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Esthétique, sociologie et/ou politique de la rame (aviron, Meuse) et de l’auto (française, Roumanie)

 

 

 

Bernard BELLEFROID : « La Régate » (Belgique-France, 2009 – 90 min)

Mercredi 7 - Eldo 1 - 21h30 / Jeudi 8 - Eldo 2 - 16h15

regateConnu pour son documentaire « Rwanda, les collines parlent » (Bayard d'or du meilleur documentaire au FIFF 2006), le Namurois Bernard Bellefroid signe avec « La Régate » son premier long-métrage de fiction.

S'entourant d'un trio d'acteurs impressionnant de retenue et de justesse, le cinéaste aborde avec une infinie pudeur la relation difficile entre le jeune Alexandre (Joffrey Verbruggen) et son père violent (Thierry Hancisse, sociétaire de la Comédie française). Se réfugiant dans sa passion pour l'aviron, l'adolescent s'emmure dans un mutisme qui le fait, à tort, passer pour arrogant au sein de son entourage, à commencer par son entraîneur, campé avec maestria par Sergi Lopez.

Grand habitué du Festival du Film francophone de Namur, l'acteur catalan revient donc cette année dans le rôle d'un entraîneur exigeant, mais juste. La relation entre son personnage et celui, complexe, d'Alexandre contraste radicalement avec celle que l'adolescent entretient avec son père : maltraité à la maison, il recherche une figure paternelle à l'extérieur, quelqu'un qui lui redonnera confiance en lui.

Aux effets de style et aux scènes chocs (la violence est suggérée avec beaucoup de tact), Bernard Bellefroid privilégie la psychologie de ses personnages à travers une direction d'acteurs remarquable. Évitant tout manichéisme, il a développé un scénario subtil où personne n'est tout blanc, ni tout noir : le personnage du père, s'il est violent, dresse avant tout le portrait d'un homme fragile et perdu, incapable de créer un lien d'amour avec son fils, et le spectateur peut deviner en filigrane sa propre histoire, très certainement douloureuse elle aussi. La violence est devenue pour lui une forme de communication, car, se détestant lui-même, il ne sait plus comment aimer. Incarné avec pudeur par Thierry Hancisse, ce personnage détestable au premier abord est profondément touchant à défaut d'être attachant. Il en va de même pour Alexandre, auquel Joffrey Verbruggen prête ses traits et son talent. Malgré son jeune âge, le comédien interprète son personnage avec une force et une maturité peu communes. Au mal-être adolescent s'ajoutent l'absence d'une mère et la douleur de ne pas être aimé par son père. Ou en tout cas d'être « mal » aimé. Hésitant entre amour et haine, il trouve refuge dans un sport solitaire, l'aviron. Sa carapace se fendra petit à petit quand son entraîneur le fera ramer en tandem avec un autre jeune.

Magnifié par le jeu de ses acteurs, « La Régate » est un film à la fois dur et porteur d'espoir. Un film à découvrir, assurément.

Catherine Thieron

Cinéma et adolescence

 

 

LES SALAUDS DE L’AUTO

Radu JUDE : « La Fille la plus heureuse du monde » [Cea mai fericita fata din lume] (Roumanie – Pays-Bas, 2009 – 99 min)

Mercredi 7 - Caméo 2 - 21h15 / Jeudi 8 - Eldo 2 - 12H00 / Vendredi 9 - Caméo 3 - 18h45

fhComme on a l’habitude de classifier la présence humaine visible dans un film de fiction en « acteurs principaux », « seconds rôles » et « figurants », on pourrait presque, pour ce film roumain (*) de Radu Jude, transposer cette grille de lecture des corps de chair aux assemblages de métal, de verre, de caoutchouc et d’électronique.

Par ordre d’apparition à l’écran, on inventorierait alors : une vieille voiture rouge quelque peu brinquebalante et qui pue l’essence dès qu’on s’avise de remplir son réservoir (considérez-la comme « l’actrice secondaire »), quelques centaines ou milliers d’échantillons des trois millions de voitures de toutes marques et tous standings qui, chaque jour, s’agrègent pour composer la circulation automobile pour le moins chaotique de Bucarest (« les figurantes ») et, enfin, coiffée d’un nœud d’emballage cadeau aussi ridicule qu’il n’est surdimensionné, un exemplaire flambant neuf d’une voiture française fabriquée en Roumanie et qui attise toutes les convoitises (« l’actrice principale », donc).

Une étudiante en tourisme vivant encore chez ses parents se rend, en leur compagnie, de sa petite ville de Geoagiu en Transylvanie à la capitale pour s’y voir remettre, moyennant tournage d’un petit clip publicitaire de remerciement, la voiture qu’elle a gagnée lors d’une tombola orchestrée par une marque de limonade. Dans ce cas particulier du genre cinématographique « Film about film » (un film mettant en scène le tournage d’un autre film), tirant ici du côté de la fable et de la satire, il s’agira pour la jeune Delia de tenir le coup sur deux fronts dont les attaques alternées menacent bel et bien de la prendre en tenaille. Tout d’abord, il faudra gérer les aléas de son statut d’actrice d’un jour. Ne pas broncher face à l’attitude hautaine et condescendante des rapaces en publicité et marketing qui, dans leur suffisance urbaine de nouveaux maîtres du jeu économique, vont jusqu’à brutalement la recoiffer ou épiler à la cire son duvet de moustache. Puis, répéter plus de quinze fois, littéralement jusqu’à « plus soif ! », le texte qu’on a écrit pour elle (« Mon nom est Delia Cristina Fratilla et je suis la fille la plus chanceuse et la plus heureuse du monde. J’ai envoyé trois étiquettes de Bibo Multi-fruits et j’ai gagné cette superbe Logan Break. Participez vous aussi ! »). Tout cela dans la joie et avec le sourire, bien sûr ! Pendant que, sur le front familial, ses parents - y voyant comme une rétribution financière inespérée des « sacrifices » faits pour elle tout au long de son enfance et de son adolescence - sont déjà en train de lui arracher son gain et d’en manigancer la revente !

filleJouant du grand écart entre la fiction (la joie factice de la publicité) et le réel (la tristesse circonstancielle de Delia et son mal-être plus profond) et l’accentuant encore par la répétition (la reprise ad nauseam des prises), le film dont aucun personnage - pas même la jeune fille - ne ressort grandi pose un regard très dur sur la société roumaine d’aujourd’hui. Vingt ans après la chute du dictateur Ceaucescu, le culte des marques (pas seulement de voitures françaises, mais aussi de téléphones portables finlandais ou de meubles suédois en kit…) a remplacé le culte de la personnalité du tyran et ce n’est plus la peur de la terrifiante Securitate (sa police secrète) qui maintient les Roumains isolés les uns des autres, mais l’appât du gain et les fantasmes frénétiques de consommation.

Philippe Delvosalle

 

(*) Le FIFF ne programme pas uniquement des films francophones, mais aussi quelques films dans d’autres langues, produits par des pays faisant partie de l’Organisation internationale de la francophonie (O.I.F.) dont… la Roumanie.

 

 

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