L’été, les lumières stimulantes, les couleurs frappantes, l’air chargé des poussières de moissons, des graminées mûres, le besoin de se ressourcer, de faire le plein d’impressions, de vitamines, élargir le temps des vacances en multipliant les émotions, et donc je note vite les musiques, les images, les lectures qui passent, ce que j’en retiens…
AUDIOBOT, 2005.
Fureur suceuse d’un trou, vide aspirant qui dépiaute et escamote tous les bruits. Squelette de chansons. Poussières abrasives de solos de guitares. Vestiges de musiquettes lascives reviennent à la surface avant que le broyeur se remette en fonction…
ASPHALT TANGO, 2006. Enregistrement 2003-2005.
Musique tzigane urbaine de Serbie.
Les différents héritages tziganes sont mixés avec les nouvelles cultures sonores urbaines. Ca donne quelques plages exubérantes à souhait, un peu folles. On aime ou pas, c’est indispensable pour suivre l’évolution actuelle de ces répertoires, mission que se donne un peu le label asphalt-tango….
BLUE NOTE, 2006. Enregistrement 2005.
Un « ancien » (1937, d’origine haïtienne), pas assez écouté. Abondante discographie à re-découvrir à la Médiathèque. J’aime assez les descriptions de style du « Dictionnaire du Jazz » (Laffont) : « Son jeu combine l’incantation, issue des lointaines racines noires, le goût de la mélodie allié à un choix d’intervalles inhabituels, et un drive percussif. Chercheur et découvreur, il se situe dans la lignée stylistique qui intègre aussi bien la virtuosité d’Art Tatum que les acquis et contrastes de Bud Powell et Thelonious Monk. »
CREATIVE SOURCES RECORDINGS CO, 2006.
La maison de la musique. Auberge espagnole de sons naturels, retravaillés, samplés, copiés collés, d’esquisses instrumentales aérées, éparpillées, des gestes sonores faces au paysage… 4 musiciens dans une maison, capteurs de sons dedans, dehors, instrumentistes déambulant, flânant, dehors, dedans… Cela donne la « construction d’une sorte de belvédère abstrait et tentaculaire branché dans l’espace acoustique du lieu ». A la fois "installation sonore-plastique, field recording…" . C’est très fluide, agréable, frais, il y a une empreinte forte qui s’installe, une identité qui prend place, une identité de lieu, une âme qui est captée par petites touches (les 70 minutes de l’enregistrement sont nécessaires)… Il y a de l’étendue, l’impression de s’étaler dans quelque chose d’ample…
MODE RECORDS, 2006.
Ne pas avoir peur du titre : ce n’est pas si extrême que ça, rien à voir avec une expérience de l’inaudible ! Marco Cappelli interprète remarquablement des pièces de Marc Ribot, Elliott Sharp, Mark Stewart, David Shea, Annie Gosfield, Otomo Yoshihide… Cela relève de la musique classique contemporaine : celle-ci ne peut s’évaluer sans prendre en considération les créations annexes, issues d’autres scènes de plus en plus proches, qui poussent à mettre en phase «modernité» et « monde actuel »… CD capital donc pour la guitare moderne.
NATO, 2006. Enregistrement 1980.
(Duo de contrebasses)
Le genre de conversation volubile mais rocailleuse, mouvementée, pleine d’émulation réciproque, dans laquelle on a envie de plonger. Comme quand on entend parler un groupe d’individus, à côté de soi, dans le train, et que l’on brûle de d’intervenir, de dire son mot ! Tellement ça nous concerne, tellement ça nous donne l’impression que se partage là une énergie créative dont nous sommes avides… C’est la réédition d’un microsillon édité en 1981. La qualité de l’échange est vraiment réjouissante. Haut niveau technique et conceptuel quant aux idées musicales qui se formulent en flot continu, et pourtant ça pulse, ça chante, ça décrasse. (Mechali se trouve sur une quarantaine de CD, et Guerin sur une vingtaine; ce dernier est décédé depuis lors.)
STRANGE FAMOUS, 2006. Enregistrement 2003-2005.
Enregistrements publics. Impressionnant: force, expressivité, nuances, souffle, punch, fragilités, rebonds, inspiration… Fabuleux interprète. Même sans capter toutes les paroles, on sent, on sait que c’est traversé de flux nerveux irrigués par des préoccupations sociales, politiques, il y a ce sentiment d’urgence, d’adrénaline musicale qui fait du bien… Croisement intelligent entre la culture hip-hop et la poétique alternative de la culture rock…
AEON, 2006. Enregistrement 2004.
(L’œuvre pour violoncelle)
Texte descriptif du livret: « … sept miniatures pour violoncelle, sept visions de l’éphémère et de la fragilité, traduites par une écriture à fleur de peau et riche en harmoniques… Si la réalisation est périlleuse, les imperfections et les instabilités ne font qu’enrichir davantage la texture sonore mouvante. » (Alexis Descharmes) Une préférence pour ces papillons, ce battement fragile, instable, d’harmoniques éphémères (!), mais tout le CD mérite l’écoute ; l’utilisation de techniques modernes, expérimentales, formalisées pour la construction d’un climat grave et agréable, favorable aux rêveries protéiformes, non canalisées, ne craignant pas de s’aventurer vers des questionnements sans complaisance selon le mouvement philosophique des phrases musicales, reflétant des déplacements de l’âme, des sens, …
LATITUDES COMPACT (GBR), 2005.
4 batteries, 2 basses, un clavier-jouet… 42 minutes de déferlante ! Enorme. C’est comme les vagues de l’Atlantique, pour en jouir il faut plonger dedans ! Se laisser rouler, bouger, oublier… Grande virée sonore orgasmique. Grande plage tribale, orgiaque. Programmé au festival d’été de Recyclart et pour clôturer, sous la lune, tous vos barbecues d’été, par une transe sonique et disparaître dans la nuit, le ciel, la terre…
GEFFEN RECORDS, 2006. Enregistrement 2005-2006.
Fan de Sonic Youth, j’aime forcément leur dernier album ! Forcément ! C’est pas bon signe ! Je suis étonné de ce que j’ai pu lire dans la presse qui considère Rather Ripped comme un excellent CD ! On a là le service minimum, la ligne Sonic Youth réduite à son épure machinale, presque une trame mondaine, une marque, un logo, tout ça très bien exécuté soit, avec chic et élégance. Sans nerf, sans folie. En mettant le volume très fort, en gardant à l’esprit tout ce que représente Sonic Youth, OK, ça s’avale. On est fan, forcément on trouve des surfaces d’adhésion ! Ce qui faisait en partie l’intérêt de Sonic Youth, soit une certaine tangente par rapport à la mélodie rock, juste des ébauches, des fantômes, des vagues squelettes mélodiques, est remplacé cette fois par une réelle prétention mélodique, comme l’affirmation que finalement c’est le plus important. Avec une autorité, biaisée, certes, mais autorité quand même, que le groupe évitait jusqu’ici ! Mais ça ne fonctionne pas (selon moi). J’attends la fin de chaque morceau pour l’exécution d’un petit bout de folie, mais bien (en)cadrée, ça ne pète jamais. Trop répétitif et téléphoné : intro avec phrase chantante, refrains, petite montée et bouffée sonique « déjantée ». Certains magazines ont appuyé la démarche globale de Sonic Youth : « grand public » ici sur Geffen, « pointu » là sur leur label… A l’aise sur des registres confirmés, standardisés et sur d’autres expérimentaux. C’est vrai que c’est une dimension où se joue une « ouverture » ? Une action pour décloisonner les genres !! Sauf que tout s’inscrit dans un respect très strict des genres différents, et… Je deviens allergique à cette partition ! Est-ce que ce n’est pas un pragmatisme qui permet de ne pas choisir, de manger à tous les râteliers, d’éviter d’affronter de front un engagement esthétique cohérent !? Je compare forcément à The Ex : ils ont une intégrité bien plus forte, avec un contrôle remarquable de leur production, de l’édition et de la diffusion de leur musique. Depuis le choix du label, de l’agent, du style de salle, du prix des tickets de concerts… C’est plus clair, peu d’ambiguïté, et la distance entre la musique de l’entité « The Ex » et celles plus exploratoires de leurs membres est beaucoup plus réduite, il n’y a pas de clivage…
WESTPARK MUSIC, 2004.
Accordéon solo. C’est sobre, sans esbrouffe. Néanmoins, la magie s’installe. Des compositions inspirées des traditions, des emprunts turcs, blues ou klezmer… Improvisations aussi. Belle expressivité, « juste ». Je tombe sous le charme. J’ai du être accordéon dans une vie précédente.
COL LEGNO, 2004-2005.
Clarinette : Christian Vogel, Ensemble Mosaik.
10 minutes, une pièce secouante. Secousses entre parties rigides et d’autres ultra souples. Un jeu de forces contraires certaines cherchant à tout ramener vers une organisation claire, centrale, les autres organisant la fuite, la dispersion… Ca bougecomme un organisme en (dé)composition… !?
LIPOVETSKY « Le bonheur paradoxal, Essai sur la société d’hyperconsommation », (Gallimard, 2006)
- Un livre qui contient pas mal d’informations, instructif donc, étant basé sur la lecture de beaucoup de statistiques. Pas mal écrit, avec des formules soignées, beaucoup de néologismes impressionnants. C’est un essai, il ne propose aucune manière nouvelle de penser, de chercher. Ce n’est pas un outil pour creuser une réflexion. Au contraire des bouquins que je signalais à votre attention les mois précédents qui, eux, cherchent à forger des éléments concrets, pratiques, pour appréhender de nouvelles compréhensions, Lipovesky joue sur un certain statut quo. Je l’apparente un peu à ce type d’essayistes qui brillent en répertoriant dans un premier temps tous les signes d’un changement, et qui finissent par conclure que, finalement, rien ne change vraiment…
- Il y a certains partis pris qui me semble, quant à moi, difficiles à accepter. Pour Lipovesty, toute analyse sociologique basée sur la distinction (Bourdieu), sur les différences de classe, est obsolète, n’a plus lieu d’être. Il présente ça comme un état de fait, presque « naturel », lié à la nouvelle nature des choses. Par exemple, il considère que tout le monde a la même aspiration à bien bouffer, à vivre le plus longtemps en bonne santé, ce sont des buts partagés par tout le monde, à travers toute la société, signe qu’il n’y a plus de classes! ? Or, les études sur les pratiques alimentaires, au contraire, font apparaître de grands clivages. Les consignes nouvelles, dues aux nouvelles connaissances scientifiques sur ce qu’est une bonne alimentation, ne sont suivies que par les couches aisées de la société. Et s’il y a inévitablement évolution par rapport aux constats de Bourdieu établis dans les années 70, le clivage social alimentaire se constate toujours !
Gérard GENETTE « Bardadrac », (Le Seuil, 2006)
- Gérard Genette est réputé pour ses travaux d’analyse littéraire dont il a profondément renouvelé l’approche par son concept, entre autres, d’architexte. Sa série de « Figures » (5 volumes) est célèbre. Il a développé aussi une réflexion esthétique intéressante notamment dans ses deux volumes « L’œuvre de l’art »…
- « Bardadrac », n’est pas un ouvrage d’analyse littéraire, quoiqu’il s’y penche sur le texte de sa vie comme il a examiné et passé au crible l’écriture et le style d’auteurs.
- Il raconte son parcours, la constitution de son univers sensible et mental. Une sorte d’autobiographie à tiroirs. Pas de linéarité, pas une existence mise en scène dans un texte ordonné, mais une sorte de dictionnaire personnel. Une sélection de mots autour desquels se cristallisent des souvenirs, des expériences, des événements formateurs, les rouages de sa pensée… Autour de chaque mot, un micro-récit. La mise à l’épreuve de ce qui joint un mot et la réalité, un mot et la construction d’une infime partie de sa compréhension du monde, un mot et ses souvenirs, ses situations, son paysage, ses ramifications avec la société, la culture, une biographie précise, comment ces mots varient pour correspondre à cette biographie…
- C’est travaillé, le style est costaud, la langue est complexe et raffinée, précise dans ses détours. Spirituel aussi. Un régal de littérature cultivée (énervante parfois justement pour cela même: trop juste, trop cultivée!). Lecture entamée fin juin, que je poursuivrai en juillet, peut-être même encore en août !
Extrait : (sur un sujet brûlan t dans le travail quotidien à la Médiathèque où l’on doit apprécier des expressions culturelles, dialoguer avec le public à propos de goût, échanger et dialogue tout en construisant un rôle prescripteur…)
Goût. Ce qu’on appelle dogmatiquement le « bon goût » n’est évidemment rien d’autre que le goût que l’on partage et que l’on objective, comme le « mauvais goût n’est que celui que l’on réprouve. L’important n’est donc pas d’avoir le goût « bon » -ce qui n’a simplement aucun sens-, mais de l’avoir vrai, c’est-à-dire, autant que possible, autonome, indépendant des « influences », des modes, des intimidations du goût ambiant, ou tout simplement du « goût des autres ». Le difficile n’est pas d’avoir le jugement esthétique « sûr » - comme le diagnostic d’un expert en attributions-, mais d’être sûr de son jugement, c’est-à-dire de juger par soi-même. Bien des gens ne savent pas vraiment ce qu’ils aiment: sans en avoir conscience, ils demandent toujours à autrui (par exemple au diktat du modèle médiatique) de leu dire ce qu’ils doivent aimer. Stendhal a justement fustigé cette hétéronomie, qu’il appelle « affectation » ou, plus bizarrement, bégueulisme, et qui consiste à « jouir avec des goûts qu’on ne sent point »; difficile de pousser plus loin le constat de contradiction. Il a simplement un peu trop oublié d’admettre que nul, pas même lui, n’y échappe autant qu’il le voudrait. C’est ainsi que j’ai cru, un temps, (devoir) aimer quelques laborieux chefs d’œuvre – que citer ici suffirait à me fatiguer. (page 155)
CHARB : « Maurice et Patapon, Tome 1, Coupables, Forcément coupables», (Editions Hoëbeke)
Les atroces turpitudes d’un chien (Maurice) et d’un chat (Patapon). Des sketches sur une page ou quelques cases. Style expéditif. Un graphisme qui tue, quelques traits dépouillés qui font mouche et expriment une grande variété d’états d’âme. Cruauté du félin, servitude du clebs. Pour le reste : crade, scato animale, des sommets délicieux de connerie, ça arrache, humour crasse qui arrache même des fous rires impromptus… Le Tome 2 est sorti !
Bozar - « Family Affairs » (Frères et sœurs dans l’art)
(jusqu’au 10 septembre 2006)
Surtout pour les installations vidéos :
Bozar - « Click Doubleclick, l’instant documentaire »
(jusqu’au 28 août 2006)
- Ne pas rater les quelques Jeff Wall, toujours superbes tableaux photographiques, mises en scènes du réel. Les portraits de Rineke Dijkstra, les « photos piquées sur Internet » de Thomas Ruff, et le travail impressionnant, presque noir sur noir, de Dirk Braeckman…

Pour m’écrire : pierre.hemptinne@lamediatheque.be
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