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OH ! QUE CA BOUGE ! N°8 (août 2006)

 

Pas beaucoup de musiques durant cette période de vacances. Plus de lectures. Mais tout se tient dans un cheminement culturel. Ce que je trouve dans les livres va alimenter mon imaginaire d’auditeur, ouvrir d’autres pistes, alimenter les parallèles indispensables entre différentes disciplines artistiques…
Comme toujours, il s’agit d’annotations rapides, d’un trait, pour suivre au plus vite ce qui bouge (à mon niveau)…

 

MUSIQUES

Malcolm GOLDSTEIN & MASASHI HARADA

SOIL - UG4148

Pochette UG4148.

EMANEM, 2006. Enregistrement 2002.

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Extrait sonore
  • Extrait (format MP3) Premonition

(Violon, piano et voix)

Goldstein est tout simplement « royal » dans sa pratique du violon ! Il semble tellement à l’aise tant avec les techniques classiques qu’avec les contre-techniques, les bricolages et les hérésies que tout lui paraît accessible. Toutes les surprises sont possibles. C’est un régal. Il joue harmonieusement en développant une virtuosité « crasseuse » (qui joue sur le « sale », et cette manière de ramasser ici ou là des sonorités négligées, d’intégrer, d’aimanter et d’ordonner ce que la «pureté» esthétique et stylistique rejette depuis le début de l’histoire du violon). On peut prendre cet enregistrement comme une longue méditation sur le sol, cette entité multiforme, réalité changeante sous nos pieds. Une méditation pétrie de stress ! Anfractuosités, humus, escarpements, béances, arêtes, mousses, pourritures, surfaces polies, sables mouvants, textures élastiques, couvertures friables, revêtement spongieux… Toutes les compositions plastiques sont observées de près. De manière acerbe, mais aussi avec lyrisme, voire romantisme. Le violon survole les accidents de terrain, fasciné par l’envie de s’y écraser, d’y projeter ses sons filés ou ébréchés à la façon des techniques aléatoires de peinture… Au piano, Masashi Harada accompagne correctement l’aventure, mais, je dirais, avec moins de force et d’originalité…

 

Musiques en marge/ musics in the margin

Une anthologie consacrée à l’Art Brut musical, publié par Sub Rosa, en collaboration avec la galerie bruxelloise Art en Marge.
L’Art Brut est mieux suivi au rayon plastique que musical. (Il en va de même de l’art moderne : voyez le nombre de musées prestigieux pour montrer l’art moderne contemporain pour pas grand-chose côté musiques !)
La sélection de « Musiques en marge », bien foutue, ne vient pas surprendre les oreilles avec des formes sonores inédites. Ça fait penser à toutes sortes de musiques entendues. C’est de la récupération de musiques qui traînent entre toutes les oreilles. Des «zinzins»avec lesquels nous avons tous des affinités. Ou alors, il y a aussi des chercheurs, des ouïes fines qui captent des musiques là où l’on entend que du bruit; ils nous font entendre des harmonies secrètes, cryptées. Ritournelles impromptues, perturbatrices.
Galerie de personnalités «psychotiques» extraordinaires. Comme André Robillard qui a inventé la batterie « il y a 2 ans » et explique comment « inventer de l’art » a changé sa vie, en éliminant la misère…
Les improvisations verbales de MC Speedy basées sur des associations de mots déjantés, où surnagent des éléments de l’environnement quotidien, basique, chansons de foot, langages de la rue, imitations radiophoniques, imitations de stars… Il invente le terme « spascinant » (contraction de spatial et de fascinant, ou de spasme et de fascination) ! « C’est spascinant de chanter ainsi », et qui harangue avec truculence les marchands de hamburgers, imite Jacques Brel…
Des participants d’ateliers de musicothérapie, des chansons de Daniel Johnston et le célèbre Wesley Willis qui chante toujours la même chanson…
Je vais dire une banalité: on se sent très proche de ces manières de s’exprimer, en tout cas en ce qui me concerne ! (Ça me rappelle même certaine époque où je bricolais de la musique avec un ami, guitare, harmonium, flûte)… Ça me confirme que l’on a tous à faire avec la dimension psychotique de l’être et des expressions.
(CD offert par mon ami Frédéric Bourlez, lors d’une soirée agréable; ami qui travaille avec des jeunes psychotiques dont David, deux chansons de lui se trouvent sur cette anthologie. Soirée où j’ai proposé – et ce sera le coin cuisine de cette chroniqu e- deux recettes d’Hélène Darroze, à ma manière : « sa soupe au pistou, comme elle sentait à Pigna » et un « camagnon de porc laqué en zestes d’agrumes »; le laquage, contrairement à mes essais précédents, laissait à désirer !)

Carla BOZULICH

EVANGELISTA - XB771K

Pochette XB771K.

CONSTELLATION RECORDS, 2006.

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Extraits sonores
  • Extrait (format MP3) Evangelista I
  • Extrait (format MP3) How to survive being hit by lighting

C’est du costaud. On prend de plein fouet. Mais en réécoutant, en amadouant la furie lente qui hante cette musique, voici un CD dont il est difficile de se détacher. (Même si j’ai, après coup, du
mal avec les expressions qui jouent sur la religiosité, même quand elle est ébouriffée et « païenne » comme ici !). Des plages comme de longues incantations, imprécations, qui tournent sur elles-mêmes, qui brûlent de l’intérieur et à certains moments s’ouvrent, jettent leur feu alentour. (Je pense à certains anciens morceaux de Nick Cave.) Prières tortueuses, torturées. En plage 8, vers 2’40, un passage qui me « fait drôle », parce qu’il m’évoque certains moments des 4 derniers lieder de Strauss par Elizabeth Schwarzkopf (qui vient de décéder), la même voix réverbérant une spiritualité lointaine, mais en plus « gondolée », déformée par l’une ou l’autre substance… Le CD se termine apaisé comme on dit.

Thom YORKE

THE ERASER - XY506A

Pochette XY506A.

XL RECORDINGS, 2006.

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Extrait sonore
  • Extrait (format MP3) The eraser

Présenté comme un album audacieux, exigeant, radical presque unanimement par la presse… J’achète « The Eraser » pour en avoir le cœur net ! Je découvre une musique qui a du style, personnelle, pas tellement racoleuse mais de là à utiliser ces qualitatifs ! Une fois de plus c’est dire combien les journalistes sont déconnectés des « radicalités musicales courageuses » ! En attendant, à force de l’écouter pour mettre à l’épreuve musique et commentaires médiatiques, surtout pour sa mélancolie techno douce, légèrement retorse, à peine revêche, c’est devenu mon tube de l’été !


LITTÉRATURE


Gérard Genette, « Bardadrac », (Fiction & Cie/ Fiction), 2006
Déjà présenté le mois précédent. Découpé en articles, de cristallisations autour de mots qui forment les multiples plissés d’un exercice de style très racé, ça se lit « lentement ». Le plaisir dure. C’est le genre de livre que l’on promène. Je l’ai lu en salle d’attente, dans l’avion, à la plage, dans des lieux «provisoires» (location de vacances). Il se charge de ces moments…

J’épingle :

- Métissage, ça concerne directement mon travail à la Médiathèque, mon analyse des médias dits "musicaux" diversité. Il me semble que le propre du métissage est d’annuler progressivement la diversité, et d’engendrer par homogénéisation quelque chose comme une entropie, physique ou culturelle. Ces deux bienfaits sont inconciliables. »
- Médialecte : « dialecte propre aux médias au sens large»; répertoire alphabétique de mots déformés, de mots confondus avec d’autres ("Amalgame" en lieu et place d’anathème), d’expressions mal utilisées, de locutions tordues, de sens détournés dans l’usage courant des médias. Je me découvre moi-même usager de certains de ces symptômes médialectiques. Je mesure combien je suis loin d’avoir une connaissance aussi poussée et précise de la langue… À travers ce mésusage transparaissent les idées toutes faites sur lesquelles repose la pensée médiatique. C’est aussi très amusant. « Docufiction : cauchemar médiatisé »
- Rustine : deux pages et demie d’anthologie sur la réparation des chambres à air percées…
- Péniche : je découvre sa passion pour les fleuves et les rivières, la nage en eau douce, les jeux avec les bateaux… Et je revis tous mes souvenirs mosans, mon enfance sur l’eau, dans l’eau, autour des îles,…


Décidément un livre à tiroirs.


Gore Vidal, « Julien », Editions Galaade, collection Retrouvailles, (2006, texte de 1962 et 1964, traduit de l’anglais)
(Je n’avais plus lu de « bio » d’empereur romain depuis « Héliogabale » d’Artaud !)
J’aborde seulement maintenant l’œuvre de Vidal. Je viens de m’enfiler les deux titres publiés dans cette collection de poche : « Kalki » et donc « Julien ».
- Quatrième de couverture : « Julien est cet empereur que l’histoire connaît sous le nom de Julien l’Apostat (331-363). Neveu de l’empereur Constantin, élevé dans la religion chrétienne mais très tôt attiré par l’hellénisme, il tenta de restaurer le paganisme. Gore Vidal, par le biais de mémoires apocryphes, nous raconte l’exceptionnel destin de cet empereur de trente ans. (…) Il fait revivre aussi toute une époque, d’Athènes aux rives du Rhin, de l’austère palais de Lutèce à la cour dorée de Constantinople. »
Remarquable travail, passionnant à lire, qui rend palpable une réalité historique autrement plus complexe et nuancée que ce que l’on apprend à l’école ! Le sérieux de Gore Vidal, je le vérifie en commençant parallèlement le livre de Paul Veyne : la « reconstitution fictionnée » de Vidal intègre bien les dimensions historiques que Paul Veyne dégage pour renouveler l’approche de cette
époque.
« Revivre » un peu le contexte dans lequel la religion catholique commençait à instaurer son pouvoir est très intéressant.

 

Paul Veyne, « L’Empire Gréco-Romain », Seuil, Collection « Des Travaux », 2OO5.
C’est une brique (865 pages) que je vais traîner quelque temps !
J’ai été élevé (pas le seul) avec l’idée d’une séparation nette entre « la Grèce » et « Rome ». On nous enseignait comme deux périodes différentes, successives…
Paul Veyne s’emploie à montrer que cette séparation ne tient à rien, qu’il faut parler d’empire gréco-romain. Il montre que « la culture matérielle et morale de Rome est issue d’un processus d’assimilation de cette civilisation hellénique qui reliait l’Afghanistan au Maroc » et que « la culture y était hellénique et le pouvoir romain »…
Ambition de l’ouvrage : « suggérer, à coups d’aperçus partiels et de questions transversales, une vision d’ensemble qui ne soit pas trop incomplète de cette première « mondialisation » qui constitue les assises de l’Europe actuelle. »
Accessible au profane.


Titres des chapitres pour avoir une idée de la structure de l’ouvrage

  • Qu’était-ce qu’un empereur romain ?
  • Les présupposés de la cité grecque, ou pourquoi Socrate a refusé de s’évader
  • Existait-il une classe moyenne en ces temps lointains ?
  • L’identité grecque avec et contre Rome : « collaboration » et vocation supérieure
  • Palmyre et Zénobie entre l’Orient, la Grèce et Rome
  • L’art de Palmyre : « mondialisation », ressemblance, frontalité, yeux hallucinés
  • Buts de l’art, propagande et faste monarchique
  • Culte, piété et morale dans le paganisme gréco-romain
  • Païens et charité chrétienne devant les gladiateurs
  • Les problèmes religieux d’un païen intelligent, Plutarque
  • Passion, perfection et âme matérielle dans l’utopie stoïcienne et chez Saint-Augustin
  • La prise de Rome en 410 et les grandes invasions
  • Pourquoi l’art gréco-romain a-t-il pris fin ?

Michel Foucault, « Les mots et les choses, une archéologie des sciences humaines », Gallimard, 1966
Relecture en cours ! Besoin, à l’approche des vacances, de «faire le point», de revenir à ses classiques! J’aurai baladé ce vieux volume en divers endroits. Relisant paragraphe par paragraphe. Style et pensée structurantes. Très lumineux. Je me demande ce que j’ai bien pu y comprendre il y a 20 ans ! Pour maîtriser à fond le contenu, je devrais y consacrer encore une ou deux lectures méticuleuses, verbaliser ce que je pense comprendre! Néanmoins, je « reconnais » les formes, les contours, je sens que j’y suis déjà passé et que j’en avais absorbé quelques rudiments moteurs au niveau de ma maigre activité intellectuelle. Théorie sur le langage, comment il s’est forgé en outil indispensable de connaissances, forgeur de connaissances…

La phrase

« La lenteur du processus qu’on appelle l’écriture me remplit d’amertume. »
(Christa Wolf, « Un jour dans l’année ») Un écho réconfortant à mon état général, à ma difficulté à conduire comme je le voudrais quelque projet d’écriture personnel !!

Le lieu


Place de Fuzetta, Portugal, Algarve.

Portugal_algarve

 

 

 

 

 

 

 

 

Petite ville mais plus gros port de pêche du coin. Ici le tourisme n’est pas envahissant, n’a rien détruit. Les navettes fluviales incessantes qui conduisent les gens sur les plages de l’Ile de Tavira, en traversant la lagune (réserve naturelle Ria Formosa), s’intègrent dans le paysage. Les poissonniers sont en face du port, de l’autre côté de la rue. Avec quelques caboulots. On marche 100 mètres, on débouche sur cette place. Café, pâtisserie, petits restaurants. Lumières et couleurs ouvrent une autre dimension. Endroit idéal pour s’oublier, s’enfoncer dans une autre réalité…

Le flop

« Le caïman » de Nanni Moretti

Vu enfin le film au cinéma. Ce qui me frappe : le décalage entre l’œuvre et sa couverture médiatique. Sous prétexte de bon sentiment, « s’attaquer aux années Berlusconi », ce film a bénéficié d’une exposition journalistique incroyable. Pourtant, c’est un film raté. Le propos est décousu, il s’égare, c’est rempli de nunucheries. Presque pour avoir honte. Remplissage par fadaises et gadgets narratifs sans aucune finesse. On comprend la difficulté de ne pas faire le film trop attendu contre Bersluconi mais de là à sombrer dans l’incapacité à construire un discours, à dire quelque chose de cohérent et de critique pour cette époque! Pour finir quand même par montrer quelques énormes clichés mal joués par Moretti !!?

Le retour

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Pierre.hemptinne@lamediatheque.be