INTRODUCTION
- De nombreux fans de Radiohead semblent déçus par la manière dont le groupe exploite la vague de sites « communautaires » : au fond, ne ferait-il pas que surfer sur des tendances majoritaires simplement par souci marketing !? Mais c’est bien sûr !? Que ce « soupçon » n’apparaisse que maintenant n’est-il pas révélateur d’un environnement non critique ? Et si les internautes exprimant ce soupçon deviennent de plus en plus nombreux ne verra-t-on pas bientôt les journalistes ayant vanté l’innovation de Radiohead en termes de communication et de diffusion de la musique, placer en gros titres la désillusion récente ? On sent la fragilité de l’appareil critique et le climat de négligence, de « manque de soin ».
- Paris-Roubaix 2008 nous a offert une magnifique course avec un Tom Boonen magistral dans le contrôle, dans le senti, dans la compréhension instinctive de ce qui animait la course (même si les oreillettes jouent beaucoup), avec une victoire fulgurante au sprint. C’était sportivement magnifique. Mais nos journaux n’y accordent autant de place que par fierté nationale, exaltation nationaliste. Pourquoi ne pas s’en tenir au geste sportif (quasi) parfait et évacuer l’attachement à cette dangereuse idée « d’identité nationale » !? Là aussi, il s’agit de « négligences » dans la manière de faire, d’informer, d’appâter les consommateurs, dont les conséquences peuvent être lourdes !!
- À l’opposé de ce genre de négligence, la Biennale de Photos et d’Architectures de La Cambre, « Corps de Ville », tout y était soigné, le choix des artistes et œuvres exposées dans le suivi d’une thématique attentionnée, la programmation de films présentés par mes collègues. De quoi passer un moment vivifiant.

Je reprends le « sms » de ma collègue Brigitte Molenkamp : « Punk rock garage, énergie primale à la Stooges. Plein de vitamines. Avec 2 musiciens de Be Your Own Pets, sur le label de Thurston Moore ». Un enchaînement accidenté d’éruptions nerveuses, expéditives, rapides, déchirées mais non sans nuances ! Pour un début de printemps à toute berzingue, « I’m Excited ».
Bel exercice de style. Noël Akchoté interprète des standards fluides, presque classiquement, mais avec un sens de la redécouverte, sans automatisme, sans donner l’impression que ce son des morceaux archis éculés… En traquant le swing comme quelque chose de neuf, à inventer. Une manière donc de dépoussiérer, de rafraîchir. Il intercale des compositions à lui plus électriques, perturbées, au climat plus instable, voire heurté, fêlé. Il passe ainsi du « classique » à l’expérimental avec une grande maturité, parfois en les mêlant habilement en guitariste parfaitement adulte.
Post rock ? Folk génétiquement modifié ? Reliquat de Woodstock galactique ? Un flux primal, chaotique, archaïque, charriant une aura harmonieuse secouée, ébranlée, proche d’une voix lactée discordante (!?). L’aspect « fleuve » donne des éléments d’une expérience temporelle importante. Mais aussi, comme le souligne l’article des Inrock auquel je renvoie, l’énergie collective, galvanisée, galvanisante, dégage une sorte de bain énergétique « ancestral » dont le manque soudain se révèle puissant et éveille une irrésistible envie de se plonger dans ce tourbillon, dans de bouillon échevelé de « 13 blues for thirteen moons »… Sans occulter ce que cet abandon peut avoir de « régressif » (comme de sucer son pouce).
Un document incroyable, un coup de génie qui devrait faire date dans des disciplines diverses : anthropologie, musicologie, sociologie des musiques… C’est une œuvre musicale et un document d’étude sur la réception des langages musicaux, une réception comparative selon des déplacements culturels. Une pièce maîtresse pour ausculter le dialogue entre les peuples ! De quoi s’agit-il ? Alessandro Bosetti donne à entendre des échantillons de musiques modernes actuelles occidentales à des citoyens africains (Mali et Burkina Faso), collecte scrupuleusement leurs réactions, commentaires, analyses en les enregistrant. Une transcription complète écrite est réalisée. À partir des enregistrements de ces témoignages, il sélectionne des « moments forts » et, par traitement sémantico-électronique, il transforme ces « discours africains sur la musique actuelle occidentale » en nouvelle œuvre critique de la musique moderne. Il y a un premier choc évident : le décalage des peuples par rapport à la modernité critique. En effet, si tous les pays d’Afrique, comme des autres régions du monde « en développement » courent après la modernité occidentale, s’agissant des standards de confort de vie et de la consommation, là, confronté à une autre réalité de la modernité convoitée, ça coince, il ne s’agit plus d’une modernité convoitée ! Ce qui renforce le rejet, au sein même des sociétés modernes occidentales, pour ces esthétiques de la distance critique (rejet paradoxal quand les tendances à mettre en cause la consommation comme destructrice d’environnement devraient inciter à se tourner massivement vers ces écritures musicales favorisant la construction d’une nouvelle attention critique au monde).
Le geste de Bosetti est phénoménal aussi dans ce sens où jusqu’ici, globalement, l’Occident analyse l’Afrique et ses cultures, a un discours sur l’Afrique, et que l’inverse est encore rare. Notre marché utilise la musique africaine mais n’encourage pas une modernité musicale africaine qui inventerait sa dimension critique de nos cultures musicales. Et donc, la démarche rompt avec des automatismes mentaux colonialistes : « je ne bidouille pas des sonorités africaines pour faire une composition électro ouverte sur l’Afrique », mais « je demande aux Africains ce qu’ils pensent de nos musiques actuelles ». Et de cette position « contre », où s’exprime avec beaucoup de force, une situation salutaire d’altérité, il crée une nouvelle œuvre. C’est ainsi l’œuvre musicale la plus ouverte, la plus « interculturelle » dans le sens le plus riche qui soit. Il saute aux yeux que ces sons jamais entendus (qui s’est préoccupé de les brancher sur ces créations musicales ?), sont reçus avec surprise ! Incompréhension et rires. L’incompréhension est saine et normale: les oeuvres musicales utilisées dans cette expérience s’inscrivent dans une histoire longue des esthétiques qui n’est pas la leur. Le rire n’est pas systématiquement un rire de mépris. Des éléments de compréhension, dans un deuxième temps, sont formulés : décrire ce qu’ils entendent, dire à quoi cela leur fait penser (un animal, la pluie, des esprits…), et ils composent de la sorte, en se plaçant dans cette dynamique, une sorte de paysage qui associent des bouts de leur environnement, écologique et culturel, et la manifestation de ces musiques invraisemblables. Involontairement, de la sorte, et avec circonspection, ils accueillent ces musiques de l’étrange, ils font place à l’altérité. C’est le plus incroyable : ces musiques de notre modernité, qui ne sont chez nous débattues nulle part sur la place publique, on en parle là, librement, sans problème, publiquement. Elles sont parlées.
Les musiques utilisées pour cette expérience: John Cage, Berio, Parmegiani, Steve Lacy, Phil Minton, Yohihide, Harry Partch, Henri Chopin, Ikeda, Derek Bailey, Hautzinger…
« À bord du Darjeeling Limited », Wes Anderson
C’est une fantaisie colorée, bien frappée, présentée comme une perle de cinéma d’auteurs. Trois frères se retrouvent en Inde, l’un d’eux ayant organisé, à l’insu des autres, une sorte de quête spirituelle. En même temps il s’agit d’éclaircir diverses questions liées à leur histoire de famille : le père disparu avait-il un préféré, la mère retirée dans un monastère tibétain a-t-elle de l’amour pour ses fils, etc… Tout se passe en grande partie dans un train, monde miniature sur rails, univers de régression, de replis, de rêves qui s’enroulent sur eux-mêmes en avalant les rêveurs. Les frères traversent l’Inde sans vraiment en capter une quelconque réalité. C’est un décor colonisé par leurs postures de postmodernes déracinés, par leurs diverses préoccupations filiales. Même si la révélation survient et qu’ils semblent tout envoyer valser pour surfer à l’infini sur l’Inde. Je regarde ce genre de film sans bouder mon plaisir sur le moment. D’autant que c’est assez « érudit » cinématographiquement parlant (jeu référentiel, création des personnages…). Après la projection, ça devient plus problématique. Je retiens difficilement quelque chose, il y a peu de matières que l’attention retient pour l’offrir au ressassement, toutes les images se dissipent, s’évaporent, se désincarnent. Comme après le passage d’une démence sans conséquence. Il subsiste une sorte de méga clip pour les bagages Vuitton. Un mixte de cinéma d’auteur et cinéma commercial.
(Wes Anderson, disponible en DVD à la Médiathèque: « Bottle Rocket » , « La famille Tenenbaum », « La vie aquatique »)
« Actrices », Valeria Bruni Tedeschi (2007)
Le film traite de la difficulté de rester « équilibrée » quand on est actrice, que l’on incarne désir et amours sur scène, que l’on inspire désir et amour à ceux qui vous voient jouer ou ont envie de vous voir incarner tel ou tel rôle, tout en étant incapable de trouver l’amour juste dans la vie réelle. Quand, de plus, la biologie s’en mêle et qu’arrivent les dernières chances de pouvoir enfanter, ça panique, sans trouver d’issue. Les frontières entre « planches » et « vie privée » se brouillent encore plus et les fantômes affluent, ne facilitant rien du tout. Chaque caprice de diva referme un peu plus la nasse. Humour doux-amer, poésie… Valeria Bruni Tedeschi exploite bien sa physionomie particulière qui irradie un climat bien à elle, cette hésitation entre rire et larmes, cette imminence de la chute toujours reportée, ce mélange de comique et de drame. Le film est convenable mais, selon moi, effleure, suggère le sujet, décrit quelques symptômes sans saisir vraiment d’idées fortes qui feraient «sortir» d’autres dimensions. Trop pudique, trop conventionnel ?
(Valeria Bruni Tedeschi, réalisatrice, en DVD à la Médiathèque : «Il est plus facile pour un chameau… »)
Cinéma (DVD)
Luc Moullet, coffret 6 films (« Brigitte et Brigitte » 1966, « Les Contrebandières » 1967, « Une aventure de Billy Le Kid » 1970, « Anatomie d’un rapport » 1975, « Genèse d’un repas » 1978, « Parpaillon » 1992, « Les sièges de l’Alcazar » et « L’homme des Roubines »)
Du cinéma à part ! Sans gros budgets, sans machinerie imposante, du cinéma qui sollicite l’imagination. Les décors, les trucages, les effets spéciaux sont remplacés par des « conventions », comme dans les jeux d’enfants où l’on transforme la réalité à force de « on disait que ». Le regard doit s’habituer : enfin, plus que le regard, tout l’appareil sensoriel habitué, addicté à du cinéma hyperkinétique ! Après un temps d’adaptation donc, on découvre une sorte de cinéma juvénile (ou on renoue avec une certaine jeunesse du cinéma). Luc Moullet a travaillé aux Cahiers du Cinéma. Ces films sont souvent traversés par la cinéphilie, la mise en scène et le questionnement de la passion du cinéma : dans « Brigitte et Brigitte », l’étudiant expert qui prend des notes durant la projection et essaie d’initier la jeune fille au cinéma d’auteur. Dans « Anatomie d’un rapport » le personnage principal est un réalisateur, dans « Les sièges de l’Alcazar » on suit les manœuvres de deux critiques de cinéma, d’obédiences opposées, se croisant dans un petit cinéma de quartier, finissant par subir une attirance l’un pour l’autre presque contre nature !. Là, c’est succulent. Comme cette manière loufoque de filmer les allumés du vélo, dans l’ascension du Parpaillon. Il n’y a pas vraiment d’histoires, le film se construit avec les anecdotes de ces cyclistes de styles très différents, animés par cette fièvre mystérieuse du « col », du sommet, de « faire un col mythique ». Anecdotes de pédales qui tiennent ensemble, en danseuse, en zig-zag, par de micro-délires à la Tati. L’atmosphère exceptionnelle du vélo dans la montagne est magnifiquement captée. C’est un vrai cinéaste du vélo, machine d’équilibre et de déambulation favorisant le ressassement et les processus mentaux de fermentation, de création. Le vélo revient dans plusieurs films et est plus qu’un accessoire : « Brigitte et Brigitte » pour l’escapade à la campagne, « Anatomie d’un rapport » pour remplacer le rapport sexuel… Certains films me semblent plus foutraques (« Les contrebandières », « Billy Le Kid »), plus « limites », tout en étant impressionnants quant à la manière de filmer les paysages, les montagnes, les vallées, la forêt… « Genèse d’un repas » se présente comme une enquête rigoureuse sur l’origine de ce que l’on mange, l’organisation du marché de l’alimentation en décortiquant le rôle de la publicité sur le façonnage du goût ! « L’homme des Roubines » est un documentaire qui décortique les relations du cinéaste avec sa région, les paysages, comment ceux-ci jouent le rôle d’acteurs et de co-scénaristes… Et comment la fantaisie, les aspects loufoques des histoires s’inspirent de faits réels.
Citation de Luc Moullet dans les Cahiers du Cinéma (avril 2008), dans un échange à propos de la notion de « cinéma du milieu » :
« La diffusion de mes films n’est pas vraiment une question de salle. Pour moi, cela se joue à long terme. Les vingt-quatre premières années sont calmes, après c’est l’explosion. Mes films marchent essentiellement à l’étranger, comme il y a quarante ans en France. Je marche comme pour la peinture ou le vin, au long terme, aux expositions, aux intégrales qui donnent un coup de pouce. Tandis que l’économie propre du cinéma est davantage une économie qui ressemble à la marine marchande : le producteur et le distributeur ne sont pas vraiment propriétaires des droits, comme l’armateur et les navires. Pour moi, c’est la peinture qui fait référence. »
Consulter un autre point de vue
Jacques Bouveresse, « La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité, la vie ». 238 pages, Agone 2008-03-28
Il faut bien l’esprit et la plume de Jacques Bouveresse pour tenter d’identifier objectivement ce que la littérature délivre comme « connaissance ». Littérature qui, à priori, n’est pas, comme la philosophie, la sociologie ou autres sciences livresques, destinée à véhiculer des connaissances. Mais lire est étroitement lié aux mécanismes cognitifs. Et quand les auteurs qui écrivent tout en interrogeant l’écriture comme outil d’exploration de la nature humaine et de ses contextes, inventent des fictions, des cas de figure relationnels, cela ressemble forcément à un laboratoire des sentiments, des émotions, du cerveau. L’imitation du réel pour rendre plausibles des personnages fictifs jetés dans des situations arbitraires et inextricables tient lieu de laboratoire comportemental. Et il n’y a pas que le contenu et les analyses romanesques qui transportent de la connaissance. Le style en lui-même, la musique littéraire. Il croise de manière serrée et créative des analyses de textes théoriques sur la littérature et des analyses de textes littéraires (Flaubert, Proust, Kafka, Musil…).
Miguel Benasayag et Angélique del Rey, « Eloge du conflit », 228 pages, La Découverte 2008
Ouvrage tonique qui peut apporter un sentiment de délivrance, montrer des portes de secours pour esquiver un peu le formatage… Il se révèle un guide utile pour des pratiques de terrain pour tous ceux qui souhaiteraient « agir » sur l’environnement culturel.
Les auteurs rappellent le sens « noble » et « profond » du conflit. Le « conflit » comme moteur de progrès tant au niveau individuel que collectif. Au regard de la philosophie, psychanalyse, sociologie… Ce sont les préliminaires, le fondement de l’attaque qui va constituer l’essentiel du livre : aujourd’hui, le conflit est ramené à une confrontation binaire, à un vaste « débat contradictoire » aussi affligeant et inconsistant que ce que nous montrent les télévisions (par exemple en période électorale), comme démonstration même que le débat et la contradiction sont morts, plus la peine de les chercher ! Le conflit est remplacé par des affrontements télévisuels bien mis en scène, formatés. Mise en scène au service d’une société qui organise la « fin de l’histoire » et rejette médiatiquement toute la complexité des problématiques : on est pour ou contre tel sujet de société, mais il ne convient pas de remettre en cause ce qui organise la légitimité de ces sujets de société et ce qui conditionne la manière de les questionner.
Le biopouvoir, théorisé par Foucault, est à l’origine de cette évacuation du conflit par des technologies puissantes qui modifient les cadres de l’agir, de l’intervention sociale et des envies (transformation de ce qui est désirable comme accomplissement de soi. (Ce qui, pour Stiegler, relève plus du psycho pouvoir et rend mieux compte du potentiel des technologies numériques à s’occuper des cerveaux !)
Cette logique médiatisée de l’affrontement, caricature de conflit pour exorciser tout conflit, est aussi au service de la « dictature de la résolution immédiate des problèmes. De cette façon, on ampute progressivement et sans s’en rendre compte la société de tout ce qui demande du temps, de la maturation, de l’expérience. Ce qui ne peut se déployer dans l’immédiateté et demande la prise en compte d’un minimum de complexité est tout simplement rejeté. » (page 192)
Trouver des solutions revient à définir un dénominateur commun, ce qui évacue, finalement les divergences, les manières différentes de penser et donc ce qui entretient la créativité. « Les intérêts divergents, voire opposés, sont sans solution. Mais c’est aussi pour cette raison que ce sont des lieux de création et de puissance. » La gestion utilitariste ne supporte pas de rester « sans solution ».
L’obsession de la sécurité à tous les niveaux et pour tous les sujets est un levier qui permet de réduire la richesse et la fécondité du conflit à une caricature de l’affrontement « pour ou contre la société démocratique », « pour ou contre la barbarie et l’intelligence »… Rouleau compresseur contre la multiplicité des points de vue. Et c’est là que doit se nicher le combat pour la diversité culturelle bien plus que dans la promotion des cultures d’autres sociétés.
« La nouvelle promesse ne dit plus : « Obéissez et vous serez heureux ! » mais : « Obéissez et vous serez en sécurité »». « La force du discours sécuritaire est telle que l’ensemble des pratiques sociales s’organise autour de ce thème – même si, on l’a vu, c’est surtout dans la médecine, articulée à la politique, qu’il devient un feu d’artifice de menaces et de violence disciplinaire sous la forme d’un biopovoir consacré à la gestion des populations « à risque ».» (Page 97)
La force du biopouvoir est telle que les mouvements sociaux contestataires les plus visibles ne sont plus porteurs dune critique conflictuelle du modèle de la société mais d’une volonté d’intégrer, telle quelle, la « sécurité » de cette société démocratique qui se dit « la moins mauvaise » du monde. Ce que les auteurs appellent les « sans ». Tous les « exclus » qui ne sont pas hors système et par la même revendiqueraient un changement de système, mais sont inclus dans le système en tant qu’exclus, pensés par le système en tant que tel. Ils sont une sorte de parte sacrifiée, inévitable, peut-être même utile à l’équilibre global !? Il y a bien une gestion des « exclus », des « sans » par le biopouvoir.
« Dans les pays du Nord comme du Sud, les hommes politiques affirment : « Travaillez, soyez disciplinés, attendez la croissance et après on pourra distribuer. » Or en cela ils ne peuvent que mentir, cette croissance étant impossible. »
À la fin de l’ouvrage, les auteurs proposent des pistes pour, à partir des « sans » et des « hors normes » penser une nouvelle forme de résistance basée sur le conflit et donc agir progressiste !
Les « sans » et les « exclus » sont traités par compassion, ils n’appartiennent pas à une problématique conflictelle pouvant agir sur la structure même du modèle de société. Ils demandent juste, avec raison, de bénéficier des mêmes avantages standards que les autres. Comment, à partir des « exclus » construire une dynamique de résistance plus générale ? D’abord, disent les auteurs, en s’intéressant de façon plus complète à la réalité de ces exclus et voir comment, à partir de ces réalités penser des alternatives, d’autres possibilités de « faire monde ».
Ainsi, le travail est tracé dans ses grandes lignes : ces exclus, ces hors normes représentent les frontières, les limites de notre société, de notre modèle dominant. En premier lieu, ils remettent en question le « mensonge » de notre société qui se prétend le modèle pour tous alors qu’elle est bien impuissante à intégrer tout le monde dans ce système avec équité. « Ils expérimentent au quotidien les frontières intérieures du système-monde, en montrant que ce qui nous est présenté comme le « monde » n’est qu’une dimension restreinte de la réalité. »
Ensuite, il faut élargir la notion des « sans » : « Un chercher qui défend la recherche fondamentale contre l’exigence utilitariste est un sans. Un enseignant qui résiste à réduire son désir de transmettre ce qu’il enseigne à un « portefeuille de compétences » à faire acquérir par l’élève est un sans. Un artiste qui refuse de brider son désir de création au profit de la politique culturelle de la ville est aussi un sans.. » Ainsi, se crée une classe plus substantielle qui « fait monde », qui ne cherche pas, au départ d’un défaut, à simplement demander son dû pour intégrer la promesse fallacieuse d’un système. Il y a là une perspective pour explorer une alternative et ramener le conflit au cœur de la démocratique.
« Aussi paradoxal que cela puisse paraître, celui qui lutte pour survivre dans un bidonville et l’artiste qui lutte pour que vive sa création ont quelque chose en commun. Même si ce quelque chose se définit plutôt négativement que positivement. Entre ces luttes apparemment éloignées, il existe des croisements insoupçonnés, car elles ont l’une et l’autre à voir avec la recherche du réel, mais aussi et surtout avec la découverte des effets de la virtualisation du monde et de son angle mort : le retour du conflit sous des formes barbares. » (…)
Ouvrage de base pour tout travailler du secteur culturel !
Louise Bourgeois, Centre Pompidou, du 5 mars au 2 juin 2008.
Le feuillet de l’exposition caractérise d’obscène l’art de Louise Bourgeois. Justement ce n’est pas ça. C’est la surprise de ces sculptures et dessins, de ce travail, de cette créativité. C’es le souffle qui s’en dégage : on est ailleurs, dans une nouvelle caverne où des forces matricielles interrompent le poids conventionnel des contraires, des pensées binaires. Effectivement, toutes les caractéristiques de l’obscène sont là, les formes suggestives, les matières. Mais ce n’est pas obscène, elle nous le dit, ce sont des organes, humains, animaux, paysagers, organes d’objets, de machines, de nuage aussi. S’il en était autrement, ça correspondrait à des normes, à des classements bien établis des pulsions, et ça ne collerait pas avec l’échappée Louise Bourgeois. Elle pense en dehors. Elle démembre le père, mais ce n’est pas pour tuer le père, c’est pour passer à un autre type de relations avec lui. Ce n’est pas pour en finir avec l’amour pour ce père. C’est pour lui dire ses quatre vérités et mieux s’approprier son affection. La mère est symbolisée par l’araignée : il s’agit bien d’une image sublime et non d’une vengeance à l’égard de la mère. La psychanalyse ne dicte pas ses lois ici. Louise Bourgeois sculpte, façonne, dessine, parle une sorte « d’anti-Œdipe ». C’est avant tout une parole qui libère. L’ensemble fait l’effet, malgré l’énergie et la violence des formes, d’une profonde douceur thérapeutique. La sagesse non conformiste d’une vieille dame.
Regarder le documentaire : « Louis Bourgeois », un film de Camille Guichard.

Pierre Buraglio, dans le fonds, œuvres de 1966 à 1997, galerie Jean Fournier, Rue du Bac, Paris.
Une exposition qui me donne à respirer (et que je découvre un peu par hasard). Ça tient au côté rétrospective, le fait que je ne découvre que rétrospectivement ce travail de peintre en activité depuis les années 60, travail dont j’ignorais l’existence (comme tant d’autres !!), et quand je le vois enfin, je me dis sans réfléchir que « l’existence de ce travail durant toutes ces années que j’ai aussi vécues » m’était indispensable, il maintenait en vie quelque chose qui m’est essentiel. Sentiment de reconnaissance. Pas de grandes innovations bouleversantes, mais une personnalité forte traversée par plusieurs courants, et une créativité singulière, sans cesse à l’œuvre, sans cesse attentive au besoin de créativité du monde. Récupération, détournement de différents objets transformés en éléments de peinture, en « pulsions picturales ». « Assemblage de paquets de Gauloises », « Assemblage de papiers récupérés », la série « Masquage » (rubans de masquage agrafés sur papier calque), la série « Fenêtre » (dont celle de 1981, bois peint), verre « Goutte d’eau ».

Bruno Vandegraaf et Sara Conti, Maison de la Culture de Soignies, Rue de la régence.
L’occasion de voir les nouvelles toiles de Bruno Vandegraaf. L’artiste travaille souvent par « série », reflétant une histoire, un fil narratif qui explore un aspect de la réalité (matérielle ou un peu moins). Par exemple, un travail précédent, en profondeur, sur le Borinage comme zone économique sinistrée. En entrant dans la salle d’exposition à Soignies je suis frappé en premier par le retrait de la couleur. L’effet de représentations exsangues (saignées). Ensuite, la sensation que toutes les toiles forment un tout, mais chacune se fixant sur le détail d’un panorama. Ce que le regard accroche en premier dans le monde qui l’entoure pour se situer, s’équilibrer, reconstituer son fil de survie. Une série de plans fétichistes qui reconstituent un paysage mental global. Puis, je m’habitue au gris (comme les yeux s’accoutument à l’obscurité, à la nuit). Louis Bourgeois dit : « Les choses n’ont pas besoin d’être noires et blanches. Elles sont plus intéressantes en gris, avec plus de nuances. » Voilà, c’est exactement ça. Les sujets ici sont plus présents dans cette parure de nuances grises que dans leurs couleurs originelles, elles sont comme passées au scanner, vues autant de l’intérieur que de l’extérieur. Le peintre en montre, non pas l’apparence commune, mais la permanence spectrale. Mais jamais en repos, plutôt comme violentée, par une patte énergique, par une « prise rapide » de la matière sur la toile. Ainsi : scène de brouillard, des jambes de femme, tête de lit, nuages qui font signe par la fenêtre, marine, bloc de maison désincarnée, fenêtres brisées en façade… Les surfaces grises se multiplient comme à l’infini, familières, transformant les objets quotidiens en miroirs cabalistiques où apparaissent les ombres étranges de nos vis.



Wang Du, « Post réalité », BPS 22, Charleroi, jusqu’au 25 mai.
Un plaisir évident de retrouver les œuvres de l’artiste chinois, ici à Charleroi. « Post réalité », cela pourrait désigner ces décalages avec le réel qu’engendrent les médias, la saturation d’informations, en prenant l’attention en otage. Cela pourrait ressembler au monde privé d’attention qu’étudie Bernard Stiegler en théorisant le « psychopouvoir ». Au centre de l’exposition, un immense lit qui balance comme un berceau, recouvert de tissus aux imprimés soyeux reproduisant des pages de journaux, de magazines. Nous dormons dans la matrice événementielle qui transforme l’actualité en faits divers mondiaux. Dans le vaste volume du BPS, tout autour du lit, pendent des sculptures représentants certaines de ces actualités fétichisées qui secouent le monde. La violence, la guerre, une poignée de main de politique spectacle, une boxeuse met son cancer au tapis… D’autres installations montrent comment l’esthétique de la société numérique d’abondance voisine celle des décharges. Le périmé jouxte la technologie de pointe. Ces dépotoirs technologiques ressemblent à d’étranges organismes éventrés, tours de contrôle mise à sac… Ludique et interpellant.
http://www.50degresnord.net/article.php3?id_article=754






Patti Smith, « Land 250 », Andrea Branzi, «Open Enclosures», Fondation Cartier, jusqu»au 22 juin.
Si vous êtes fan de Patti Smith, vous serez fan de son exposition, vous serez ému. Sinon, même « s’il y a quelque chose », c’est une dilettante certes douée, sensible, attentive, ça reste juste « curieux » voire anecdotique. C’est intéressant pour cette pratique de photographier quotidiennement, d’accumuler un témoignage singulier sur son environnement, son contexte. La persistance de la pratique, sa discipline et l’accumulation qui en découle font sens. Elle livre ainsi « tout ce qu’elle a pu apprendre sur la lumière et la composition ». C’est un genre de pratique à encourager, même en absence de génialité, parce qu’effectivement on y apprend, rien qu’en prêtant attention… De ce point de vue là, effectivement, c’est touchant, émouvant. L’installation reprend au sens des éléments du mobilier de Patti Smith, quelques films projetés dans tous les sens, deux installations, des séries de Polaroïds, quelques vitrines avec des objets souvenirs, des reliques. J’avoue avoir du mal à supporter cette manie de fouiller l’aura de quelques artistes phares ; y faire référence, travailler dans une continuité, ou à leur recherche au niveau de l’expression, mais ici cette manie un peu brute, presque matérialiste de l’aura, m’évoque une façon « charogne » de fouiller l’âme d’incontournables de la poésie. Ne cultivons pas gratuitement cette célébration du sacré littéraire, artistique ! Enfin, le film sur Patti Smith à Charleville comporte à mes yeux des scènes infantiles, voire ridicules. Fidélité à un certain romantisme dira-t-on. (Par contre, la programmation musicale qu’elle propose à la Fondation Cartier est très attirante !)
Andrea Branzi expose du design non fonctionnel, l’équivalent de ce qu’est à la couture la « haute couture », soit de vastes installations pour interroger l’architecture contemporaine et son décalage, selon lui, avec la vraie nature du monde actuel. La recherche est tournée vers une architecture fluide, ouverte, en dialogue énergétique avec la nature. Les installations sont rythmées par des gestes soignés, objets créés exposant des échantillons de nature, à la manière de l’ikebana… C’est joli, c’est vrai que ça stimule la réflexion, néanmoins, en relevant ceci dans le feuillet rédigé par la Fondation Cartier : « Illustrant l’idée de système « ouvert » l’Ellipse se prête à tous les possibles imaginables par l’esprit », il est difficile de ne pas penser qu’ouvrir la porte vers tous les possibles imaginables, c’est aussi ouvrir sur le vide, par manque de propos structuré… !?
Encore et toujours Darroze : par constance, par discipline qui pousse à creuser, à mieux connaître… D’abord, une nouvelle visite à son restaurant, au déjeuner, formule lunch. Le lieu et le service se confirment aussi agréable qu’en soirée. Quelques éblouissements : la crème brûlée au foie gras et son sorbet de pommes vertes, l’émulsion de beurre citronné et caviar accompagnant le poisson se révèle d’une simplicité parfaite… Le chariot des Bas-Armagnac, produits par la famille depuis un demi-siècle, est redoutable. Chaque millésime est présenté dans ses particularités. Je choisis en vrai ignare, selon une année qui m’évoque quelque chose de personnel, tiens, 1973 ! Et là, chaque gorgée est bouleversante et puissante, liquide de mémoire qui va incarner es souvenirs de cette année-là !
Pour un repas entre amis j’avais choisi comme plat principal ses recommandations pour une côte de bœuf de Chalosse. Ça ressemble à un steak frites salades, mais le temps de préparation est confondant : la viande marine 48 heures avec de l’huile d’olives, coriandre, poivre, piment d’Espelette… La sauce se prépare avec de la queue de bœuf qui cuira à basse température au four plus de huit heures, dans du vin flambé, avec des épices comme baies de genévriers, clous de girofles, poivres, garniture aromatique… Le jus, réduit et enrichi avec de la moelle, sera servi en sauce. La queue bœuf transformée en sorte de compote fondante, mélangée avec une confiture d’échalotes, sera servie en accompagnement, gratinée au parmesan… Rien n’aura la précision de ce qui est servi au restaurant mère, en salle, mais le plus important est de servir aux amis quelque chose de goutteux qui a couvé longtemps, qui a demandé du temps, de la concentration, du soin…
N’hésitez pas à réagir!
pierre.hemptinne@lamediatheque.be
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .