Junior MURVIN : « Police & Thieves » (Island, 1977 – réédition “Deluxe” double CD : Island, 2009)
KING MIDAS SOUND : « Waiting for You... » (Hyperdub, 2009)
MORDANT MUSIC : « SyMptoMs » (Mordant Music, 2009)
Un même souffle parcourt ces trois albums. Ils ont non seulement en commun d’évoquer une certaine angoisse urbaine, un sentiment de crainte devant la déliquescence de l’environnement social de son temps, la violence et la corruption de la Jamaïque des années septante chez Junior Murvin, la noirceur paranoïaque des villes britanniques chez Kevin Martin (King Midas Sound), la mélancolie tournant au désespoir existentiel de Mordant Music, mais également la manière particulière de présenter cet effroi, cette part d’ombre. Ils ont tous trois une empreinte spectrale, un caractère hanté, qui provient de leurs méthodes de production respectives, et relie un classique du reggae comme « Police & Thieves » au concept d’hauntology, de spectralité, développé autour de musiques comme le dubstep ou l’étrange pop détournée d’Ariel Pink ou Mordant Music.
Police & Thieves est le premier album de Junior Murvin. Enregistré en 1977, il est produit par Lee Scratch Perry qui lui apporte non seulement une inestimable contribution musicale, mais lui imprime de plus un subtil - et passionnant - déséquilibre entre la franchise et l’immédiateté des textes et du chant, d’une part, et l’instabilité, la complexité de la production dub. Comme le montrent les nombreuses versions dub qui figurent sur cette réédition en double album, rien dans cette musique n’est fixe, tous les éléments qui le composent sont susceptibles d’être recombinés, reconfigurés, et de donner naissance à une nouvelle version, voire un nouveau morceau. Qu’il s’agisse des instrumentaux des Upsetters qui accompagnent Murvin, ou de la voix du chanteur lui-même, chaque piste enregistrée par Perry sera ainsi réutilisée semble-t’il à l’infini, déplacée, recontextualisée, multipliée sans limites dans le temps. Le Dub est alors un des premiers genres à jouer ainsi avec les fantômes de ses musiciens et de ses musiques. Dans un contexte pourtant fort préoccupé d’authenticité comme celui du roots reggae, la production de Lee Perry vient apporter une incertitude déconcertante, un flou magnifique. Elle remet en question les origines de chaque morceau, et l’existence même d’un original. En représentant à l’infini chaque fragment, chaque bribe d’enregistrement, il jette un doute sur la présence réelle de chaque instrument, de chaque musicien, sur leur existence même. Chaque fragment qui réapparaît est immédiatement perçu non comme lui-même, mais comme la trace de quelque chose, comme un double. Il est dès le début irrémédiablement imprégné d’histoire, de souvenirs, ainsi que d’illusions et de chimères. Il n’y a alors plus de point de départ, plus d’origine, mais un mouvement perpétuel, infini. Et cette confusion, cette « impureté » des sources sonores sera exploitée a contrario, non plus masquée comme dans d’autres genres musicaux, pour qui le but de la production est d’occulter toute trace de fabrication, de déguiser chaque emprunt, et de maintenir à tout prix le mythe de l’originalité, du naturel et de la spontanéité. Le Dub, et ses descendants, se fera au contraire un devoir, un plaisir, de souligner ces traces, de mettre en avant les apports technologiques, d’en marquer la présence concrète : affichant chaque effet – la réverb’, l’écho – et chaque signe matériel – le souffle de l’enregistrement, les griffes d’un vinyle samplé – comme reconnaissance du travail réalisé, et comme acceptation de la présence fantôme du passé. Ce spectre persistera dans tous les dérivés du Dub et de ses techniques, il hantera le Hiphop, le Triphop pour aujourd’hui se retrouver dans le Dubstep.
L’album Waiting for you de King Midas Sound, le nouveau projet de Kevin Martin, en marge de son travail sous le nom de The Bug, est entièrement noyé dans ces limbes, dans cette imprécision. Plus encore que l’ambiance urbaine du disque, ou son atmosphère nocturne, c’est ce flou, ce brouillard permanent qui obscurcit le disque. Ici également plane une ombre ; un double désincarné semble accompagner la voix du chanteur, Roger Robinson, de la même manière qu’on peut percevoir, en marchant la nuit dans des rues désertes, une présence inquiétante qui nous suivrait sans jamais se montrer. Des traces phosphorescentes brillent ainsi fugitivement dans les interstices de la musique mais disparaissent aussitôt qu’on en prend conscience. Elles convoquent des images héritées autant du film noir, de la science-fiction que de réminiscences musicales. Comme l’album Untrue de Burial, sans doute le disque le plus hanté, le plus référentiel, de cette décennie, une partie des évocations sont en effet musicales, des traces de blues ici, de dub là, ou encore de soul, mais aussi des associations irrépressibles avec un passé musical proche, dont la moins étonnante n’est pas le rapprochement avec les débuts de Tricky, dont l’album Maxinquaye était, lui, l’album hanté des années nonante. Un même climat irréel, décalé, les relie, et l’analogie se poursuit jusque dans le détail des sons, des voix (le binome formé par Robinson et Kiki Hitomi sur quelques plages rappelant celui formé par Tricky et Martina Topley-Bird).
Mordant Music possède également cet aspect spectral, cette constante présence que le groupe associe lui à un passé plus irréel encore. Comme les artistes du label Ghost Box, ils s’emparent du son d’une époque qui n’a jamais eu lieu, d’un monde qui ne s’est pas réalisé. Leur fascination commune va aux prédictions d’un autre temps, lorsqu’en pleine guerre froide, et jusqu’aux années septante, la culture populaire regorgeait d’histoires d’espionnage, de science- fiction, d’ouvrages de vulgarisation scientifique, mais aussi d’optimistes visions d’avenir, d’anticipations utopiques, qui ont marqué l’imaginaire collectif à défaut de se matérialiser. Aujourd’hui transformées en une forme paradoxale de rétro-futurisme, elles refont surface par bouffées, se prêtent à tous les collages, s’accumulent dans une grande confusion temporelle ; les périodes, réelles ou non, se mélangeant dans le plus grand désordre et coexistant de la manière la plus insolite. Simulacre de simulacres, la musique de Mordant Music s’était particulièrement illustrées dans des exercices de styles comme l’album Dead Air, fiction post-apocalyptique, simulation de transmission fantôme et d’inquiétants communiqués d’urgence. Et si SyMptoMs explore des territoires plus privés, plus personnels, il possède ce même parfum d’univers parallèle, non linéaire, non euclidien, où la logique n’a pas court et où la réalité se brouille.
Benoit Deuxant
Magazines > La Sélec> La Sélec n°10 - 15 avril 2010 > La longue marche des fantômes