Alain des bois
– Fogo a raison : c’est une honte que les bergers d’ounayes existent encore dans un pays comme le nôtre. On se croirait au Moyen-âge.
– D’un autre côté, j’aime bien une bonne cuisse d’ounaye de temps en temps. Et pour que j’en mange, il faut bien que quelqu’un les nourrisse.
– Moi aussi, j’aime bien. Mais, je boycotte.
– Ben moi, je n’aime pas du tout. C’est trop fort.
– Vous trouvez que le jeu en vaut la chandelle, vous ? Que des bergers nourrissent des animaux avec leur sang pour que nous mangions un bon morceau de temps en temps ?
– Peut-être que cela ne vaut pas la peine, mais j’aime bien la viande d’ounaye.
Alors que dans Le Roi de l’évasion, son troisième long métrage, pour doper les performances de ses personnages, Alain Guiraudie allait imaginer la dourougne, un mystérieux tubercule des sous-bois aux puissantes vertus excitantes et aphrodisiaques, dans Voici venu le temps, son film précédent, c’est un néologisme animal, la viande d’ounaye, qu’il crée pour incarner le plus clairement – au-delà de son propre plaisir d’invention langagière et scénaristique – le dysfonctionnement de classes d’une société où les nantis et la classe moyenne se délectent d’une chair nourrie, au sens le plus strict, du sang des classes populaires. Des ounayes, le spectateur ne verra pourtant que deux manifestations indirectes (et, en plus, plutôt discrètement incluses dans les recoins du cadre) : les vampiriques petites traces de morsures laissées par le bétail sur les avant-bras de leur esclaves nourriciers et, plus tard, une affiche de boucher en fixant le prix à 1.400 kronans le kilo (soit le tiers du salaire annuel revendiqué pour lesdits bergers par les quelques aventuriers hors-la-loi qui se préoccupent de leur sort).
On retrouve là les principales motivations avouées d’Alain Guiraudie : redonner une existence aux classes rurales et populaires dans le cinéma français sans tomber dans les travers du naturalisme, e.a. d’un prétendu réalisme langagier. Ce qui le pousse à faire s’exprimer ses personnages ruraux dans un français correct, mâtiné de néologismes à la fois succulents et presque châtiés, plutôt que dans un patois de studios ponctué de gros mots enchaînés les uns derrière les autres. Et, surtout, le fait imaginer une sorte de « ciné-Monde » (c.-à-d. une géographie physique et humaine,avec des paysages, des villes et des hameaux, une toponymie, des habitants, des corps, des gueules, des usages, une langue, une gastronomie, des alcools, des musiques, une monnaie… ) qui, même s’il – ou, justement, parce qu’il – est limité à une région circonscrite et placé hors d’un ancrage historique trop rigide (achronique plus qu’anachronique), lui permet « de remixer [ses] petites angoisses personnelles, [ses] petits questionnements avec, on va dire, la grande Histoire du Monde et, pourquoi pas, avec la grande Aventure ». Film politique et film d’amour – inassouvi et assouvi, platonique ou jouissivement transgressif –, fable drôle et triste à la fois, Voici venu le temps vibre effectivement aussi des palpitations du film d’aventures : poursuites, embuscades, combats à la massue, à l’épée ou au poignard…

Si la musique de fête ressemble à de la surf music jouée par les Wipers, si le très zinédinezidanien guerrier Fogo Lompla « plugue » son cornet de son téléphone dans la prise femelle d’une fontaine de montagne, lointaine héritière de l’arbre-téléphone de The Three Must-Get-Theres de Max Linder (1922), si tels signaux routiers ou telles marques au sol de places de parking n’ont pas hypocritement été démontés ou cachés pour les scènes villageoises, la marche n’en demeure pas moins le seul et unique mode de déplacement des personnages du film. Et de sentiers ombragés, bordés de murs de moellons couverts de mousses, en plateaux rocailleux, de garigues en sous-bois, d’arbrisseaux chétifs en imposants colosses de bois et de sève, se parcourt un maquis peuplé de brigands, de guerriers et de résistants qui fait écho à toutes ces forêts qui au cours de l’histoire – réelle ou relue par le cinéma – ont offert un refuge aux hors-la-loi et insurgés du moment : Robin des Bois et les siens, les villageois lombards rebelles du XIIème siècle de The Flame and the Arrow de Jacques Tourneur (1950), les déserteurs de la première guerre mondiale de La France de Serge Bozon (2007), les partisans russes antinazis d’Un brave garçon de Boris Barnet (1943)…
De séquences nocturnes tournées en «nuit américaine» en séquences superbement et naturellement baignées de la lumière orangée et rasante des fins de journées, de scènes d‘amour précieuses (des corps quasi jamais montrés comme corps désirants et désirés au cinéma) en scènes de baston sèches et coupantes, ce qui fait la maestria de Guiraudie c’est – sans doute, en partie par sa direction d’acteurs (quasi tous excellents) – la manière douce et tranquille qu’il a de gérer ces multiples ruptures qui, ne s’avèrent jamais des clins d’œil vulgaires d’un certain « décalage » un « peu m’as-tu-vu » mais bien une sorte d’affleurement naturel des différentes strates mentales qui constituent la riche personnalité profonde du cinéaste.
Philippe Delvosalle
Le principe d’évasion rajeuni en forêt, nouvelle géographie des résistances jouissives.
Les lignes qui vont suivre ont toutes les chances d’être mal comprises. Ce qui relève du merveilleux (une déclinaison originale de la Belle et la B ête) sera tenu pour subversif – subversif d’autant moins séduisant qu’inscrit en milieu rural, avec son visage trivial et trop familier, il risquera de rebuter. Pour réajuster, on évoquera le côté « cinéma d’aventure ». Après tout, le film s’intitule Le roi de l’évasion. Mais il faudra admettre que le fugitif est loin de ressembler à James Bond, qu’il pèse plus de cent kilos et n’est, la plupart du temps, vêtu que d’un slip… Et ainsi de suite jusqu’au bout : de quelque façon que l’on présente le dernier film de Guiraudie, il passera pour être le méchant contraire de choses très naïves et très jolies : l’amour entre une jeune fille de seize ans et un homme de quarante, qui fait trois fois son âge en kilos et est, de surcroît, résolument homosexuel.

Essayons néanmoins de raconter cette histoire avec toute la simplicité qu’elle mérite. Ça se passe à la campagne, pas loin de Toulouse. Non, non ! pas cette campagne idyllique grillonnante, et fruitée qui sent bon la piscine et les résidences secondaires : ici c’est la campagne verte et grise de morne agriculture, où l’on s’ennuie, tant bien que mal, à travailler pour mériter sa sieste puis son pastis au bistrot poussiéreux. Le héros c’est Armand, il n’est ni mince ni jeune ni extrêmement intelligent ni formidablement drôle pas même naturellement hétérosexuel. Il vend des tracteurs, avec beaucoup de tendresse pour ses clients vieux garçons qui vivent encore chez leur maman, il s’entretient en faisant du vélo et en panachant les charcuteries avec les fritures. Par hasard, et dans des circonstances très peu valorisantes, il délivre une jeune fille de la racaille urbaine en flagrante transgression de couvre-feu. Curly (Hafsia Herzi / La graine et le mulet) a seize ans, elle est ravissante, et, bien sûr, elle s’éprend aussitôt de son sauveur. Même pour un homosexuel endurci, difficile de résister au charme et à la sensualité de Curly ! Surtout qu’il faut la disputer à son père, concurrent sur le marché des tracteurs ! Pourquoi cette enfant délurée ne serait-elle pas une alternative ? Le quotidien atone de l’homosexuel fatigué qui, entre deux ventes, paie pour se soulager dans un parking, finit par ne plus répondre à la prétendue liberté qui le motive. Armand entraîne Curly qui l’entraîne à son tour dans une course folle, débraillée et débridée, une pantalonnade à l’énergie magique d’un tubercule cultivé en secret dans les sous-bois, la dourougne, plus puissante que le viagra. Et vive les étreintes goulues de chairs abondantes, la lubrification optimale avec « sensation fraîcheur » (6 euros à l’Intermarché) ! On court, on couche, on court, la police est partout et nulle part, on a tous les âges, tous les physiques, tous les appétits de vivre.
Armand c’est un peu Candide, et le petit monde rural de Guiraudie est moins vilain que naïvement farce. Pas de prosélytisme homosexuel mais une dédramatisation qui ne prétend pas à grand chose. En revanche, Le roi de l’évasion taquine à tour de bras le cinéma formaté. Existe-t-il un public pour ce film ? Certainement pas. Je ne peux imaginer recommander Le roi de l’évasion à une catégorie, à un groupe, à un public. Guiraudie s’adresse à de curieux individus qui, entre deux questions assommantes probablement existentielles, se plaisent à tout envoyer au diable pour se moquer des grands principes et des petites idées.
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