Coup d’œil sur les derniers albums de DANIELSON, PASCALS et HIDDEN CAMERAS
Le phénomène n’est pas nouveau, mais le problème reste entier. Rien que dans cette tranche de la musique, rock/pop, on ne sait plus où donner de la tête tant les nouveautés foisonnent, connues, méconnues, bonnes, banales, sans intérêt, excellentes, curieuses, mauvaises…
En plus des nouveautés pop dont on parle beaucoup à la radio, à la télé et dans les magasines et qui évidemment ont toute leur place dans nos rayons qui ne se ferment à aucune musique, il y a celles encore plus nombreuses qui échappent aux circuits principaux de l’information.
Elles prennent forcément des chemins de traverse pour accéder au public : les petites salles de concert, les labels dits indépendants, l’auto production, la distribution discrète, une visibilité toute relative sur Internet…
Enormément de ces musiques « invisibles » sur la grand-place, ne touchent que des publics restreints, de curieux, de connaisseurs, d’auditeurs aventureux alors qu’elles ne font pas partie des musiques expérimentales ou difficiles d’accès: il s’agit très souvent de la crème de la pop, celle qui conjugue les qualités de mélodie, d’écriture, d’harmonie, d’arrangement, sans effort apparent, celle composée pour le plaisir, celle qui traduit avec légèreté toutes les émotions, la pionnière, la résolument fraîche, celle qui ne peut ou ne veut compter que sur son originalité, son honnêteté artistique, sa volonté à montrer le meilleur d’elle-même pour se faire un public.
A la Médiathèque nous les avons presque toutes, dans leur intégrité physique, inscrites dans leur discographie historique, ou au contraire « tombées de nulle part » grâce au travail de prospection des conseillers d’achat et aussi suggérées par nos membres les plus attentifs. Nous les prêtons une semaine pour moins que le prix d’un café ou d’une bière. Mais le plus important n’est pas là…
Nous sommes la seule association en Europe à montrer, répertorier, présenter et mettre à la disposition du public, bien d’autres nouveautés : plus de 3000 titres nouveaux chaque année rien qu’au rayon rock/pop ! Disques absents des magasins et pas faciles à repérer sur le Net. La plupart des magasins ont renoncé à les vendre, non parce qu’ils sont dénués d’intérêt, mais entre autres raisons, parce que stocker et défendre la créativité dans «toute» sa diversité cela a un coût et même un double coût car c’est aussi du travail. Du travail d’information et de mise en valeur. En l’occurrence du travail de médiathécaire. Comme une bibliothèque nationale le fait pour l’écrit, nous acquérons une majorité de la production discographique, mais ne fonctionnant pas de la même façon, nous devons redoubler d’inventivité pour la relayer vers notre public: nous en vivons.
Si je m’intéresse à la musique dans sa grande diversité ou sa spécificité (au delà des quelques centaines de titres que l’on trouve indifféremment dans toutes les grandes surfaces), quelles sont mes possibilités d’accès? Quelques bons magasins spécialisés dans les capitales d’Europe pour des albums avoisinant les 20 euros; me procurer l’album lors du passage du groupe en concert, moins cher mais accès aléatoire; le piratage sur Internet pour obtenir illégalement une pâle copie; le téléchargement légal qui demeure une incitation à se procurer l’intégralité de l’album soit en l’achetant au prix que l’on sait, soit en l’empruntant au départ de l’un des 17 centres de prêt fixes ou mobiles de la Médiathèque… Tous nos médias, même s’ils ne sont pas tous présents dans chaque centre de prêt, y sont accessibles sur demande personnalisée, moyennant un bref délai: un service qui n’existe nulle part ailleurs.
Encore faut-il savoir que la Médiathèque existe et que des dizaines de médiathécaires sont quotidiennement disposé(e)s à aider la personne dans ses recherches et à lui faire part de suggestions et de pistes et aussi, dans un souci de dialogue, et dans le cadre d’une politique d’achat, de répondre aux propositions de nouvelles acquisitions.
Quantité de Play lists sur le site Internet, commentées ou non, quantité d’articles dans la revue A découvert, sont autant de propositions bien senties et réfléchies dressées par des médiathécaires soucieux de faire part de leurs découvertes et connaissances puisées dans des discographies toujours en construction depuis 50 ans, toujours pionnières depuis l’aube du rock et de la pop.
Le plus amusant, le plus passionnant dans notre métier, c’est d’emmener les auditeurs (ou spectateurs) curieux sur les sentiers de nos découvertes.
Revenons donc à la POP par trois chemins différents, histoire de prouver disques à l’appui, qu’elle est toujours en pleine santé, forte, fragile, sensible, fébrile, sentimentale, mélodieuse et inventive.
Du bon vent dans les voiles de la Pop. Un son repérable immédiatement, que l’on doit d’abord à la voix de fausset, un peu nasillarde mais surtout extrêmement volontaire de Daniel Smith, ensuite à cette
densité instrumentale dans des arrangements audacieux où chaque instrument tient un rôle très précis, mesuré, rythmique. Une tornade mélodique et bruyante d’amour de la vie, de ses péripéties, de ses éternels questionnements, d’allusions à l’amitié, à la vie de famille en onze chansons balancées sans hésitation, avec un aplomb formidable. La voix de Daniel Smith est essentielle, à mon sens plus que ses textes souvent liés à sa vie de famille, à sa communauté et à sa foi personnelle. C’est la voix et les acrobaties vocales de Daniel Smith qui structurent et dirigent les instruments, elle rassemble, puissante et charismatique, doublée de chœurs et de voix secondaires. C’est un album qui a beaucoup d’ambition : si le ton est direct et l’énergie et la mélodie très communicatives comme chez les PIXIES, « Ship » est aussi un vaisseau très construit, un assemblage complexe d’instruments, une sorte de bouillonnement où chaque individualité est parfaitement à sa place, où chacun joue son rôle dans des orchestrations animant des compositions qui ont vraiment la flamme.
Pour ce 7ème album la famille Danielson, originaire du New Jersey, s’est élargie à une vingtaine de musiciens accueillant une fois de plus Sufjan STEVENS, le folkpopsinger du Michigan le plus éclairé de sa génération (7 albums à la Médiathèque), ici délaissant son banjo pour les flûtes, le hautbois, le glockenspiel. Parmi les invités sur l’album "Ships", il y a aussi Josiah Wolf, musicien de WHY ? (2 albums à la Médiathèque) originaire de la planète Anticon, le vilain petit canard du hip hop; et surtout on rencontre pratiquement tous les membres de DEERHOOF – cet autre groupe américain qui partage la même énergie joviale à l’avant garde d’une pop qui s’exclame au beau milieu d’arrangements très inventifs : 7 références à la Médiathèque.
Depuis le premier album, plus lo-fi, mais tout aussi inspiré « A Prayer for every Hour » (XD069Z) paru en 1994 sur le label Tooth and Nail et réédité plus tard par Secretely Canadian, en passant par des albums beaucoup plus aboutis comme « Fetch the Compass Kids » (XD069U) édité en 2001 et « Brother : Son » (XB865Q) paru en 2004 sous le nom de BR. DANIELSON, cette famille de Smith (Megan Smith, Rachel Smith, Andrew, David, Elin et les autres) emmenée par Daniel Smith et Chris Palladino et rassemblée sous le nom générique de DANIELSON FAMILE, se distingue dans le monde de la pop par un réel esprit de famille, une inépuisable foi (chrétienne en ce qui les concerne) dans la vie, une incroyable façon de chanter les choses graves ou légères, de tout rendre lyrique y compris leurs désillusions. Cela donne une pop collective mélodique ultra chaleureuse totalement dénuée d’angélisme et qui donne fort envie de vivre.
Ils sont une quinzaine de musiciens, ils viennent du Japon et ils formulent une pop orchestrale, féerique, un peu timide, vraiment pas classique. A l’origine, en 1995, ils n’étaient que six réunis autour du leader
Rocket Matsu et tellement fans de l’univers musical ludique de Pascal COMELADE qu’ils n’interprétaient que les compositions du musicien français. Peu à peu ils ont élargi leur répertoire en reprenant d’autres compositeurs et en jouant aussi leurs propres morceaux. C’est grâce à Comelade de retour d’une tournée au Japon en 2000 que le premier album éponyme des Pascals est paru sur le label de Nancy Les Disques Du Soleil Et De L’Acier. On y trouve entre autres hommages une délicieuse version bancale à la scie musicale, chantée en japonais, de Moon River de Henry Mancini et plus loin une reprise tendrement déglinguée et enfantine d’Amarcord de Nino Rota.
Au confluent de l’orchestre pop exotique, de la fanfare folk et du rock big band de cirque, ces musiciens rêveurs manipulent 36 instruments les plus divers, rapprochant les traditionnels guitares, basse, piano, les cordes classiques et les vents que l’on connaît d’une joyeuse panoplie d’instruments jouets, de pianicas (petits claviers raccordés à la bouche par un tuyau souple), accordéons, guimbardes, scie musicale, mandoline, banjo et percussions miniatures.
Il n’y a sans doute que des Japonais pour imaginer une telle musique, une pop internationale pleine de références aux musiques traditionnelles et populaires d’Europe. Sur leur second album « Abiento » sorti en 2003, ils brassent vraiment large, enchaînant polka traditionnelle et thèmes piqués à des personnalités aussi différentes que Jonathan Richman, Brian Eno, The Meters et Abdullah Ibrahim.
Voilà qu’en 2005 ils nous reviennent avec cet album dédié au réalisateur Akira Kurosawa : l’album est heureusement beaucoup moins tragique que le film Dodesukaden. Il se distingue toujours par ce bel entrain instrumental combinant sourires tristes, jeu moqueur et mélodies sentimentales. Une douce folie pastorale et acoustique comme dans une version asiatique d’un Jour de Fête de Jacques Tati : un orchestre qui fait sérieusement le clown.
L’album s’ouvre par un morceau très balancé, presque rock, avec une section rythmique entêtante qui permet aux instruments à vent, aux violons et aux pianicas d’entonner mélodies simples et harmonies inattendues. La seconde plage, aussi une composition de Rocket Matsu débride guitare électrique et cuivres tout en renouant avec l’éclectisme instrumental des premiers albums. Dans l’ensemble les interprétations et les compositions originales sont moins fragiles moins approximatives, les arrangements plus soignés que précédemment, presque sophistiqués, la production est meilleure. L’effet de surprise en moins, cet album est plein de ressources, les compositions sont plus travaillées mais toujours aussi poétiques, elles gardent heureusement ce petit côté bancal, espiègle et jovial très adroitement orchestré.
Les Pascals aiment la vie et le monde, les rizières en terrasses, le cinéma et les musiques de films, les compositeurs européens, les musiques populaires, les ambiances incertaines, les polkas, la valse, le funk et la musique latine, le tango et bien d’autres éléments qu’ils arrivent à intégrer comme dans un rêve avec légèreté, doigté et beaucoup d’humour.
Une pop brillante, orchestrale, vivement rythmique et dynamique qui s’impose par les harmonies vocales de Joel Gibb, leader, auteur de toutes les musiques et des textes. Une musique à la fois ingénue et
ingénieuse, recourant allègrement à des violons virevoltants ou mielleux, mais une musique qui structure à vive allure des arrangements pleins de finesse, de fantaisie et de tonus. Si on s’en tient à l’aspect sonore on pense à la nervosité et au raffinement aiguillonnant des Smith, ensuite à des orchestrations folk pop très lyriques à la Magnetic Fields ou Belle & Sebastian et à des aspects mélodiques parfois West Coast.
Musicalement Hidden Cameras est à la fois enlevé et précieux, une sensibilité rock ‘n’ roll qui ferait semblant de savoir se tenir dans une église. Plusieurs parties vocales et chorales des albums antérieurs ont été enregistrées entre les murs réverbérants d’une église. Sur leur premier disque, « Ban Marriage », le morceau qui rassemble toutes les qualités du groupe se déroule à l’église, tout à la fois drôle, outrageant, ironique, tragique et libertaire, fouetté comme une crème du gospel rock qu’il restera à jamais. Les orgues sont aussi la particularité de ces premiers albums, mais sur les trois, c’est le son très rythmique, sobre et incisif ou ciselé de la guitare électrique et acoustique tenue par Joel Gibb qui fait sonner le groupe comme du bon R.E.M.
Cet ensemble gay et lesbien de Toronto explicite tant dans les textes que sur scène jouit d’une réputation anticonformiste dans le milieu macho du rock. Les textes, à condition de pouvoir décrypter (ce n’est franchement pas toujours nécessaire) la langue verte de Joel Gibb, ne s’embarrassent d’aucune retenue pour décrire leur univers sexuel et social.
Deux albums précédant celui-ci ont fait la renommée des Hidden Cameras. Ils ont une tonalité sensiblement plus lo-fi que « Awoo » et contiennent les textes les plus engagés : « The Smell of Our Own » (XH548R) est paru en 2003, édité par Rough Trade qui a aussi édité le suivant en 2004, « Mississauga Goddam » (XH548S). Ils passent pour les deux albums les plus riches de sens, mais personnellement je ne me plaindrai pas de la forme instrumentale endiablée, ni des harmonies vocales qui foisonnent sur « Awoo ».
Pierre-Charles Offergeld
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