2 disques de musiciens émergents (STEPWISE de Taylor Ho Bynum et Tomas Fujiwara & BOCA NEGRA du Chicago Underground de Rob Mazurek et Chad Taylor) signés sur des labels de renom (NotTwo et Thrill Jockey) attirent l'attention de la Sélec par leur créativité et analogie de forme : il s'agit de duos trompette/batterie. Une discussion animée par David Mennessier et Bertrand Backeland présente ce genre de formations plutôt atypiques (on retrouvera en fait beaucoup plus de duos saxophone/batterie dans l'histoire du jazz) et retrace une partie de l'histoire mutante du free-jazz.
Cet album (février 1967) de John Coltrane au saxophone et Rashied Ali à la batterie constitue le premier enregistrement en duo dans l'histoire du jazz. Jeu exalté caractéristique des derniers enregistrements de Coltrane (il meurt 5 mois plus tard en juillet 1967) constitue une pierre angulaire et un monument du free-jazz. Hymne libératoire aux allures de transe extatique l'album ouvre la voix aux formations en duo dans la sphère jazz.
Deux ans plus tard en 1969 Don Cherry et Ed Blackwell les compagnons des premières heures d'Ornette Coleman (album FREE JAZZ entre autres) remettent le couvert et enregistrent à Paris un double album en duo suite à un voyage au Maroc. Dans un registre plus posé que leurs prédécesseurs Coltrane/Ali, les deux compères signent un album décomplexé, exploratoire et aventureux. Don Cherry, le musicien de le « mélodie spontanée » investie aussi bien sa trompette de poche, ses flûtes, le piano ou encore le chant. Ed Blackwell élabore quant à lui un matelas arythmique de roulements de toms-caisse claire-cymbales, jeu typique des batteurs free qui émergent dans les années 70 : on a l'impression que le musicien entretient sans répit la vibration de toutes les surfaces de sa batterie. Jeu volumineux qui reste toutefois très subtil et délicat permettant de multiples accroches dans les discours improvisés.
La formule trompette/batterie est plutôt rare en fait dans l'histoire du jazz. On trouvera beaucoup plus de duo saxophone/batterie. La trompette nécessite en effet plus de souffle et de pression que le saxophone et constitue un instrument plutôt astreignant comparé au saxophone. Les trompettistes s'aventurant dans les expériences en duo devront pallier les contraintes techniques inhérentes à l'instrument avec un jeu plutôt en accroches, rebonds, colorations éparses et bribes de mélodies. D'où un jeu moins exalté et tonitruant.
Le mot « trompette » est le nom générique pour « dire vite » et définir tout ce qui présente une embouchure, un tube de laiton roulé sur lui-même, 3 pistons et un pavillon. Cette branche des cuivres présente toutefois différents modèles. A l'origine il y a le cornet (homophone du bugle, flugelhorn en anglais). C'est l'instrument des bands de la Nouvelle-Orléans. C'est au cornet que Louis Armstrong débute par exemple. Puis la trompette au timbre plus brillant supplante le cornet pendant l'ère bebop et cool (années 50). On redécouvre le timbre plus doux et moelleux du cornet début des années 70 avec l'émergence du free-jazz. Et pour cause le cornet permet en effet une plus grande vélocité et rapidité d'exécution que la trompette. Les musicien free d'une manière générale le préfèrerons donc.
Le seul duo effectif trompette/batterie de ce podcast est le duo Lester Bowie et Phillip Wilson. Tous les autres sont des duos cornet (et autres instruments)/batterie-percussions.
L'écoute et l'ouverture de certains musiciens jazz aux musiques traditionnelles du monde entier vont constituer le terreau de certaines mutations en cours durant les années 60. L'observation de musiques ancestrales mettant en scène un souffleur et un percussionniste vont faire germer l'idée d'introduire la formule dans la sphère jazz et c'est probablement à l'écoute des musiques indiennes (en duo entre autres) que germera dans l'esprit de John Coltrane l'idée d'enregistrer en formule duo. Il écoutait comme le souligne bon nombre de ses biographies beaucoup de musiques traditionnelles indiennes et possédait une grande collection de vinyles sur le sujet.
Outre le fait de présenter une diversité foisonnante tant au niveau de la forme que de l'instrumentarium, les musiques traditionnelles indiennes entretiennent un rapport particulier à l'improvisation ce qui va interpeller bon nombres de musiciens jazz. C'est le cas pour Don Cherry très influencé par les chants Druphad (expression musicale classique la plus ancienne de la musique de l'Inde du Nord, improvisation dans les modes mettant en scène la plupart du temps un chanteur accompagné d'un joueur de tablas). L'improvisation pour Don Cherry résonne comme une manière d'être au monde, une façon de vivre.
L'évolution du free-jazz va s'opérer de manière rhizomique à partir de son émergence au début des années 60 suite à l'album FREE JAZZ d'Ornette Coleman. On va assister à l'apparition de nouvelles formations insolites et jamais entendues dans la sphère jazz (le cas du duo par exemple comme expliqué ci-dessus). Les musiciens vont commencer à graviter comme des « électrons libres ». Cette tendance existait déjà dans le cadre des jam-sessions mais la différence maintenant c'est que les musiciens ne vont plus reprendre des bases connues (standards) mais s'adonner à de joyeuses improvisations collectives.
Cette mutation des formations va induire aussi une mutation au niveau des pratiques et hybridation de l'instrumentarium. Il sera de moins en moins rare de rencontrer par exemple des percussionnistes affublés de toute une série d'accessoires leur donnant accès à une palette de sons plus large, plus riche et parfois improbable. Recherches de textures pour certains, exaltation et tonitruance pour d'autres, révolution identitaire, chassé-croisé entre compositions et improvisations : l'ébullition free-jazz va être un vaste laboratoire de recherches libératoires.
On va voir émerger différents courants. Les 2 principaux seraient grosso modo une veine liée aux musiciens vivants aux Etats-Unis (tonitruance & « black power » : Albert Ayler, Cecil Taylor, Ornette Coleman...) et l'autre à ce qu'on appelle l'improvisation libre en Europe (jeu plus abrupt et escarpé : Han Bennink, Derek Bailey, Evan Parker...). Mais tout ceci reste une nébuleuse largement perméable sans frontières.
BB
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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