Ça bouge trop que pour avoir le temps de creuser ce qu’éveillent ces musiques, ces rencontres avec des objets culturels, et que pour écrire en allant au fond du ressenti… J’indique donc ce qui retient mon attention, ce que je mets de côté en espérant pourvoir y revenir, un jour, plus tard. Je mets en mémoire quelques symptômes, vite écrits. Mais tels quels, peut-être, j’espère, des indications qui peuvent se partager…
FREE ELEPHANT, 2005. Enregistrement 2004-2005.
Accordéon solo.
Improvisation costaude, spirituelle et charnelle, noir sur noir, autour de souvenirs minéraux d’un passé minier, souvenirs cristallisés d’une région industrielle de charbonnages. L’accordéon expectore des poussières sombres, brillantes, acérées. Mélange de répulsion et d’admiration. Poison et merveille. Pierres infernales et précieuses, les morceaux méditent sur des noms de roches la plupart éruptive, présentant des variations ténébreuses, nuit totale avec des reflets bleus, verts, des arêtes diamantaires… La musique explore la dureté, le friable… Ute Völker malaxe ainsi la lave des (ses )entrailles de la terre, elle pétrit ce lien de subsistance au sol, à la mine… dans des sommets d’expressivité.
WINTER & WINTER, 2006. Enregistrement 2005.
Piano, violoncelle, percussion…
La musique en elle-même n’est pas « continue », si ce n’est par ce souffle partagé qui la maintient dans cette succession souple, étouffée, de heurts discrets, d’arrêts languides, de diversions distraites… Trois excellents instrumentistes pour un « mainstream de l’expérimental » (comme dit mon collègue Marcel) très agréable, presque rêveur. Qui entretient le rêve éveillé…
KRANKY, 2005.
Surprenant travail sur la voix.
Voici ce qu’en dit le programme de Recyclart où Lichens s’est produit en concert le 4 mai : « Robert Lowe aka Lichens joue de la basse et chante dans 90 Days Men et a collaboré avec TV On The Radio… Son travail solo: des voix sans paroles en boucle dans un océan de drones, il rajoute des guitares acoustiques et électriques, de la percussion, pour un résultat à la fois hypnotisant et délicat… »
C’est assez prenant, ça prend les tripes par un aspect « tribal », « voix ancestrales », auquel il est difficile de ne pas être sensible, même si… c’est jouer, précisément, trop facilement avec ces cordes sensibles !? Parfois plus «new age», "spiritualité facile de la voix", manque d’une légère dimension « critique » ?
W.M.O/R, 2004. Enregistrement 1997-2003.
Duo. Batterie, guitare. Vocal, bird whistle, computer feedback…
Ici, on est dans des dispositifs de la fulgurance. De la fulgurance vertigineuse qui bouscule tout ou de la fulgurance apathique, impuissante. On entend ici quelque chose de passionnant qui est le « défaut de musique ». (Ce n’est pas rare, de nombreuses «musiques» laissent entendre ce défaut.) Or, il devient de plus en plus important de garder ce contact avec le « défaut de musique » pour conserver le sens de ce qu’est la musique! C’est parfois dans le « défaut » que l’on entend encore la surprise de la musique, ce qu’elle met en déroute, ce qu’elle déroute. Voici en tout cas un objet très bizarre, qui part dans tous les sens, et pourtant il y a une idée, un fil, un projet. Il y a des voies de garage, des dispersions, des amputations musicales. Et des illuminations soniques qui arrachent. Du débile et du sublime. Fluet ou énorme. Gros effets en tout cas ! Impossible d’expliquer le sens et la raison de telles interventions sonores sans convoquer des pensées et des théories relativement complexes, par exemple la « déconstruction » de Derrida, etc. A défaut de tisser des liens explicites avec ces théories critiques des expressions, ces musiques expérimentales ne s’isolent-elles pas encore plus dans un ghetto sans issue ?
REPHLEX, 2005.
On se détourne souvent d’un artiste en disant « il fait toujours la même chose » ! On pourrait dire ça de Pierre Bastien, fidèle à son Meccanium. Je reste fidèle à Pierre Bastien. Il creuse un même sillon, mais chaque fois renouvelle l’attrait de son univers, et surtout il est important que cet univers subsiste, cette singularité qui n’appartient qu’à lui. Pour rappel : Pierre Bastien, avec des moteurs et des pièces du jeu Meccano, construit des automates musicaux qui vont reproduire le poème sonore qu’il a en tête. Percussions, claviers, instruments à cordes… Il leur fabrique des prothèses motrices, ils jouent tout seul. Comme à l’infini. Comme un arrière fond tribal lancinant, hypnotique, une trame. Ce n’est qu’une partie du dispositif. Il y greffe le bruit des sillons, en jouant avec de vieux tourne-disques. Il extrait le souffle profond et sauvage de la jungle des sillons. Répétitif, haletant. Grésillement. Extraits griffés. Ambiances lointaines. Parfois il joue de la trompette bouchée. Comme toujours lorsqu’il s’agit de la confrontation avec le monde des automates : c’est très léger, drôle, et en même temps effrayant, inquiétant, ces machines qui rendent la musique autonome, qui permettent aux instruments de jouer sans nous. C’est aussi, rappelons le, une démarche visuelle, plasticienne : voir le Meccanium, c’est magique.
SMALLTOWN SUPERJAZZZ, 2006. Enregistrement 2002.
= Thurston Moore, Jim O’Rourke, Mats Gustafsson
(Saxophone, live-electronics, guitare, synthétiseur)
Trois monstres sacrés ! Un énorme boucan libre, étalage, dispersion, errements, réverbérations, chicanes, convergences, explosions magistrales. Des son forcés, « outrés », souvent dans le rouge, écrasant toute nuance, toute possibilité de nuance et de « subtilité ». L’exagération, l’hyper force donne l’impression d’une perte totale de sensibilité. Mimétisme critique ? À force d’écouter cette artillerie lourde, on y découvre plein de dentelles ! En tout cas, ça dégage.
DAMAGED GOODS, 2005.
(Dernière plage du CD « Heaven's Journey »)
Tout l’album mérite le détour, bien entendu, incluant 14 poésies.
Mais j’épingle particulièrement cette reprise massacrée d’un traditionnel blues. Superbement massacrée. Ce type de « massacre » fait ressortir toute la dramaturgie du blues, en lui restituant une esthétique du déséquilibre, du dépouillement acerbe et de la poussière rauque de l’errance. Le blues redevient quelque chose de poignant qui me parle, comme étant alors une de mes musiques de l’intime, incontournable (comme pour Johnny).
« Death Letter Blues » a été chanté par Leadbelly, Ida Cox, Son House… (La version de Son House reste, pour moi, indépassable ! Vous avez tout ce qu’il faut à la Médiathèque pour pratiquer l’écoute comparée !)
BLACK BOX MUSIC, 2006. Enregistrement 2005.
Il y a en littérature des phrases très longues dans lesquelles on se perd, le cœur battant. Cœur battant parce que l’on a peur de s’y perdre et d’y rester, cœur battant parce que l’on sent l’imminence d’une découverte que l’on a peur de rater faute de vigilance et clairvoyance. On reprend plusieurs fois au début, on repart, on trace son chemin. Il faut lire et relire pour comprendre la « limpidité » singulière du parcours, la direction de la force, le fonctionnement des appendices, des rythmes cassés, des emboîtements… (Par exemple chez Claude Simon)… La même chose se produit, mais sur un autre plan, dans des lectures plus abstraites : l’énonciation épurée de certains concepts exige de relire plusieurs fois, de s’ancrer la marque de la phrase dans le cerveau avant de pouvoir en extraire lentement le sens… Quelque chose de semblable se produit avec les « Sequenza » de Berio. En ce mois de mai, en ce qui me concerne, particulièrement avec la Sequenza XIV pour violoncelle… Une fermeté flottante, « distraite », attaquant ici, partant ailleurs, insistant dans certaines voies ténues, et construisant un tout qui, à son terme, dégage une forte cohésion, un trait homogène alors qu’elle s’écoule en heurts, en lignes brisées, en courbes égarées, pointillistes, en reculades, en « violoncelle qui mue comme un serpent et qui exhibe sa peau vide, morte »…
EMI CLASSICS, 2006. Enregistrement 2005.
Je n’ai plus écouté les « Tableaux d’exposition » depuis très très longtemps ! J’y reviens parce que mes collègues « classiques » ont désigné cet enregistrement comme prochain « CD du mois ».
J’avoue ne plus avoir d’habitude suffisante du classique pour identifier la valeur de l’interprète (c’est une gymnastique de comparaison à entretenir). Néanmoins, on sent l’engagement personnel du pianiste, il y a un souffle séduisant. Il a une vision complète de l’œuvre et une analyse solide, il prend des options et les réalise avec le maximum de cohérence. Cela augmente la force descriptive de la musique, le climat, cette magie déambulatoire dans une exposition de thèmes qui bougent, se répondent, interagissent, avancent. Sur les conseils d’une collègue, j’écoute plusieurs fois « les catacombes ». Moment particulièrement significatif de l’investissement créatif, personnel du pianiste « au service de la partition ». Beaucoup d’inventivité agile et d’audace déterminée.
Je ne peux empêcher ce souvenir: nous écoutions, adolescents, la version des « Tableaux » par Emerson Lake & Palmer ! Cela nous semblait un sommet, la preuve que les musiciens rock/pop n’avaient rien à envier aux classiques…
SIRR.ECORDS, 2005.
Percussion, synthétiseur analogique
Artiste suisse multidisciplinaire, graphiste, plasticien, musicien… Je l’avais invité une fois à Charleroi, il avait joué sur les images d’un film de Jean Genet.
12 pièces relativement monochromes. Mais palpitantes de vibrations. Chacune basée sur une nuance par rapport aux autres. Elles ne sont pas réduites à une surface planante, mais révèlent les heurts et les agitations dans toute la profondeur de leur matière. Musique animée de nombreux points critiques, de points de tension, contrairement à la « musique planante » qui évacue ces tensions. Ces 12 pièces de Kahn s’emboîtent comme les carrés complémentaires d’un carrelage, d’une mosaïque abstraite. Très beau travail épuré, minimaliste mais incarné.
VOLCANO, 2006.
J’ai toujours un plaisir certain à plonger de temps à autre dans ce genre de musique. J’avoue ! Sans doute à cause dans mes débuts d’auditeur de rock, du côté du hardrock et du progressif ?
Pour la même raison, je ne peux m’empêcher de trouver, à certain moment, cette musique de Tool un peu « vieille »… Guitare et basse, dans leurs moments les plus agités, très efficaces, me font jubiler, comme en regardant un cycliste venir à bout d’un col hors catégorie, avec panache !
HOPSCOTCH RECORDS, 2005.
Saxophone, percussions…
Ecouté in extremis pour figurer dans cette liste de mai, sur les conseil de mon collègue responsable du jazz à Charleroi (Jean-Jacques Aglave), comme quoi, cet échange de conseils est fructueux.
Comme le premier CD de cette liste, c’est un genre pour lequel j’ai un gros faible. Le saxophone « total », chevauchant tous les registres, volontiers furieux, inspiré, explorant de longues phrases déséquilibrées en affinité avec un percussionniste qui ponctue remarquablement ses accidents et travaillant avec un quatuor à cordes.
La reprise de « Solitude » (Ellington) dans cette formule sax/quatuor à cordes fait mouche, fout le bourdon !
Vassili GROSSMAN (roman), «Vie et destin», (Robert Laffont/Bouquins)
Autour du siège de Stalingrad, Vassili Grossman décortique les deux totalitarismes face à face. Le totalitarisme soviétique étant analysé plus en profondeur, dans toutes ses manières insidieuses de s’emparer des consciences. Une littérature mesurée, qui ne recherche pas les effets pour les effets, mais décrit les effets presque froidement, comme pour la constitution d’un dossier à charge. Remarquables analyses du fonctionnement des individus face à l’idéologie pour avoir forcément vécu de l’intérieur toutes les compromissions qu’elle impose…
« D’abord chimiste de son état (comme Primo Levi) puis écrivain, il se montre un serviteur docile de l’Etat soviétique avant de centrer sa création sur le phénomène totalitaire. Vie et Destin est saisi par le KGB et Grossman interdit de publication. » (4ème de couverture)
Bernard STIEGLER
- Mécréance et Discrédit, volume 2, Les Sociétés incontrôlables d’individus désaffectés
- Mécréance et Discrédit, volume 3, L’esprit perdu du capitalisme, (Galillée, 2006)
Bernard Stiegler, à travers sa série « Mécréance et discrédit » étudie l’actuel règne de la bêtise, avec sérieux, en ouvrant des pistes nouvelles, en sortant du registre de l’imprécation facile. Il traite de l’actualité sociale, notamment ces actes de violence désespérés et irrationnels. Du même ordre que le meurtre commis à la Gare Centrale pour s’emparer d’un lecteur MP3. Mais là où la solution officielle est un conclave sur la sécurité, Stiegler s’en prend à toutes les réponses faciles qui ne sont chaque fois qu’un pas de plus vers l’abandon politique, la perte de croyance, d’esprit et d’amour. Il analyse les raisons de la perte d’autorité des parents, la perte de sens de la relation enfants-parents.
« C’est ainsi que le règne du désespoir est imposé par l’hégémonie d’industries culturelles exclusivement vouées à la destruction des singularités, celles-ci étant appréhendées comme barrières à la circulation des marchandises, c’est-à-dire à l’adoption de comportements de consommation conformes aux modèles d’usage des objets industriels établis par le marketing. Or, la destruction de la singularité, en tant que motifs de tous les motifs, est aussi ce qui conduit à la perte pure et simple de toute raison d’espérer – c’est-à-dire au populisme et à la terreur. »
Bruno VANDEGRAAF, participation à « Intr’Art’Muros » (Mons, parcours d’artistes)
Présentation d’un travail sur l’état de santé du Borinage !
Série de photos de commerces à remettre, à l’abandon ; ces photos sont imprimées sur toile, présentées comme des peintures… Ensuite l’artiste traite le sujet dans des grands formats à l’huile où les friches industrielles traitées presque abstraitement sont mises en contraste avec le poids d’ombres humaines brandissant leur mal être. Le logo « à vendre » est omniprésent, une griffe.
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" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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