo Yoshihide, guitare électrique; Mizutani Hiroaki, basse; Yoshigaki Yasuhiro, batterie, trompette.
Le genre d’enregistrement à propos duquel j’aimerais ne rien dire d’autre que « j’adore ». Ça commence mal ! En introduction, une reprise appuyée, hirsute, éperdue de « Song for Che » (Charlie Haden). Une décharge stimulante. En recevant une version en surenchère aussi radicale par rapport à l’original, une fiction musicale aussi profondément inscrite dans l’héritage émotionnel, mon cerveau est stimulé au paroxysme, presque paniqué. Comme si on lui ouvrait un espace illimité pour fictionner à sa manière toutes les histoires musicales qui lui importent et que tout à coup, brièvement, le temps d’entrapercevoir un gouffre, il se sentait capable de toutes les narrations musicales du monde. Ensuite, Otomo enchaîne avec une composition à lui qui inclut des voltiges impressionnantes à la guitare. Où il semble traiter la saturation complète du système nerveux par l’afflux d’informations extérieures de l’hypermodernité. D’abord faire sentir cette surcharge saturée, cette pression de l’hypermodernité, et ensuite organiser ça en phrases meurtrières, en motifs stylistiques schizophrènes qui s’enchevêtrent, se lacèrent proches de l’explosion. On trouve ensuite un thème d’Eric Dolphy « Serene » très tendue, crispée, constipée avant un interlude tout mélodieux, swingant, qui rebascule en alternance dans l’intrigue des sirènes. Encore une composition de Yoshihide et une de O’Rourke. Je peux ajouter, pour ajouter encore au sentimental, que j’assistais à ce concert enregistré à Lisbonne.

 

THING (THE)

GARAGE - UT2932

Pochette UT2932.

SMALLTOWN SUPERJAZZZ, 2004.

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Extrait sonore
  • Extrait (format MP3) Eine kleine Marschmusik

Mats Gustafsson, tenor and baritone saxophones; Ingebrogt Häker Flaten, doublebass; Paal Nilssen-Love, drums, percussion, sampler.
Une fois de plus, The Thing reprend de nouveaux standards du rock. Un morceau de Yeah Yeah Yeahs, un autre des White Stripes… À l’arraché, avec tripes, démonstration de muscle et un senti spirituel foudroyant. C’est comme si quelques belles chansons, devenues déjà coutumières, étaient passées à la moulinette du théâtre de cruauté d’Artaud. En se positionnant par rapport à ce type de répertoire, The Thing pose la question de la place du jazz, de sa différence par rapport aux autres genres musicaux actuels, aux autres manières de faire la musique. Au sein de la musique, par différenciation, en marquant sa différence dans l’interprétation d’une musique définie ailleurs, c’est le territoire du jazz, dans ce qu’il a d’essentiel, qui est redessiné. Il n’y a pas que ça: The Thing reprend aussi Eine Kleine Marschmuzik» de Peter Brötzmann. La filiation est claire! Et puis il présente en 11’44 le bouillonnement de leur garage…



Hans ZENDER

CABARET VOLTAIRE/ MNEMOSYNE - FZ3512

Pochette FZ3512.

KAIROS, 2006. Enregistrement 2005.

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Extrait sonore


Programme intriguant réunissant sur un même CD une évocation du dadaïste Cabaret Voltaire avec les poèmes syllabiques de Hugo Ball et la mise en musique de la poésie d’Hölderlin, tragique, au romantisme démesuré (un hymne de sa période dite des « grands poèmes », 1800-1806.) ! Peut-être la folie qui a tourmenté une bonne partie la vie d’Hölderlin est-elle présentée comme ce qu’a su résoudre autrement la période dada ! ? Les textes sont très différents, jugez-en par vous mêmes avec ces deux extraits :

Voici quelques lignes de « Totenklage » d’Hugo Ball :
« Ombula
take
bitdi
solunkola
tabla tokta tokta takabla
taka tak
Babula m’balam »

Voici quelques lignes d’Hölderlin :
« Un signe, tels nous sommes, et de sens nul,
Morts à toute souffrance, et nous avons presque
Perdu notre langage en pays étranger.
Car lorsqu’un débat règne au ciel
A propos des humains et que les lunes
Vont leur cours, imposantes, la mer
Elle aussi parle et les fleuves doivent
Se chercher une voie. »
(Extrait de la première strophe. Gallimard, La Pléiade, Edition dirigée par Philippe Jacottet)

Toutes les œuvres ici interrogent le fait même de mettre en musique de la poésie. Il y a une interrogation théorique dans cette musique. Ce qui lui donne ce mélange très dense de démarche intello et d’émotion très brute. Je vibre particulièrement à la mise en musique d’Hölderlin. Sans doute encore pour des facteurs biographiques; adolescent, avoir tenté par mimétisme de ressentir à ce qui rend possible cette poésie, ça doit laisser des traces ! Mais la création de Zender est intense, puissante. C’est émouvant comme si musique et verbe jaillissaient à l’instant du néant. C’est tragique comme si musique et verbe retournaient à l’instant au néant sans que je puisse en fixer un écho. C’est probablement en partie dû à cette particularité de la technique du compositeur évoquée dans le livret : « accentuation des dissonances entre modernité et archaïsme » ?

 

Rudolf EB.ER

23 BRUTAL-HUMOROID DRAMAS - XE113U

Pochette XE113U.

TOCHNIT ALEPH, 2004.

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Extraits sonores


Autres informations sur le CD : « executed at the mental-hospital », « listen for therapeutical use only », « a radical psycho-acoustic document from tochnit aleph ».
Tout est dit avec ces mentionsexplicites. Ca fourmille de créativité déséquilibrée. C’est fascinant et dérangeant. Comme toujours avec l’art brut, il a la manifestation essentielle de quelque chose de fondamental à tout art. La force d’invention d’un vocabulaire sonore aussi « animal », d’une spiritualité aussi corporelle, n’est pas sans évoquer dada, Artaud...

 

PLAYS POLMO POLPO - XP296X

Sandro PERRI

Pochette XP296X.

CONSTELLATION RECORDS, 2006.

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Impro folk ambient, recommandé par ma collègue responsable rock du 44.
Un folk psychédélique donc, avec motif tribal éparpillé, folklore imaginaire, gazouillis des premiers temps, étirement des repères spatio-temporels… Idéal pour rêverie fertile pleine de fantaisie, pour détente régénératrice et danse caoutchouteuse autour du totem.

 

Kazuyuki Kishino NULL, Z'EV

ARTIFICIAL LIFE - XN920M

Pochette XN920M.

C.I.P., 2006. Enregistrement 2005.

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Extrait sonore
  • Extrait (format MP3) ...5 plages

Une rencontre substantielle entre les percussions post-industrielles et les percussions nouvelles technologies. Par deux allumés qui connaissent bien leurs comètes, pas des branleurs !



LE CINÉMA (En salle)

« Le dernier des fous », Laurent Achard, 2006
Un huis clos rural. Sous un soleil minéral, dans et autour une énorme ferme isolée, mal entretenue. Le déclin de la vie paysanne. La splendeur de l’exploitation agricole s’effrite, juste de beaux restes qui se maintiennent, ça ne rapporte plus. En plus, au cœur de cette famille, la maladie détraque tout en faisant de l’épouse et de la mère une sorte de fantôme obsédant. La modernité et ses problématiques contaminent le mental du fils aîné. L’alcool aussi et surtout ronge beaucoup de neurones. Ca pourrait être ordinaire, une situation pourrie comme tant d’autres, sauf qu’il y a un enfant qui encaisse et se charge comme une pile de toutes les violences qui zèbrent cette vie rurale déliquescente. Enfant replié sur lui-même et qui finira par dénouer radicalement les forces qui se nouent sur lui et l’étouffent de l’ignorer. C’est filmé sans bavures ni sentiments baveux, sec, minéral. Superbes rendus des ombres et des chaleurs, de l’âme de la bâtisse, de l’abandon. Sans errements psychologiques, Laurent Achard montre comment ça se goupille, entre les êtres, les objets, les paysages, comment la dynamique se construit et, quand on ne s’y attend plus, se transformer en traînée de poudre. Au centre, jamais cour de ferme en déshérence n’a été aussi bien observée et représentée, avec les odeurs, la poussière, les ombres, les fantômes…

« Jardins en automne » Otar Iosseliani, 2006
Un régal absolu, qui coule doucement, se déguste en douceur. Aucun stress, aucune machinerie pour doper l’émotion. Une fable intemporelle sur la puissance, sa vanité, l’absurdité des conventions… Iosseliani filme notre société, ses personnages, ses réalités, ses problèmes anciens et actuels, ses rituels cyniques, ses mises en scène proches du conte… Et pourtant ça ressemble à un monde complètement différent, autre, ça se passe ailleurs ! Un cinéma de la tangente. Le fil narratif est costaud, mais il sillonne, déteste la ligne droite, flâne, ramasse les événements aléatoires, dans la marge.  L’essentiel est dans le détail de ce que vivent les personnages, les petits riens, la manière d’enfiler ses plaisirs, d’aller les chercher, tout un art pour être au bon endroit pour choper un moment agréable. Un cinéma déconnecté des pressions que l’on ressent dans le cinéma commercial, et donc qui s’occupe de cinéma et rien d’autre. Quelque chose comme « l’art pour l’art ». Les images, la musique, le scénario, le jeu des acteurs, le montage ne vous parlent jamais de remplissage de salles. Tout parle de cinéma. C’est grave et farfelu. Exactement comme la montée de l’ivresse, on en reste à l’euphorie, jamais la gueule de bois. Les situations, la poésie sont diablement inventives. Les acteurs émouvants, comme en liberté. Superbe numéro de Piccoli en vieille femme… Un classique.


LE CINÉMA (DVD)

THE WORLD - VW0030
SHIJIE

Zhang Ke JIA

VO CH st.FR. Durée :130'.
DVD, en CH, st. FR, NL.
CINEART, 2004, Chine, Japon, France.

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Film après film, Jia Zhang Ke filme l’état des nouvelles générations chinoises. L’état mental, émotionnel, culturel. Il scrute les effets seconds de l’ère communiste, les traces, l’accommodement avec les traumatismes, conscients ou inconscients. Sans insister sur le message, mais presque à la manière d’un paysagiste. Chine post-communiste, en plein boum économique, grouillante de misère et de laissés pour compte, face au rêve occidental. Le centre du film ici est justement un parc d’attractions, une réplique dérisoire des grands monuments du monde. Entre autres, la tour Eiffel. À défaut de disposer des passeports et des moyens de voyager, on s’approprie ici les symboles des autres civilisations. Les personnages principaux font partir de la troupe de danseurs, danseuses et gardiens qui animent et veillent sur le parc. Ils baignent dans un univers irréel, dérisoire. Autour, il y a les trafics louches de faux papiers, la réalité des paysans qui viennent travailler sur les grands chantiers, exploités, sans sécurité, la prostitution comme refuge économique banal, immanent… Le film est comme explosé. Il filme les lents dégâts de ce qui fait imploser une société. Avec toute une jeunesse déboussolée, accaparée par les moyens de subvenir à ses besoins, réinvestissant peu à peu les gestes de la liberté, de l’épanouissement personnel. On est aux confins du réel et du virtuel. Rencontres de l’hyper moderne, puissance technologique présente partout dans les esprits, comme une marche forcée vers l’avant qui n’aura aucune pitié pour les largués, et archaïsme, résurgence des traditions refoulées, drames à l’ancienne. Le film inclut de courtes séquences de représentations virtuelles, là où interviennent des messages déterminants pour la vie intime des personnages…

LA RAISON DU PLUS FAIBLE - VR0005

Lucas BELVAUX

Pochette VR0005.

VO FR. Durée :116'.
DVD, en FR, st. NL.
CINEART, 2006, Belgique, France.

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Un film bien charpenté, bien photographié, qui, sans s’abonner au genre « cinéma social », dresse très bien le portrait d’une région sinistrée économiquement. Portrait paysagiste, portrait anthropologiste des quartiers de vie, portrait de personnalités. La manière même restitue bien l’ambivalence : il y a là un gâchis énorme, un désastre, c’est affreux, il y a de la haine pour ce coin de misère, mais en même temps il y a une beauté surprenante dans ces paysages d’usines et l’esthétisation est juste dans la mesure où même ceux qui y souffrent gardent de l’affection pour ce qui les a fait vivre, conservent de l’amour dans les yeux pour ce qui les a trompé. Pour le reste, remarquable histoire banale d’un basculement, comment des personnages ordinaires, bafoués par tout un système finissent par vouloir récupéré leur dû par la violence. Beau film sur les origines de la violence. C’est très bien joué. Et c’est pas parce que c’est belge, mais on se rend compte en entendant les accents, les belgicismes, que la plupart des films français n’ont plus de «couleurs«, ils parlent tous une même langue standard.


LES LIVRES

« Accouplement », Norman Rush, roman, 559 pages, 2006
La narratrice, anthropologue en Afrique (Botswana), raconte sa campagne de séduction pour « s’emparer » de Nelson Denoon. Etant compris qu’au préalable, elle-même a été, déjà, et à distance, séduite par le personnage. C’est un intellectuel charismatique, bénéficiant de l’aura d’idées révolutionnaires pour sauver l’Afrique, l’extirper des griffes blanches. Il aurait créé en plein désert une cité « idéale », régie par des femmes souvent répudiées par les divers régimes traditionnels machistes. Une cité expérimentant de nouveaux processus économiques, explorant la mise en place d’une écologie favorisant l’autonomie alimentaire… La passion qui va s’installer sera autant charnelle, sentimentale que spirituelle. La narratrice établit un relevé scrupuleux de ces différents terrains, en véritable anthropologue. Anthropologie des forces qui la poussent vers cet homme, des sentiments qui s’installent, de la stratégie qu’elle met en place, de leurs relations à l’Afrique et au projet un peu fou qu’il installe au cœur du Kalahari. Anthropologie aussi de leurs rapports plus intimes, de leurs joies sexuelles, de l’évolution de leurs désirs, chaque élément de tableau global étant toujours regardé en connexion avec tous les autres éléments, du plus immédiat au plus éloigné : un rituel dans le village, les traces de l’affrontement entre société riche et société pauvre… J’ai rarement lu investigation littéraire aussi sexuée «féminine» des sentiments, de l’amour, aussi « complète ». A tel point que la narratrice peut déclarer, page 291 : « Mon récit s’apparente de plus en plus à cette carte imaginée par Borges, qui serait exactement de la taille du pays qu’elle représente, mais je pense quand même que je ferais sans doute mieux de tout raconter. »
« Accouplement », édité aux Etats-Unis en 1991 a reçu les plus hautes récompenses littéraires, est considéré comme faisant partie des meilleurs œuvres éditées depuis un quart de siècle…

« Le nouvel inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences. », Lionel Naccache, 457 pages, Odile Jacob, sciences
Lionel Naccache est neurologue, chercheur en neurosciences cognitives.
L’auteur rend compte d’une série de résultats de recherches qui traquent ce qui se passe dans le cerveau au niveau des actions inconscientes. Ces activités que le cerveau continuent à prendre en charge malgré une lésion. Le repérage et le traitement cognitif d’informations que l’œil envoie au cerveau et dont nous n’avons pas conscience. Cette plongée expérimentale dans nos limbes est impressionnante. (Tout ce qui met le cerveau à nu et entreprend de s’y immiscer, de le tripoter, physiquement ou par le canal de l’esprit, me donne la chair de poule !)
Ces connaissances qui semblent de plus en plus tangibles sur le fonctionnement du cerveau sont comparées à la description minutieuse que Freud établissait de l’inconscient. Au terme de cette comparaison, Naccache considère que ce Freud a découvert en croyant toucher l’inconscient est tout autre chose, une fonction spécifique du conscient, indispensable à notre bon fonctionnement, ce qu’il appelle dans sa conclusion « l’éloge de la fiction ». Ce qui importe n’est pas ce qui s’est réellement passé, c’est la manière d’interpréter, de raconter. La psychanalyse n’enquête pas pour vérifier la véracité des faits de l’enfance, mais elle traite la narration, le discours, la langue. Et la neuroscience vérifie que le cerveau a effectivement un penchant à raconter, à fictionner une part de ses activités.

Extrait de la conclusion : « Ses profondes intuitions le conduisirent à nous montrer que les ressorts intimes qui permettent de gouverner, depuis l’intérieur du sujet, les mouvements de notre vie mentale consciente, s’apparentent davantage au processus d’écriture littéraire, qu’à la mécanique du pendule amorti ! La psychanalyse me semble véhiculer cet art de composer notre existence sous la forme de ce roman sans cesse révisé que nous n’achevons jamais d’écrire. »

Ce qui va stimuler la manière de scruter ce qui est à l’œuvre dans l’élaboration littéraire. Par exemple, il y a un recoupement saisissant avec certaines idées dans « La politique de la littérature » de Jacques Rancière : « La littérature est indissolublement une science de la société et la création d’une mythologie nouvelle. » Ou encore, parlant de la façon dont la littérature se positionne par rapport au réel, positionnement qui permet de caractériser ses politiques esthétiques, il s’exprime en termes qui évoquent ce « centre de la fiction » que Naccache repère au sein du cerveau: « Mais les interprétations sont elles-mêmes des changements réels, quand elles transforment les formes de visibilité d’un monde commun et, avec elles, les capacités que les corps quelconques peuvent y exercer sur un paysage nouveau du commun. » (À suivre !)


EXPOSITIONS

Antonin Artaud, Bibliothèque Mitterand, Paris.
Magnifique et touchante mise en scène de textes, dessins, extraits de films, extraits sonores, documents sur la vie et l’œuvre d’Artaud. Une claque, toujours. Il faudrait relire, reprendre son parcours par le début. Quelle force dans les formules, les inventions !
La touche perso : il est revenu d’Irlande sur l’Albertville du port d’Anvers. Le même bateau qui m’a ramené d’Afrique en 1964 !

Tom Sachs, « Islandia »  Galerie T. Ropac, Paris
Galerie chic où le visiteur lambda est invisible, inexistant, véritable performance. Comment ressent-on l’art quand on est ainsi escamoté ?
Tom Sachs produit des objets esthétiques qui commentent et critiquent la société de consommation. Cela peut ressembler à des espèces de totems comme « Negro Music », sorte d’armoire suspendue contenant une radio, des enceintes, des cassettes, carcasse cocasse à quoi les stéréotypes pourraient réduire une culture musicale. Ou « Journeyman », même genre d’armoire exhibant une panoplie d’outils et ressemblant plutôt aux limbes parfaits du bricoleur écartelés ainsi au mur. Son travail est très diversifié. Mais je me disais que voir l’objet réel n’apporte pas grand chose. Un livre avec de bonnes photos suffit. (Contrairement au savoir-faire d’un Spilliaert, pour évoquer une expérience récente dont je parlais le mois passé, qui s’applique bien entendu à d’autres matières, d’autres objets, mais qui reflètent néanmoins une discipline d’un autre type, plus empreinte d’amour, et liée à un soin et une temporalité d’un autre âge et qui crée l’objet; ici l’objet est créé avec le quotidien, il y a une intervention au niveau de l’assemblage, du commentaire.) Justement on vend un catalogue au comptoir. Mais comment se faire servir quand on est invisible ?

Emile-Othon Friez, La Piscine, musée d’art et d’industrie André Diligent, Roubaix.
Ce n’est pas une vedette, ce n’est pas un fondateur, il a expérimenté diverses tendances, il a été traversé par les influences et les personnalités côtoyées (Braque, Matisse, Vlaminck), mais il a une patte, un savoir-faire. Et les coups de foudre avec telle ou telle toile sont loin d’être exclus. Entraîner son regard à mesurer la patte des maîtres secondaires, c’est déjà entrer dans une appréciation différente de la peinture, de la relation au pictural. Les collections permanentes de ce très beau Musée offre de belles occasion d’exercer ainsi son coup d’œil à propos de portraits, de paysages, de nus, selon les pratiques de peintres moins connus, voire confinés à une gloire très locale. C’est très excitant finalement. Et on est dans cette dimension sociologique bourdieusienne où l’on respire vraiment la réalité des couleurs et le frémissement des traits: pour comprendre Flaubert, il faut lire les anonymes qui justifient l’apparition d’un tel courant littéraire, l’émergence d’un tel style. Lecture horizontale plutôt que verticale.

LE LIEU

Que devient le Disque, le CD dans la ville ! ? Les disquaires ferment, mais le CD réapparaît ailleurs! Ainsi, dans ce lieu sympathique, « Solo », à Paris. Un restaurant disquaire. Un disquaire reconverti dans la restauration mais qui met ça en musique avec le savoir-faire de son ancien métier (le sens des sons, des associations de sens, le sens de la fête aussi).  Halte idéale pour reprendre des forces le midi. Ou pour s’immerger dans une ambiance assez chaude en soirée, j’imagine. Les CD sont toujours là en plus : dans des vitrines, achetables !
En face, vous avez un des meilleurs marchands d’épices de paris (fréquenté par des chefs de renom). C’est aussi dans ce quartier, ou pas loin, qu’a été tourné une bonne partie du film de Iosseliani.

N’hésitez pas à m’écrire : pierre.hemptinne@lamediatheque.be