Samedi 3 - Caméo 1 - 15h30 / Dimanche 4 - Caméo 2 - 18h30
Züricho-genevoise d’origine turquo-libanaise, Eileen Hofer dit être passée derrière la caméra à force de couvrir les festivals de cinéma et d’interviewer cinéastes et acteurs pour plusieurs organes de presse de Suisse romande. « Casté » et tourné dans l’Est de la Turquie en à peine trois jours - aux côtés de l’acteur parisien Jacky Nercessian, tous les autres rôles sont joués par des habitants du coin, dénichés, réquisitionnés et mis en scène dans une sorte d’urgence sans possibilité de repentir - son premier film connaît une vie en festivals inversement proportionnelle à la brièveté de son tournage. Et ce n’est que justice, parce que « Racines » est un très beau film.
Plastiquement, la cinéaste et son jeune chef opérateur Grégory Bindschedler captent avec un sens du cadre, de l’échelle des plans et de la lumière pour le moins admirable les paysages enneigés de Cappadoce où les protagonistes vaquent à leurs occupations. [Malgré une approximation géographique d’environ six cents kilomètres - la distance entre la petite ville d’Ürgüp et la mégalopole Istanbul -, on ne peut s’empêcher de penser à la Turquie enneigée dans « Uzak » [Loin] de Nuri Bilge Ceylan]. Gestes lents des hommes et des oiseaux, circulation et changements d’état du bois sous toutes ses formes (troncs, branches, perchoirs naturels à passereaux, bûches, petit bois, combustible…) sont parfois subtilement titillés par les étincelles de guitare électrique en suspension d’Erdem Helvacioglu.
Scénarisé selon une grille fictionnelle au maillage réglé pour pouvoir aussi retenir certaines pépites surgies de l’improvisation ou du documentaire, le film suit de près la très belle relation qui unit, en l’absence de la mère disparue, un homme veuf d’entre deux âges et son fils d’une dizaine d’années. Une attention mutuelle faite de tendresse et de complicité dont on ne sait ce qu’il adviendra dans un futur sur lequel planent les ombres de chamboulements majeurs (adolescence pour l’enfant, vieillissement pour le père ; modernité et mondialisation pour la région). À la maison, le matin, on fait toujours le café sur le poêle à bois ; l’électricité flanche sans crier gare et, l’après-midi au retour de l’école, il faut penser à remplir d’eau les bouteilles de plastic emportées le matin. À l’école justement, la journée commence encore devant le drapeau rouge et blanc au croissant et à l’étoile par la méthode Coué du nationalisme : « [Ma loi est] (…) d’aimer ma patrie, ma nation, plus que moi-même » braillent les gamins ! Mais la Grande Turquie, même dans cette région rurale à forte population kurde et bientôt massivement inondée suite à la construction d’un gigantesque barrage, est déjà contaminée par le modèle américain. Un panneau d’affichage McDonald’s trône le long d’une route, en pleine campagne, et la silhouette découpée de Spiderman veille, au-dessus de son lit, sur le sommeil et les songes de l’enfant.
Philippe Delvosalle
Portrait du musicien Erdem Helvacioglu
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