UNSOUNDS RECORDS, 2005.
Kyriakides explore, par toutes les possibilités sonores et musicales à sa disposition, la «zone tampon» entre communautés chypriotes. Narrateur, chant, piano, violoncelle, électronique, voix… Ce travail est aussi, à l’origine, accompagné d’une création vidéo : transformation artistique des vidéos de surveillance qui scrutent cette zone tampon entre zone turque et zone grecque… Les instruments « traditionnels » jouent avec les field recording (sons prélevés sur le terrain à la manière d’un reportage sonore). Kyriakides décrit la réalité de la zone «neutre» ; réalité matérielle, topographique, mais aussi réalité mentale, symbolique. Il raconte aussi l’historique qui conduit à la mise en place de cette zone tampon. En filigrane, son histoire personnelle avec cette frontière. On rentre lentement dans ce genre de musique, mais c’est payant, un travail remarquable. Les agencements sonores sont polysémiques : à la fois outils d’une archéologie sonore presque objective, narration très subjective de son implication dans ce lieu, et enfin libération d’une poésie insoupçonnée. Le tout se présente comme une sorte d’opéra-vidéo. (On voit beaucoup de lieux culturels qui souhaitent se lancer dans «l’opéra de chambre» : c’est ce genre d’opéra moderne qu’ils devraient montrer.)
DOUBTMUSIC, 2005. Enregistrement 2004.
Un trio basse, guitare, batterie. Ravageur, râleur, explosif, très power. Acide, corrosif. Un trio puissant, voyou, pour répondre à la théorie des « états voyous » justifiant l’actuelle politique antiterroriste. Hideki raconte comment il a vécu, circulant entre Japon et USA, les images du 11 novembre, de l’intervention à Kaboul et de la guerre en Irak. Comment ces injustices s’impriment dans son mental et comment il les extériorise, en prenant position. Par un jeu de basse terrifique. Magnifiques duos avec la guitare d’Otomo Yoshihide. Ca se termine par une forte évocation d’Okinawa, proche du schéma musical traditionnel et très typique d’Okinawa, mais en digression au violon, plein de grincements…
STRADIVARIUS, 2005. Enregistrement 1999.
Interprète : Barbara Maurer
Pièce pour instrument solo, propice à une écoute en tête à tête, intériorisée, dialogue qui début ténu et va crescendo… Parce que l’instrument dérape, sort de son champ, se métamorphose, bousille son «déterminisme», capte, magnétise des vibrations et des sonorités comme qui diraient inconnues, perdues dans un cosmos situé entre les conventions instrumentales… Et tout d’un coup c’est un possible expressif inouï, bouillonnant, une clameur. Plus question de rester sur un mode introspectif, l’écoute donne envie de sortir. L’alto emprunte des sonorités proches des vents, des bois, des voix, des percussions corporelles et organiques… (On est dans un champ d’exploration parallèle à beaucoup de pratiques « non classiques ».)
Pierluigi Billone est né en 1960.
Pour sa composition, il a modifié l’alto : ajout de cordes, accord spécifique…
Citation du compositeur concernant le « lieu » où il puise des sonorités inexplorées : « Un fond inaudible qui se manifeste tout d’abord uniquement dans des conditions particulières et surtout dans les zones d’ombre de la technique et des vibrations déjà connues. Un « arrière » et un « ailleurs », là où des milliers de doigts sont passés et repassés, sans en retrouver les traces ou tout simplement en les ignorant, car elles sont étrangères à l’élément musical le plus évident… » (Suite passionnante dans le livret du CD!)
BMG BRASIL, 2004.
Béatitude. Pédalez 80 kms dans le vent. Un peu plus tard, douché et affalé dans un fauteuil, sirotez plusieurs Ricard tassés, frais, en écoutant «Adriana Partimpim». Rien de plus. Respirez, imaginez. « Un deux / S’il vous plaît / Montrez ma chérie / Que vous savez dansez. »
Une info plus sérieuse? « Adriana Calcanhotto a un chouïa de Tom Zé dans les veines avec son chant décalé, ses reprises de chansons baignées par un climat enfantin. Ce disque est l’une des plus grosses ventes 2005 au Brésil. » (Libération)
RASTER-NOTON, 2005.
D’abord (puisqu’on voit la chose avant de l’écouter), un superbe objet: blanc, minimaliste, avec une variation sur l’esthétique code barre, sur la pochette, mais en fil conducteur à l’intérieur et sur le CD lui-même…
Dextérité précise pour isoler des signaux sonores, voire des vibrations électroniques subliminales, des ondes disparates codées et les dévoyer autant que les «customiser» en simulacre de danse, les ajuster en musique au début peut-être trop intello pour certains, mais qui ensuite, je pense, induit une adhérence magnétique!!
(CD du mois électro de la Médiathèque, lire article d’Alain Bolle)
PIAS RECORDINGS, 2006.
Je sais pas encore si j’aime ce CD, mais j’aime me poser la question en l’écoutant! Parce qu’au fil des ans, le groupe s’affirme digne d’intérêt, parce que des articles lus suscitent l’envie de confronter ce que le journaliste dit avec ce que je vais ressentir (« Avec leur musique dense et prenante, les discrets Ecossais, sur scène ce soir à Paris, se sont imposés comme les icônes du postrock »)… A quoi ça tient! Première écoute de la première plage « Auto Rock » : un gimmick piano presque indigent, difficile d’appeler ça une phrase mélodique, répétitif, qui s’entortille, tandis que montent les guitares, des parasites, et quelques autres fioritures artificielles superflues. Sur le moment, une certaine déconvenue. Et puis quand le morceau s’arrête, surprise, je me rends compte que « quelque chose se passait »! Le martèlement. La mise en place de la tension, quel dégagement. Il y a de la classe. Mais ce n’est pas évidentà force de jouer sur une zone presque «variété», superficielle, et une autre, sombre, au bord de l’abîme et déchirante. Mais le geste esthétique est assuré, maîtrisé. J’ai un faible pour les passages plus franchement déchirants, plage 2, plage 10… A suivre.
MUTE RECORDS, 2005.
Moins hirsutes soniquement qu’à leurs débuts. Sont-ils pour autant assagis, « apaisés» ? J’espère bien que non! Ils jouent sur une certaine lenteur et la propagation atmosphérique plutôt que sur la déflagration en chaîne. Lenteur accentuée, appuyée plutôt qu’affadissement et perte de nerf. Des lenteurs bien balancées, faisandées, miroitantes, voluptés agonisantes, déjà rongées, un peu décomposées (plage 6). De belles vibrations basses, profondes, avec des tambours mates et obsédants qui scandent des nostalgies urbaines sombres… Plage 3, par exemple, le genre de truc que je me passerais volontiers en boucle… Ou encore la plage 5, crépusculaire trépidante et tribale, une sorte de déprime inversée, allègre…
SYR, 2005. Enregistrement 2003.
La rigueur de Sonic Youth, s’imposant de garder un contact constant avec l’expérimentation et la recherche sonore, via différents projets et l’improvisation (où remettre en jeu son statut, ses acquis), est quelque chose de trop rare que pour ne pas l’encourager en l’écoutant, en y restant attentif. La griffe Sonic Youth reste présente mais elle suit d’autres cheminements, s’écoule autrement, plus fluide, plus large, plus ramifiée, ne craignant pas les errements, les culs de sac, et la musique se construit des erreurs, de ce qu’elle amasse dans ses hésitations, dans ses détours et qu’elle parvient à assembler, en certains moments, en images surprenantes, au relief saisissant…
Il s’agit ici d’une intervention improvisée sur des films projetés de Stan Brakhage. L’idéal est de confronter le cinéaste et la musique! Justement, trois films de Brakhage sont disponibles à la Médiathèque en VHS : TW0951, TW0952, TW0953
«Changer de société – Refaire de la sociologie», Bruno LATOUR (La Découverte, 2006)
Bruno Latour, anthropologue du monde moderne.
«C’est à retracer le social comme association que s’attache depuis trente ans ce qu’on a appelé la «sociologie de l’acteur-réseau» et que Bruno Latour présente dans ce livre.» (4ème de couverture).
En quelque sorte, Bruno Latour s’en prend aux explications systématiques par le social; aux conceptions du social toutes faites, aux théories du social qui se contentent de tout ramener à ses cases et grilles de lecture. Alors que le social n’a rien de stable et de définitif, il se crée en permanence dans toutes les associations entre personnes, choses, objets, technologies, actions… Il n’y a jamais d’explications toutes faites. Il préconise de faire de la sociologie en se fondant sur une série d’incertitudes… Il s’attaque aux antinomies local/global, micro/macro: quand on regarde de près comment ça fonctionne, comment les choses se construisent, le local est dans le global et vice-versa…Pour moi qui me facilite souvent les choses en évoquant la dimension sociale des musiques pour donner l’impression d’avoir quelque chose à dire, ce fut une lecture stimulante.
«Que veut dire étudier quelque chose si cela ne consiste plus à osciller entre le rêve du désintéressement et le rêve opposé de l’engagement?»
«Les détectives sauvages», Roberto BOLANO (Christian Bourgois, 2006)
Le point de départ: un groupe d’action littéraire, dans les années 70, au Mexique, les Infraréalistes. Les deux figures principales en sont Mario Santiago Papasquiara et Roberto Bolano. «L’infraréalisme est un surréalisme beatnik, écrivait Santiago, en pantalon sale et avec la mort au cœur. Pour le dire nettement, il mord par les couilles le détail et le chaos du monde.» (Libération)
Roberto Bolano, dans «Les détectives sauvages», raconte cette «action littéraire», les Infraréalistes sont devenus, pour la fiction, les «réalistes viscéraux».
La première partie est le journal d’un jeune poète happé par le mouvement viscéraliste.
La deuxième partie (600 pages quand même) est l’errance des deux figures principales à travers le monde. Une errance visiblement nécessaire pour entretenir le sens de leur engagement viscéraliste. Dans la narration de cette errance, les deux personnages sont hors champs. Ils sont racontés par tous les personnages qu’ils ont rencontrés: soit ce sont de brèves rencontres, soit ce sont des rencontres répétées, soit les personnes racontent carrément leur vie dans laquelle soudain émerge l’un ou l’autre des personnages et comment il s’y implante momentanément… Les témoignages proviennent de nombreux endroits du globe: Amérique latine, Europe (France, Espagne…), Israel… Non seulement cette technique narrative, inspirée par Dos Passos, permet de cerner la dynamique des personnages, mais en plus de suivre comme la propagation d’une relation viscérale au monde. Parce que tous les témoignages posent des regards très «infraréalistes» sur la société, sur cette relation à la littérature qui circule et se nourrit du réel, à travers deux errants mystérieux. La littérature est le personnage principal. En troisième partie, on retrouve le journal du jeune viscéraliste…
«LQR, La propagande au quotidien», Eric HAZAN (Raisons D’Agir, 2006)
«Raisons D’Agir», une collection de petits livres pas chers pour alimenter une pensée critique du monde, initiée par Pierre Bourdieu en 1996 avec un volume sur la télévision et l’emprise du journalisme qui lui valut l’inimitié éternelle d’une grande partie de la presse…! Dans la série: des armes pour analyser l’invasion libérale, l’économie de marché, l’évolution du concept de prison, les problématiques de l’enseignement, le chômage, le mouvement social européen, l’affaire du foulard, les chiens de garde, l’épopée du journal Libération…
Ce volume fait référence directe au travail de Victor Klemperer qui analysa comment la langue du IIIème Reich permettait d’agir sur les schémas de pensée du peuple allemand, surtout y compris chez leurs victimes, les juifs. «LTI» = Lingua Tertii Imperii, soit «langue du 3ème Reich.
Eric Hazan, lui, analyse la «LQR», Lingua Quintae Respublicae, Langue de la 4ème République, «apparue au cours des années 60, lors de cette brutale modernisation du capitalisme français traditionnel». «Elle résulte de l’influence croissante de deux groupes aujourd’hui omniprésents parmi les décideurs de la constellation libérale, les économistes et les publicitaires.»
Le livre expose comment, dans le langage commun, dans la langue quotidienne des médias, des termes sont détournés, vidés de leur sens, orientés… et permettent ainsi, sans que l’on puisse parler de «complot», le façonnement des mentalités…
Un exemple nous est donné par l’actualité récente. La crise en France du CPE. Ce que semble retenir la plupart des commentateurs de cette crise, c’est que la France ne sait pas «réformer». Sous entendu : ok, il y a des défauts au projet ou à la méthode, mais la réforme était nécessaire. Même Le Soir quand il lance un débat sur le sujet souligne que ce qui pose problème est l’obstacle à une volonté de réforme. Sous entendu : ce genre de réforme libérale, pour s’adapter à un contexte économique difficile, est inévitable, incontournable, «tout le monde sait» que c’est la seule issue, il faut juste trouver le moyen de les faire accepter… Réforme est forcément devenu un mot fondamentalement de droite! Alors que, bon sang, la société dans son ensemble n’a jamais produit autant de richesses, on nous annonce sans cesse les bénéfices records de grosses entreprises, il y a donc encore la place pour des réformes résolument de gauche!!!
Pierre Hemptinne
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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