De l’air frais, SVP !
Un peu plus que les autres années (je vieillis ! ?), les bilans musicaux publiés par la presse m’ont paru bien tristes. Qu’ils soient signés par les rédacteurs ou les lecteurs. Oh ! bien sûr, il y a de bons disques cités dans ces listes, surtout du côté des magazines plus spécialisés. Mais dans l’ensemble, peu de surprises, le choix reste dans les limites des services de presse et de ce que le marché a surtout voulu mettre en avant toute l’année. Oh ! chacun essaie d’avoir sa petite exception, sa petite différence. Ce qui est de la sorte raconté de la musique produite pendant un an est tellement étriqué, tellement réduit à un certain type d’écoute !
Ce n’est pas parce que je suis de la maison, mais combien les playlist établies par quelques-uns de mes collègues me semblent plus riches, plus ouvertes, plus respectueuses des artistes et des musiques elles-mêmes ! ? Les « chouchous » de Brigitte (P44), la liste établie par les collègues de la médiathèque de Seraing, le récapitulatif de Philippe Delvosalle, … Là au moins, ça parle musique et de la musique parle! Il y a des surprises, du pétillant, on sent que derrière les choix il y a des passionnés et passionnées qui explorent, cherchent, osent d’autres écoutes… Ouf ! De l’air frais, ce qui manque le plus à la bonne combustion du « marché de la musique » ! ?) ! !
Ma carte de vœux…
Récupération fissa d’une photo prise au Vooruit en décembre.

Le souhait que se multiplient et prolifèrent les élans, des plus simples aux moins attendus, dans un souci d’individuation des croyances, désirs, émotions à partager… L’esthétique « louche » permet à l’image de ne pas être taxée de trop de naïveté… [retour]
En 4 références, mes bonnes intentions musicales pour 2008 !
Certains fêtent l’an neuf par un plongeon en eau froide. S’asperger les oreilles et l’esprit de libations sonores genre «splatter» gagnerait à devenir une coutume répandue. Les titres de plages renvoientà une variété de graminées du Grand Nord, qui a connu une vaste diaspora, et menacée aujourd’hui par le réchauffement climatique. En éclaboussures saignantes de sax, en tocsin épileptique des percussions, ça raconte quelque chose donc (mais rien à voir avec les storytellers), c’est le genre de dérangement qui secoue, qui fait du bien. En 20’31, c’est plié. Performance life de haute intensité.
J’espère pour nous que Gustafsson va continuer ses exorcismes.
Musicien de l’entité Animal Collective.
Je ne sais pas si j’aime le contenu de CD. Mais j’aime me poser la question et chercher des réponses! Panda Bear ne cherche pas forcément à séduire par des chansons. Il me semble que celles-ci sont autant pour lui que pour moi une manière de s’interroger sur ses relations à la musique, à la nature, à la société… Me fait dire ça, ses recherches délibérées sur le côté religieux, rituel, ancestral… Enfin, j’espère qu’il ne puise pas là-dedans pour monter une nouvelle religion sonore! Il y a des plages exaltantes, émouvantes, d’autres qui laissent perplexes, en rade, partent en couilles, trop naïves… certaines arides, hermétiques. En utilisant ses matériaux musicaux, Panda Bear construit une réflexion qui rejoint celle que développent, à leur manière, des penseurs comme Descola, Schaefer dans « La fin de l’exception humaine », à savoir c’est quoi l’homme, sa culture, la nature…! ? (La pochette illustre cette préoccupation en réunissant dans un même bain - organisation culturelle - genre humain, genre animal, végétal, minéral…)
Préserver et soutenir ce genre de démarche aux formes immédiates, sensibles où la musique apparaît pleinement comme outil de connaissance.
Une gâterie latino, il en faut de temps en temps. Mixture chaude, influences cubaines, brésiliennes, funk, rap, flamenca… À l’image de la pochette.
Faudra penser à danser plus souvent en 2008 (non, c’est pour rire !)
Coffret 1 CD et 2 DVD
Étonnant: les suppléments médiatiques consacrés aux « coffrets CD à ne pas manquer » et au besoin à offrir absolument, ne mentionnent jamais celui-ci ! Mais non, je plaisante, c’est normal !
Le documentaire suit Peter Kowald en tournée aux USA, montre comment un des plus grands contrebassistes (décédé) de la musique actuelle, vit, circule, rencontre son public et les citoyens du monde. (Édifiants, quand les journaux raffolent de montrer les stades remplis à craquer !) Il joue dans de petits lieux, conduit sa voiture, porte lui-même sa contrebasse. Il organise sa tournée, a pris les contacts, son intention de venir jouer aux States a circulé « viralement », toute la sphère de la musique improvisée lui donne rendez-vous au long de son parcours. Chaque concert est l’occasion d’échanger des sons, de la musique avec des musiciens importants ravis de le rejoindre sur scène : Georges Lewis, William Parker, Anna Homler, Fred Anderson, Hamid Drake… Les images, le mouvement, les bouts d’interview dressent le profil d’un grand musicien et de sa position dans le réel : il est toujours occupé à penser musique! Chaque lien qu’il tisse avec l’univers immédiat, des choses les plus concrètes aux plus spirituelles, participe de ce qui nourrit sa musique. Celle-ci étant comme une longue interrogation chantante et improvisée sur le monde, étroitement imbriquée aux autres manières de rester au contact avec le plaisir de vive. Un deuxième DVD montre des parties de concerts et des sessions studio, notamment avec Ken Vandermark. Document indispensable sur des savoir-faire dont, finalement, en dehors d’une petite sphère, on ne sait pas grand-chose. Et ça vaut le coup d’œil, même « profane ».
Continuer à prendre connaissance de ces documents exigeants mais combien gratifiants, continuer à écouter des musiciens qui tracent un parcours sur le long terme, dans la spiritualité questionnante de la musique. [retour]
Impressionnant portrait d’une ville qui évite tous les clichés, toutes les facilités: pour beaucoup, aller chercher du visuel, c’est attraper quelques anecdotes en action, pratiquer du voyeurisme dans certains quartiers typiques, « chauds ». Chantal Akerman donne une leçon sur « comment regarder une ville. Plans fixes et travelling sobres. Le regard se balade dans des rues écartées, s’immerge, se met lentement au diapason des promeneurs, des voitures, de la foule, des feux rouges et verts. Les cadrages sont magnifiques, précis et imparables à couper le souffle : à chaque arrêt, à chaque pause, ils proposent un tableau, abstrait ou nature morte. Un morceau signifiant de ville. Le rythme de la ville est ainsi rendu par ce qui charpente les constructions, les alignements de fenêtres, les alternances de couleurs, les perspectives de poteaux, la perception des matières, et ce qui vient s’inscrire dessus : les graffitis, les tags… Le jour, la nuit, on déambule dans le décor urbain, sans jamais en sortir, avec cette impression de rentrer dans le corps même de la ville, dans sa masse, dans sa densité. Le film est scandé par la lecture des lettres que la mère de la cinéaste, provisoirement installée à New York, lui écrit. Des lettres ordinaires, simplement l’expression d’une mère qui veut des nouvelles et qui attend le retour de sa fille. C’est en entendant la lecture de ce courrier que l’on comprend que nous regardons New York avec le regard d’une exilée.
Il y a une formidable progression dans la familiarité avec la ville, l’exilée se laisse gagner, séduire, le « mental » de la cinéaste est de plus en plus occupé entièrement par la ville (notre mental aussi), il y a osmose, visuellement, elle pense en « images de la ville ».
Tout d’un coup, un bruit d’eau surprend. Le coup d’œil change, il semble décentrer, sortir de la ville. C’est un passage très émouvant, on sent qu’il se passe quelque chose, on ne sait pas encore quoi. Une fluidité anormale rompt l’attention, une sorte de dénouement s’annonce. On sent que l’on est en train de quitter quelque chose, on ne sait pas encore quoi. L’horizon s’élargit, une vue panoramique embrasse New York et, à la limite, c’est la première fois que l’on a vraiment la preuve qu’il s’agissait bien de News York. Qui, à peine reconnue pleinement, s’estompe dans la brume. Le déchirement d’un départ en douceur, retour vers la mère.
Bonnes intentions 2008 : rester fidèle à cette qualité de regard ! [retour]
Décidément, regarder l’intégrale de Chantal Akerman s’impose.
« Je suis un cyborg », Park Chan-wook, 2006
Tout commence par un incident hallucinant dans une chaîne de montage. Les travailleuses robotisées accomplissent en somnambules les opérations dictées par une voix suprême. Une femme, dans cet alignement effrayant, semble en décalage : mal à l’aise, ne comprenant plus les consignes, cherchant une tangente ! ? Et soudain, au lieu d’appliquer aux produits électriques qui défilent, les gestes et interventions formatés, elle les retourne sur son propre corps. Celui-ci est devenu l’objet de la chaîne de montage. Du coup, elle n’intégrera jamais complètement le clan des robots dociles mais deviendra «cyborg», un autre type de robot, certes, mais perturbateur de l’ordre établi. La suite se déroule en asile où, sur le mode comique, notre cyborg revit ses attaches sentimentales, ses racines personnelles et affectives où s’accrochent ses restes d’identité. Où elle apprend à parler aux appareils quelque peu automates: distributeurs de boissons, éclairages… Où elle poursuit sa mission d’exécutrice des « Blanchots » : ce corps médical avec lequel elle a un compte à régler. Où surtout elle éveille l’amour chez un autre patient tout aussi givré.
Ce qui frappe : l’audace et la fraîcheur des procédés narratifs, l’efficacité de la mise en scène toute simple, la jubilation inventive de l’auteur, l’absence de tout ce qui ressemblerait de près ou de loin à une grosse machinerie. Du coup aussi, la sensibilité, la poésie surprenante qui, chaque fois, vient déchirer la grisaille, la pollution du cinéma convenu.
Je vais être honnête : j’ai vu le film en séance tardive, après une journée fatigante incluant une longue marche en ville, dans le froid. Fatigue et chaleur de la salle m’ont conduit plusieurs fois à m’assoupir! Mais ce n’était jamais par ennui! Que du contraire! Je fermais les yeux avec l’impression que le film continuait en moi, et chaque fois que je rouvrais les yeux, j’avais l’impression d’être resté dans l’action, et chaque fois j’étais surpris, je retombais sous le charme. Un OVNI très séduisant.
(Je vais entreprendre de visionner les films de Park Chan-wook disponibles en DVD)
« Cassandra’s Dream », Woody Allen, 2007
J’avais lu, ici ou là, au moment où le film était présenté en festival, qu’il s’agissait d’une petite cuvée. Faut être difficile ! C’est vrai que le scénario est une machine infernale cousue de fil blanc, un peu poussif, statique (mais quelque art, ça peut faire son charme). Le duo des deux acteurs principaux est impressionnant. Et puis il y a ce truc, un peu ancien, peut-être, mais qui fait du bien: on dirait que la préoccupation principale de tous est de faire du bon cinéma, juste, pas de surjouer en lorgnant vers César ou Oscar… Et l’immoralité de la chute, (la culpabilité ronge et détruit les petites mains du crime au profit de la vraie crapule) fait du bien, marre des happy ends moralisateurs.
(J’irai voir le Woody Allen 2008 !)
« I’m Not There », Todd Haynes, 2007
Je suis intéressé par le sujet et la méthode : cette recherche d’une narration non linéaire, un portrait fictionnel plutôt qu’une bio « autorisée ». J’avoue être mitigé. Je ne vois pas vraiment ce qu’apporte la non-linéarité narrative (comme si ce procédé n’était pas pensé jusqu’au bout et maîtrisé pour donner ce qu’il peut donner), d’autant qu’il exploite avant tout des clichés, des anecdotes pour certaines éculées, des dialogues qui font un peu tous poncifs éculés. À plus d’un moment, je me suis dit: le documentaire de Scorsese n’en disait pas moins, en plus sobre et direct !! Mais il y a plein de qualité, bien entendu : c’est bien joué, les climats, les décors, et au moins la tentative d’avoir voulu faire autre chose…[retour]
John Dos Passos, « La grande époque » (1958), Gallimard/L’Imaginaire, 2007-12-31
Retour vers Dos Passos, manière de réactiver les plaisirs de lecture prodigués par son oeuvre maîtresse « U.S.A. ». « La grande époque» est ce qui hante Roland Lancaster, un célèbre journaliste influent, proche du pouvoir américain et à présent sur le déclin. Déclin professionnel, déclin amoureux… Cette trame-là est menée de façon haletante, avec une expertise psychologique fine et efficace. Il y a de l’épaisseur, Dos Passos parvient à parler, entre autres, de l’affection, de l’amour sans pareil irremplaçable, des agitations sentimentales et des fourvoiements, avec beaucoup de clairvoyance. Le récit est conduit sans ennui, mais en suivant plusieurs pistes, et en laissant ainsi la place à ce qui ne se raconte pas, au doute, aux hypothèses, au sentiment que tout aurait pu se passer autrement et ce sont ces « défauts » dans le récit qui permettent de se raconter quelque chose à partir du livre. C’est tout le contraire, si je comprends bien, de la pratique du «storyteller» qui veut limiter le champ interprétatif, éliminer le réel au profit d’une seule et même histoire.
Au passage, Dos Passos informe sur les conditions de travail des correspondants de guerre, sur les relations entre le politiques et les journalistes, sur l’état du monde à la fin de la guerre selon le point de vue des Etats-Unis, sur le positionnement américain à l’égard du monde, sur la débâcle allemande, la perception à l’époque du procès de Nuremberg… Les échanges très réalistes entre le personnage principal, journaliste, et ses relais à la Maison-Blanche sont à mettre en parallèle avec ce que Christian Salmon, dans « Storytelling » analyse comme liaisons troubles entre le pouvoir et les acteurs de la communication. En comparant les deux, on se rend compte que, sans pouvoir en être pleinement conscient, Dos Passos identifiait quelque chose qui se mettait en place et allait faire basculer les mœurs politiques. Le déclin qu’encaisse Roland Lancaster est aussi le symptôme d’un changement radical d’époque. Les USA se demandaient comment influer sur la réalité, aujourd’hui ils vendent délibérément leur réalité, ils racontent l’histoire qui doit englober le monde. À la fin du roman de Dos Passos, un personnage haut placé reproche à l’ancienne star du journalisme de s’intéresser à des forces du réel dépassées, au lieu de contribuer à l’action positive du gouvernement. Voici les propos d’un conseiller de George W. Bush en 2002 qui auraient pu être ceux du personnage du roman : « Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et, lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et, pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire. E vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons. » (« Storytelling », page 172) [retour]
Dans la tentative de raconter ce qui se passe, ici et autour de ma tête, essayer de choisir les voies genre Dos Passos et non « storyteller » !!
Christian Salmon, « Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. », La Découverte, 2007, 239 pages
En pistant les nouvelles pratiques de management axées sur l’art de raconter les histoires, Christian Salmon présente le « nouvel ordre narratif ». Le récit ne sert plus à poser des questions et à nourrir la réflexion sur les possibles, mais à motiver, à mobiliser en un sens unique, celui de la révolution conservatrice. L’art de raconter, de capter les émotions, de manipuler l’imaginaire, est de plus en plus au cœur des technologies managériales. Les frontières entre fiction et réel, vie privée et publique, du coup, s’estompent aussi. On parle « d’entreprise récitante ». L’enquête de Christian Salmon nous introduit dans l’intimité des gourous « storytellers », dans les rouages verbeux de leurs théories sur l’organisation des grandes entreprises, sur l’évolution d’un capitalisme émotionnel et d’une économie fictionnelle, sur le devenir d’une classe politique de plus en plus impuissante, mais qui conserve le pouvoir en racontant des histoires. Au passage, l’auteur nous rappelle les accointances de mieux en mieux organisées entre Maison-Blanche et Hollywood (pour chercher des solutions au terrorisme, pour mettre sur pied des jeux vidéos destinés à préparer les militaires aux nouvelles formes de guerre, « complexe militaro-entertainment »). Le dernier chapitre montre bien l’origine du show sarkozien dans les pratiques communicationnelles américaines (selon une filiation Reagan, Clinton, Sarkozy..). Même type de discours populistes, basés sur des histoires simples, activant les clichés les plus conservateurs… Il est toujours instructif de connaître l’identité des communicateurs engagés par les politiques! Là, il n’y a plus de « couleur ».
("Dans ses Mémoires, Clinton défend une conception inédite de la politique: selon lui, elle ne consiste plus aujourd’hui à résoudre des problèmes économiques, politiques ou militaires, elle doit donner aux gens la possibilité d’améliorer leur histoire. Le pouvoir présidentiel cesse d’être un pouvoir de décision u d’organisation : le président est le scénariste, le metteur en scène et le principal acteur d’une séquence politique qui dure un mandat, à l’image des séries qui passionnent le monde comme 24 heures chrono ou The West Wing. (…) On voit bien le danger d’une telle pratique du pouvoir, écrivait John Antony Maltes dès 1994 : « Une démocratie moins délibérative, des citoyens inondés par le spectacle symbolique de la politique, mais incapables de juger ses leaders et le bien-fondé de leurs politiques. » Selon Richard Rose, auteur en 1988 du livre The Postmodern President, "la clé d’une présidence postmoderne est la capacité à conduire (ou à fabriquer) l’opinion. Le résultat est une sorte de campagne électorale permanente.") [retour]
l convient de ne pas se laisser raconter par les storytellers hyper puissants des grands groupes économiques, capables de contrôler les potentiels narratifs qui s’investissent dans les blogs et se transforment en transmetteurs viraux des nouvelles pensées… Il faut raconter des grains de sable, renouer avec les versants abrupts du récit, les rhizomes incontrôlables… ! ! !
http://remue.net/spip.php?article1272
« The Third Mind », Ugo Rondinone, Palais de Tokyo, 27 septembre – 03 janvier
Ce n’est pas une exposition des œuvres de Rondinone, mais une « carte blanche ». L’artiste construit l’exposition comme un travail de correspondances entre toutes ses influences. Il réunit dans une constellation esthétique les savoir-faire, les procédures, les pratiques qui ont façonné son esprit, sa tournure artistique.
Le titre de l’exposition fait référence à un livre culte de William S. Burroughs et Brion Gysin.
Ugo Rondinone (que je connais mal) semble une pointure de la performance contemporaine (les infos les plus accessibles sur le Net sont bêtement lapidaires, on n’apprend rien.) Une grande partie des artistes qu’il a choisi de relier me sont aussi inconnus, j’imagine que pour les connaisseurs et spécialistes, ce n’est pas le cas.
Une expo où il faut prendre le temps de lire chaque notice. Des possibilités de s’asseoir confortablement dans les salles d’exposition seraient bienvenues !
Je visite ça le soir, l’estomac dans les talons, et je dirais que, dans l’ensemble, même si je reconnais qu’une énergie irradie, ça me semble assez gris.
Je vibre immédiatement pour les pièces minimalistes de Ronald Bladen (photos). J’aime les toiles de Vija Celmins où elle capte des cieux étoilés, à la peinture à l’huile.
Le catalogue rend mieux compte de la cohérence de l’ensemble, les photos et leur agencement de proximité en livre, valorisent les correspondances et l’impact de certaines œuvres qui, au réel, dans la nuit et l’éclairage cru, ont un côté poussiéreux comme les combattants fatigués d’une bataille esthétique terminée depuis longtemps…
Je renvoie à un compte-rendu trouvé sur Internet :
http://avion.egloos.com/1526634
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« On Every NewShadow », Lee Bul, Fondation Cartier, 16 novembre – 27 janvier 2008
Lee Bul, artiste coréenne, est réputée pour sa création de nombreux cyborgs! (Pour le fil conducteur avec le film coréen cité plus haut.) Mais elle installe à la Fondation Cartier un nouveau travail. L’aspect le plus visible: des organismes de dentelles et de perles, exubérants, baroques, entre ciel et terre. Figés dans un lumineux givre féerique. À y regarder de plus près, ces décors de célébration festive sont comme de vastes cristaux en pleine décomposition. On marche sur des miroirs où se reflètent ces grands bijoux décharnés, ces cyber-végétations putréfiées. Les autres pièces exposées sont plus compactes, lourdes, partagées entre magie et macabre. Une grotte bunker écrasante, une momie totalitaire dans la glace, une étrange baignoire d’apparat dont le carrelage cassé de piscine abandonnée évoque un pays à l’abandon, pleine d’un liquide noir d’encre et au bord entouré d’une chaîne de montagnes gelées qui se reflètent sinistrement l’eau sans fond, isolée du reste du monde (image d’un pays en autarcie)… Et même un léger cyborg perlé, dans les airs, comme une apparition religieuse…
http://fondation.cartier.com/
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« On The Edge », Robert Adams, Fondation Cartier, 16 novembre – 27 janvier 2008
Remarquable travail photographique sur le paysage américain, sur la transformation de la nature au contact de l’homme. Longue série documentaire sur le saccage d’une des plus anciennes forêts. Gros plans noirs et blanc sur l’impact des machines. Les clichés, isolés, sont presque abstraits. C’est la succession qui permet de se rendre compte de l’action, du sujet et d’avoir une image précise, cohérente, de ce qui se passe. Sans doute qu’une seule image valable dans le cerveau est faite ainsi de milliers de variantes superposés.
Magnifique confrontation photographique entre terre et océan, études d’éléments sous toutes leurs faces, et du lieu magique où ils se rencontrent, le rivage.
Ce n’est pas qu’un résultat technique: c’est la patience du regard de photographe, regard scrutant le paysage et l’environnement, patience qui emmagasine de l’expérience, une connaissance, avant l’acte de s’orienter vers la visée de l’appareil argentique et d’appuyer sur la détente…
http://fondation.cartier.com/
« Sots Art, Art politique en Russie de 1972 à aujourd’hui », La Maison Rouge, jusqu’au 20 janvier 2008
Un régal, cette exposition. Elle avait fait grand bruit à Moscou, et certaines pièces, trop irrévérencieuses, n’ont pu quitter le territoire russe. Contre le récit totalitaire soviétique au fil des décennies, un mouvement artistique qui contourne la narration imposée, qui détourne l’esthétique officielle du régime, falsifie ses insignes, démystifie ses mythes, révise son imaginaire collectif et libère un flot de narrations alternatives du réel. L’ennemi est tellement évident, tellement clair et écrasant, que les attaques ont une franchise exceptionnelle, une limpidité et une fraîcheur que l’on rencontre rarement dans un environnement plus complexe, où la « dénonciation artistique » a de moins en moins d’objets facilement identifiables (! ?). L’inventivité subversive est réjouissante. Subtile ou pratiquant l’effet massue (réplique du régime). Hilarante comme cette installation montrant Staline se « retournant dans sa tombe » : une boîte de carton dans laquelle est projetée l’image de Staline au sommeil agité, se retournant sans cesse, avec une bande son où il tousse, miné, anxieux; ou « en marche vers l’avenir », avec un couloir plein de cérémoniel grandiloquent qui, après un coude, finit en cul-de-sac… Mais il y a des pièces glaçantes comme dans certaines installations qui dévoilent crûment un rapport de force social sans pitié, cruel, assassin. C’est une expo où l’on a envie de rester des heures. Peintures, photos, installations, sculptures… Avec en prime des projections vidéos fascinantes : notamment une série de petits sketches qui brocardent la société russe de façon déjantée (le catalogue de l’expo n’était pas encore disponible et j’ai égaré le petit livret de présentation, très bien fait, comme toujours à la Maison Rouge). [retour]
http://www.lamaisonrouge.org/fr/rubrique.php?section=menu05&rubrique=14
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Forcément de bons moments aux fourneaux durant cette période de fêtes.
La continuation de ma relation avec les recettes Darroze. Cuisiner en tout petit comité, c’est agréable, on a le temps, sans stresse ! « Langoustines en civet au Madiran » : c’est la préparation de la sauce (le civet) que j’aime, les têtes de bestiole saisies dans la graisse de canard, puis mélangées avec la garniture aromatique, colorées jusqu’à coller au fond du sautoir, puis déglacées à l’armagnac, cuisson puissante jusqu’à ce que ça accroche, puis verser le vin, le fond de poisson, les grains de genièvre, laisser mijoter à tout petit bouillon, ajouter les carcasses broyées, laisser mijoter, réduire… Et le parfum se répand dans la maison (malgré la hotte), imprègne les vêtements poils et cheveux du cuistot, et au moment de manger, cet arôme volatil se confondra avec les saveurs et arrière-goûts fondant sur langue et palais, établissant une liaison sensorielle agréable entre extérieur et intérieur (ce qui rejoint aussi toutes les réflexions tendant à revoir les barrières instituées entre ce qu’il y a dans une tête et ce qu’il y a autour). Le mélange épaissit, bouillonne, avec des pattes, des mandibules qui frissonnent à la surface, le fiston appelle ça une « cuisine de zombie ». Après nonante minutes, il faut filtrer, vérifier l’assaisonnement, adapter la consistance (épaissir ou liquéfier). Pendant ce temps, la préparation de l’accompagnement libère aussi ses fragrances et ajoute ses couleurs à l’ensemble: oignons grelots caramélisant, ventrêche saisie dans la graisse, petits champigons… Tout ça forme un ensemble cohérent diffus avec le moment fort qui éclate comme un solo : les langoustines jetées à leur tour dans la graisse ! Mais les émanations du plat suivant, déjà en route, commencent à créer une syncope avec ce qui se dégage des premières opérations : la réduction du mélange fond de volaille et crème pour la sauce foie gras, la coloration des cèpes, les asperges tournées dans la graisse et le fond de volaille qui s’évapore, les ris de veaux blanchit dans l’eau vinaigrée, puis roulés dans le sel et piment d’Espelette… [retour]
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