Samedi 3 - Caméo 2 - 13h30 / Dimanche 4 - Eldo 2 - 16h15
Portrait d’un quartier parisien par ceux qui y passent – et y parlent.
Ce qu’il y a de particulièrement grisant avec Montparnasse, le troisième opus du très prometteur jeune cinéaste Mikhael Hers, c’est que le film se fortifie et s’embellit précisément par les éléments qui auraient pu - ou dû - entraîner sa perte. Il flirte en effet avec certains codes d’un cinéma parisien et bavard. Mais, là où très souvent ce sous-genre cinématographique tourne à vide autour d’une série de faux problèmes (crises existentielles de personnages auxquels rien ne nous raccroche et que, dans la vie dite « réelle », tout nous pousserait à fuir… ou à pousser dans les escaliers), celui que Luc Moullet a déjà adoubé comme « plus grand cinéaste français de demain » préfère mettre en scène de vraies solutions. Un vivre ensemble qui a tout à voir avec la parole mais qui n’oublie pas son corollaire indispensable : l’écoute.
Dans le quartier (la gare, la tour, la dalle, mais aussi les cafés et restos des petites rues adjacentes) qui lui donne son titre, entre la tombée de la nuit et le lever du jour, le film propose trois belles rencontres entre deux personnes, trois moments privilégiés de communication sous le signe des retrouvailles. En tant que spectateur, nous partons à chaque fois de zéro - ou de presque rien : le genre (femme/homme) et l’âge approximatif des protagonistes, visibles dès la première image. À partir de là, c’est un pur plaisir au fil de la conversation de glaner les éléments qui nous font petit à petit comprendre ce qui les relie, qui ils sont (sœurs dissemblables, père et ex-petit ami d’une jeune fille morte, amis distants sur le point de se rapprocher…). Dans chacun des trois volets du triptyque (dont Hers a eu le bon goût de ne pas entremêler les fils, évitant ainsi le plus irritant piège scénaristique du cinéma contemporain), il y a une conversation immobile (dans un appartement, un restaurant, sur une terrasse) et une conversation mobile, « en marche ». Derrière et devant la caméra, réalisateur, directeur photo et acteurs rendent alors particulièrement bien ces moments suspendus de la nuit où, dans sa relative lenteur, la déambulation pédestre vise moins à relier un point géographique p à un point p’ qu’à dérouler le fil d’une conversation, se livrer, se laisser aller à la confidence et passer d’un degré de connaissance - et de complicité - mutuelles c à un degré c’ plus élevé. Dans ces trois rencontres pudiques, à mille lieues de tout nombrilisme, où il s’agit beaucoup plus de prendre soin de l’autre que de soi, personnages et spectateurs mûrissent et se bonifient donc de concert. C’est à la fois rare et précieux.
Les acteurs - tous les acteurs - sont particulièrement subtils et convaincants. Aux côtés de Didier Sandre (acteur chez Ferran ou Rohmer, très actif dans l’enregistrement d’œuvres littéraires sur CD) et de Sandrine Blancke, l’actrice de théâtre Aurore Soudieux et le musicien pop Timothée Regnier, qui débutent au cinéma, sont bouleversants. La première dans le rôle d’une jeune femme qui craque, le visage écartelé - comme un arc-en-ciel - entre des yeux mouillés de larmes et un sourire de défense qui tente nerveusement de dédramatiser la situation ; le second dans le rôle d’un chanteur un peu joufflu mais ô combien doux, tendre et attentif. Rythmé par quelques miniatures pop et électroniques bien choisies et intelligemment utilisées (Mehdi Zannad alias Fugu, François Virot, une reprise de John Cunningham…), le film met aussi ces moments d’échanges privilégiés au sein de la plus petite cellule possible du corps social (juste deux humains) qui lui donnent sa matière principale en perspective par des plans paysagers architecturaux qui touchent, eux, à l’anonymat de la grande ville. Dans ce champ de forces complexe entre la collectivité et l’individu, entre l’obscurité et la lumière, entre le béton et l’humain, Mikhael Hers a réussi un film qu’on n’est pas prêt d’oublier.
Philippe Delvosalle
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