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OH ! QUE CA BOUGE ! N°26 (Février 2008)

 

INTRODUCTION

Trois petits coups de gueule… 1) Les belges ont la cote en France, mais de là à comparer Pirette à Coluche, comme je l’ai lu récemment… 2) Le rock avait besoin que l’on «classifie» une part de son répertoire. Mais n’exagère-t-on pas un peu avec les 20 ans de l’émission de Marc Ysaye? Ne gagnerait-elle pas à être entourée d’autres émissions plus audacieuses sur les musiques rock actuelles ? 3) Je ne regretterai pas le chanteur Henri Salvador. Respect pour l’homme mort, mais le chanteur, je m’en fous. Ses chansons «marrantes» sont dans un coin de ma tête depuis au moins 42 ans, je paierais pour qu’on les extirpe. «Le lion est mort» est une énorme bévue, comment faire rigoler en inversant le sens d’un chant africain de lutte. C’est le parfait symbole du mépris culturel. À chaque fois que j’entends cette stupide marrade, ça blesse.
J’aime me réfugier dans les lieux où il est possible d’entendre des penseurs penser tout haut! Ça me calme, ça me donne l’impression de rentrer dans une machine collective où il devient possible de saisir presque l’esprit du temps. Ainsi les séances du séminaire «désir et technologie» organisé par l’IRI à Beaubourg. Plaisir de réentendre Bernard Stiegler développer la musique de ses concepts. Son idée de l’organologie, en-dehors d’un principe costaud pour penser les faits de société, est aussi un puissant stimulant de cosmologie « verseau »…[retour]

 

MUSIQUE (CD)

Un grand écart entre des pratiques sonores très radicales (éléments esthétiques doom, goût accentué pour la déconstruction, syntaxe du son sale et saturé…) et la chanson sentimentale, relents de slow apocalyptique, bercement chanté des peines de cœur… La circulation entre ces différents registres, incluant aussi le tribal et des relents prog, est quelque chose de sain, qui décloisonne et offre des contrastes puissants. Quand, par exemple d’un pathos lourd et presque dégoulinant, flirtant avec le kitsch psychédélique, on se trouve précipité dans une déflagration solo de guitare particulièrement véhémente, dévorante. À vous dépiauter de haut en bas. Liaisons ultra rapides du carton pâte paradisiaque à l’enfer le plus démentiel. Frissons très Verseau. (Comme ce que révlent les analyses du postmodernisme, la force attractive de ce genre de musique réside précisément dans l’organisation de passages, toujours surprenants, entre des codes différents et leurs univers respectifs, antinomiques.)

 

Piano et saxophones.
Magnifique jeu de références : Lenie Tristano, Lee Konitz, Jimmy Giuffre… A certaines époques, il y avait une possibilité de balancer un langage neuf, essentiellement posé comme un style personnel. Le «que reste-t-il à inventer ? » est de plus en plus présent. Vandermark et Karayorgis se soucient peu de cette impasse, ils la contournent et produisent des commentaires fins et intelligents sur les styles et les sensibilités musicales qui façonnent leur esprit et leur feeling de musiciens. C’est un travail d’exégèse. C’est aussi une œuvre qui inventorie, explore les traces que les créateurs précédents laissent dans l’imaginaire, dans les techniques. Et en circulant ainsi dans l’héritage musical qu’ils se constituent, en dialoguant, en réfléchissant un jeu complexe de références, ils se créent un style propre… Un style dont j’ai retrouvé la définition par Luc Lebrun, écrite il y a plusieurs années pour le magazine Disco Graphie :
http://discographie.be/notes/heart.php

 

Tout le monde s’emballe pour ce duo neo-post-folk. Ah ! Et moi aussi je m’exalte, le temps de quelques plages, pour cette conjonction inattendue du non-formaté craquant et de la jolie chanson brut de décoffrage. Hélas, je doute, au fil des morceaux, ça me semble moins inattendu, pas si spontané, pas si brut; subsiste, dans le doute, le plaisir subtil d’être séduit et roulé par un savoir-faire qui sait imité l’inattendu, le brut, le spontané. Belle fabrication et belle manière. L’envie de vivre l’enthousiasme fusionnel d’un grand nombre d’amateurs de musique pour quelques belles chansons, a contribué à mon exaltation (versant verseau). L’espèce de sentiment mitigé et la déception qui en découle me renvoient aux joies plus âpres de la singularité, exclu de la synchronisation médiatique !!! (Ça ne veut pas dire que je ne vais plus l’écouter ni qu’il ne me procurera plus de satisfaction !)

 

Le titre est celui d’un roman d’Elfriede Jelinek. La musique en a un peu le côté tranchant, barré. Mais aussi cet aspect d’un son stylé qui se nourrit comme d’une éponge des symptômes sonores apparaissant de ce qui constitue l’actualité des faits divers (crimes, viols) comme indicateurs de l’inconscient collectif.  Enfin, les « radicalités » se ressemblent ! C’est du rock plein d’humeurs, de contrariétés, de rythmes cassés, d’éclats schizoïdes, d’atmosphères sous pression, avec une grande variété d’instruments pour ouvrir des passerelles vers d’autres cultures, d’autres registres, aérer un rock et le rendre plus acéré (le contraire de la fusion, donc) : percussions diverses, cuivres, cordes, harmonium… Le livret est illustré de photos de bondage, presque sans voyeurisme. L’ensemble est riche et consistant, énergétique. Le climat est prenant, il y a une théâtralisation qui peut être sophistiquée par son jeu de références sonores, avec des emballements qui peuvent avoir des scintillations vénéneuses et kitch, ou très brutale, basée alors sur des exacerbations de clichés brutaux et foutraques du rock. Le reprise d’Under Pressure (Bowie/Mercurt) exalte à sa manière des questions d’identité blessée. Le chanteur produit un réel travail d’interprétation, c’est une voix originale, fantomatique et fascinante, comme hallucinée et rendue «blanche» par la violence dont elle témoigne, émotion chancelante qui hésite quant à savoir de quel côté elle va tomber. Le format chanson reste bien présent et la « ritournelle » en bonne place au détour des dispositifs accidentés, même si la structure couplet/refrain n’est pas respectée, mais c’est une autre spatialisation du chant qui donne du souffle à l’ensemble. C’est le genre de groupe qui donne des claques ( indispensable à la bonne hygiène du verseau) …
www.xiuxiu.org
http://www.liberation.fr/culture/musique/307813.FR.php

 

Un coffret de 9 CD et un DVD. Combien de temps faudrait-il consacrer pour parler en connaissance de cause d’un tel pavé, quant à substance intrinsèque, ce qu’elle apporte au reste de l’œuvre déjà monumentale de Braxton et ce qu’elle dit sur l’environnement musical actuel (c’est l’anti-The Do absolu) ? Une centaine d’heures d’écoute, autant pour l’assimilation, la réflexion et l’écriture ! ? Quel amateur normalement constitué peut consacrer une telle somme d’attention ? Dès lors, cela vaut-il la peine de s’intéresser à cette production ? La question à laquelle on se heurte le plus régulièrement: qu’est-ce que Braxton apporte encore de nouveau ? Il me semble que c’est renverser le vrai questionnement: Braxton continue sa voie de nouveauté, mais qu’est-ce que les autres apportent de nouveau par rapport à sa ligne nouvelle ! ? Quand je l’écoute, j’entends la continuation obstinée, radicale dans ses variantes, d’une nouveauté entamée dès ses premiers enregistrements. Prétendre connaître ces 9 compositions après une ou deux écoutes serait, dans mon cas, pédant. Mais c’est une écoute qui compte dans mon écologie neuronale globale!! Je l’écoute à fort volume, en faisant le ménage, la cuisine ou toute autre occupation domestique, quelques passages encore plus fort concentré au casque, je préconiserais bien de l’écouter en dormant, comme on le ferait d’une diffusion musicale à des fins thérapeutiques. Je pense à Stiegler qui parle de plus en plus du rôle thérapeutique des expressions. Elles libèrent, elle aèrent: ces compositions de Braxton, complexes, compassées et un peu torturées, faites de divergences qui s’emboîtent, de dispersions sonores allégoriques, d’élans ratés, procurent une dose indispensable de désynchronisation ! C’est jubilatoire, comme une phase indispensable pour se recomposer, se reconstituer ou maintenir son altérité à un bon niveau ! Rompre avec un storytelling mondialisé trop linéaire, très prégnant et formatant.

 

En particulier la composition « Shibboleth » dédiée à Paul Celan. (Violon, alto, violoncelle, clavecin, percussions). Une sorte de rêverie déconstruite, erratique et silencieuse, comme un ressort cabalistique que l’on tend et qui se lâche en enchaînement d’aphorismes miniatures, à l’articulation mystérieuse… (Très belle pièce pour percussion aussi, « Gris Gris » et morceau de bravoure pour violon seul ‘Goetia », célébrant les « mystérieuses affinités entre violon et Satan », à la mode paganiniesque !)

 

CINÉMA (DVD)

Rainer Werner Fassbinder, « Berlin Alexanderplatz », VB0624, VB0625, VB0626
(Coffret de 6 DVD)
L’édition CD permet enfin de regarder une légende, ce film de 15 heures que Fassbinder, trois ans avant sa mort, réalise sur commande de la télévision. Il réalise un vieux rêve, travailler sur ce roman d’Alfred Döblin qui a joué un rôle fondamental dans l’élaboration de son identité. Le film sera bien diffusé à la télévision allemande sous forme de feuilleton mais il ne faut pas s’y tromper, il n’est pas pensé comme feuilleton (au contraire de Lynch qui, pour Twin Peaks, joue et détourne le format « série télé »). Le cinéma se tourne souvent vers des chefs d’œuvres de la littérature pour en tirer des scénarios efficaces, réduisant l’écriture littéraire à la linéarité narrative la plus primaire. Fassbinder plonge dans la matière narrative et dans le style de Döblin non pour les réduire à un argument cinématographique accrocheur mais pour en explorer toutes les portées. Il explore, il commente, il interprète, il transcrit dans le langage de l’image, il crée le double cinématographique du roman écrit. Il invente. Un bon faiseur pouvait réduire Alexanderplatz à une intrigue de 90 minutes. Avec une durée de 15 heures, on est dans une autre dimension. Il y a une exaltation de tout ce que le roman contient, une amplification de ses contextes, de ses atmosphères, et un respect de la complexité de ce qui est écrit: cette complexité demande plus de temps pour être respectée à l’image que dans le texte. En 90 minutes, on peut craindre que des personnages comme Franz Biberkopf et Reinhold soient réduits à des stéréotypes. Tant dans le roman que dans le film, on échappe à cette réduction. Biberkopf est d’abord posé comme une brute épaisse peu fréquentable, sans perspective. Petit à petit on le voit torturé de ne pas comprendre ce qui lui arrive, de ne pas maîtriser ce qu’il éprouve, de ne pouvoir dire les choses. On touche à la source des violences dont il se rend coupable. Tout en louvoyant dans les bas-fonds berlinois des années 20, il devient une éponge de toutes les problématiques de la société. Problématiques qui apparaissent dans le roman sous forme de passages informatifs sur l’émergence de nouvelles informations statistiques et journalistiques sur les progrès de la science et des techniques, sur la compréhension des mécanismes biologiques, sur l’explication de la machine humaine et sociale. Séquences que Fassbinder adapte à son langage audiovisuel. Recevant toutes ces ondes de cette modernité, de la mutation sociale instable que s’arrachent les forces de progressistes et les puissances maléfiques du nazisme, Biberkopf devient ainsi un personnage de plus en plus complexe, irréductible à tel ou tel profil. Une sorte de philosophe « art brut », privé de verbe. Dans l’épilogue, Franz Biberkopf est interné, et Fassbinder s’en donne à cœur joie pour restituer le délire du personnage!  Il livre aussi alors de façon plus franche sa vision personnelle du roman : le moteur du récit serait une homosexualité refoulée entre Biberkopf et Reinhold. Ce qui reste finalement tout à fait plausible à la lecture du texte. [retour]
(Côté verseau : le défi d’un film de 15 heures, création hors normes, le goût pour les fresques qui plongent dans la nature humain et essaient d’expliquer les turbulences sociales, le bien et le mal…)

 

LITTÉRATURE (Roman)

Don Delillo, « Mao II », Babel, 2001, 278 pages
Mon premier Delillo ! Ce qui m’a décidé sont les citations de lui dans l’essai « Storytelling » qui en font un écrivain dans les oeuvres thématisent, prédisent et accompagnent les changements de société, de mentalité… Il y a ainsi une littérature qui a accompagné voire précédé l’exploration de la nature humaine, la théorisation psychologique, et une littérature qui exploite les connaissances psychologiques pour tisser des trames faciles, prenantes. Delilo ferait partie de la première catégorise, la littérature utile. Il aborde ici (entre autre) la massification de la croyance religieuse, le terrorisme, le statut de l’écrivain vedette, en essayant par l’écriture d’en mieux comprendre les mécanismes (au lieu d’exploiter les rouages connus et clichés pour construire un suspens imparable). Tout semble, du reste, un peu lié, relever des mêmes forces créatrices et destructrices, comme dans une paranoïaglobalisée, mondialisée ! Mais son objectif manifeste n’est pas de construire des best-sellers synchrones avec le contexte, la peur de l’avenir et la fascination pour les nouvelles catastrophes. Ce qui prime encore est le travail d’écriture, comme manière de réfléchir, de penser, soumettre à question et participer à une résolution des problèmes (en les mettant en équation littéraire). La lecture est fluide, plaisante, stimulante. [retour]
(Côté verseau : le goût pour l’écriture fictionnelle élaborant un savoir alternatif sur le devenir de la société, l’écriture comme outil de connaissance non rationnel, passant avant tout par le sensible…)

 

LECTURE (Essai)

Harald Welzer, « Les exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse », Gallimard, 2007, 354 pages
Face aux atrocités des massacres de masse, les attitudes qui consistent à s’interroger comment de « pareils monstres peuvent exister » en cherchent qu’à se dédouaner et à éviter le véritable examen de cette sinistre réalité. Les exécuteurs nazis n’étaient pas des êtres hors normes, des déviants par nature, des monstres inhumains. Le massacre des juifs a été conduit par des gens normaux, comme vous et moi. Accablant et perturbant mais salutaire. Harald Welzer, au départ d’une imposante documentation sur les massacres commis à l’arrière des troupes, analyse comment des gens ordinaires deviennent exécuteurs par le fait d’une société qui transforme les référents moraux et organise le «métier de tuer». La normalisation du fait de tuer à la chaîne se découvre dans l’organisation, dans le compte-rendu des discussions pour améliorer la rentabilité des processus et perfectionner les «techniques de mise  mort, de choix des armes, de sélection des tireurs, de déroulement quasi rituel des exécutions, de discussions techniques sur les méthodes, etc., la tuerie se présente comme un travail. » Et les « travailleurs » ont droit à des pauses, des collations… « Un des tireurs se scandalisa que, pour le casse-croûte pendant les pauses, on choisît de leur distribuer du boudin : il trouvait cela de mauvais goût. » Ce qui se passe aux alentours des lieux d’exécutions révèlent aussi à quel point ces boucheries font partie de la vie sociale : « A proximité des villes se développa, en dépit d’ordres contraires, un phénomène qu’on pourrait appeler «tourisme des exécutions». Des Allemands de toutes sortes, pendant ou après leurs heures de service, venaient sur les lieux d’exécution pour regarder ou pour photographier (…) Les spectateurs étaient pris d’un sentiment excitant de puissance voyeuriste absolue (…) Je dois souligner que les spectateurs ne sont pas passifs : leur présence et l’intérêt qu’ils manifestent constituentautour des exécutions un cadre de confirmation sociale. Et le spectateur individuel lui-même, du fait de la présence d’autres spectateurs, peut s’assurer de la légitimité de l’intérêt et du plaisir qu’il éprouve.» Les arguments utilisés après guerre, lors des procès, pour tenter de se montrer sous un meilleur jour sont aussi révélateurs du décalage : « Je me trouvai moi-même dans la situation réellement heureuse de n’avoir au moins pas à tuer de nourrisson avec sa mère. Les enfants que j’ai dû tués étaient déjà suffisamment grands pour que leurs mères les tiennent par la main. » Welzer reconstruit les mécanismes qui conduisent à l’horreur et n’oublie pas non plus ce qui facilitait le passage à l’acte: le sentiment accentué par la brutalité d’appartenir à une race de seigneur, la griserie de se livrer impunément à l’inhumanité la plus barbare, le profit immédiat du pillage, de la transformation des individus stigmatisés en esclaves, domestiques, sexuels…
Quand on voit ainsi décortiquée toute la construction d’un imaginaire social qui normalise la destruction de l’autre, on redevient paranoïaque à l’égard de tout ce qui, dans la société actuelle prend de plus en plus le pouvoir sur la construction des identités, des instincts, des désirs. Les techniques sophistiquées de manipulation font que «ça peut aussi tomber aux mains de n’importe qui, n’importe quoi » ! La démonstration prend encore plus de poids avec la comparaison avec les tueries au Rwanda, en ex-Yougoslavie… [retour]
(Côté verseau : besoin de comprendre, de réunir les connaissances implacables nécessaires pour améliorer la société, entretenir une lucidité sans faille, ne pas avoir d’illusion pour mieux espérer une société meilleure.)

 

EXPOSITIONS

Rineke Dijkstra, « Park Portraits », Marian Goodman Gallery
Première fois que je vois «en vrai» le travail photographique de cette photographe hollandaise qui m’attire depuis que j’ai feuilleté son livre de portraits de jeunes dans l’abstraction du littoral. La galerie Marian Goodman présente le début d’un nouveau travail « Park Portraits ». Essentiellement, des portraits d’adolescents posés dans le décor de parcs. (Il y a aussi des portraits d’enfants plus jeunes immobilisés dans une possibilité féerique. »)
On dit la photographe très intéressée par les rites de passage entre adolescence et âge adulte. Les rites en eux-mêmes sont absents de ces portraits dans les parcs, on en perçoit l’aura comme la trace d’une époque mystérieuse pour ces sujets photographiés, ce que vivent ces jeunes est tout entier «rite de passage» et se lit dans leurs yeux qui interrogent, regards qui portent l’inconnu, qui affrontent l’incompréhension de ce qui arrive, de la transformation de soi. Ce que l’on voit dans ces regards est peut-être avant tout, de plus en plus, l’absence de réel rite de passage dans nos sociétés hypermodernes. Ou la prise en charge marchande et technologique de ces passages, une sorte d’absence dès lors dans nos relations aux adolescents et quelque chose d’indéfinissable dans leur relation au monde que j’entendrai formulé un peu plus tard, dans un séminaire sur les relations des adolescents aux nouvelles technologies, comme l’émergence de «nouvelles formes de subjectivations adolescentes» qui nous échappent, qui dessinent un autre monde que le nôtre. Dans le feuillet de l’exposition, il est dit que ces adolescents sont placés dans des décors quasi édéniques. Sauf que, si nous regardons ces photos avec la conscience de la situation écologique de la planète, nous savons que «la Nature subit une éclipse radicale» (Fredric Jameson). Les coins édéniques n’existent plus, sont une vue de l’esprit, un trompe l’œil… Il s’agit d’imitation de la nature sous forme de parcs, l’aspect paradisiaque est presque anachronique, la représentation d’un souvenir, un paysage fictionnel en harmonie avec les fantasmes adolescents. Cela ressemble aux décors artificiels aux grandes photos de paysages stéréotypés devant lesquelles certains photographes placent les clients dont ils doivent tirer le portrait. Les adolescents de passage sont figés dans une étrange ardeur lumineuse, enveloppés d’une nature éphémère. Ces grandes photos sont excessivement paisibles, cet excès conduisant à une angoisse indistincte, l’absence de certitude quant à l’avenir.
La galerie est située dans la cour d’un hôtel privé élégant, séparée de la rue par un portique et une porte cochère… [retour]
(Côté verseau: désir cosmique d’être toujours dans ce regard adolescent, cette manière vierge et inquiète d’embrasser du regard un monde encore incompréhensible où l’on commence à peine de se projeter…!!)

Rineke Dijkstra Rineke Djikstra Rineke Dijkstra

 

Carl André, « Iron », Galerie Yvon Lambert, 26 janvier – 1er mars 2008
Deux grandes salles blanches, lumière très crue, dure, surexposée, médicale. C’est d’abord l’espace vide de la galerie qui frappe, laissée à elle-même. Dans chaque angle, un carré ou un rectangle de petits carrés d’acier, de dimensions variables. Mosaïques sombres, brillantes, tapies comme des mirages. A l’entrée, dans une vidéo, l’artiste raconte qu’il est trop vieux pour effectuer lui-même ses installations, qu’il confie ça à de jeunes officiants, et, dans le commentaire off, se moque de leur maladresse en les traitant d’imbéciles (C’est provoquant, en même temps, ça parle de différence de savoir-faire entre le créateur et le simple exécutant, et par là même ça parle du senti dans le geste)… Le dispositif reste donc dans la pure lignée minimaliste. Il faut s’y promener, se sentir seul dans la galerie vide, puis, attiré par les angles sombres et miroitants qui altèrent imperceptiblement la ligne d’horizon et le sentiment d’être campé sur un sol uniformément plat et lisse, longer les murs, piétiner délicatement les lamelles d’acier. Ça déclenche une étrange musique bruitiste et une sensation de sol qui se diffracte sous les semelles. Ce qui capte surtout mon attention, c’est que ce genre d’œuvre plastique rejoint intensément toute une production de nouvelles musiques improvisées ou non. Comme par exemple les productions du label Creative Source. Ou, pour prendre un ancien, la musique de Keith Rowe conviendrait à merveille pour sonoriser cette exposition.
Ces galeries, avec leur comptoir, leurs bureaux administratifs design, ressemblent avant tout à de petites entreprises performantes de l’art contemporain. On fait des affaires, on monnaie le symbolique. Quant au dispositif même d’accrochage, à cent mètre de là, dans la galerie Thaddaeus Ropac, sont exposés des dessins au crayon du peintre Alex Katz (figure importante du pop art) et des peintures de Lisa Ruyter (jeune artiste neo-pop art). Le type d’œuvre conditionne la manière d’occuper les murs, de se comporter en galerie, d’exercer le regard. La posture est plus traditionnelle,l’exercice plus conventionnel, pourtant Alex Katz n’est pas un académique. C’est intéressant de traverser des expositions très différentes, de constater physiquement, sensoriellement, que la modernité est multiple et exige des pratiques de constat très variées.) [retour]
www.yvon-lambert.com
http://stephan.barron.free.fr/1/guyader_karine/carlandre-k.htm
http://www.ropac.net/current/
(Côté verseau: tout simplement creuser pour trouver la corde sensible, le sens déposé par un tiers, et tisser des liens avec d’autres créations sensibles et ainsi, construire petit à petit un outil d’interprétation…)

Carl Andre Carl Andre Carl André

 

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