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Yaël ANDRÉ : « Histoires d’amour » - (Belgique, 1997 – DVD / C.B.A., 2009) / « Chats errants [Zones temporaires d’inutilité] » (Belgique, 2007 – DVD / C.B.A., 2009)

 

HISTOIRES D'AMOUR - YAËL ANDRÉ - DVD - TW0562

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Romances en paroles

 

yael andréLe haut du dossier d’une chaise vide dans le bas du cadre puis, en surimpression, quelques mots d’explication: à la fin des années nonante, la cinéaste bruxelloise Yaël André a demandé à quarante amis et connaissances de s’asseoir devant sa caméra vidéo « pour [lui] raconter une histoire d’amour, ou plus précisément, une histoire de déclaration d’amour ». Tournant apparemment le dos (on nuancera plus loin) à la conception – majoritaire – du cinéma comme un art de motion pictures (acteurs en mouvement; mouvements de caméra), Histoires d’amour s’inscrit plutôt dans une lignée – minoritaire – de films tels que L’Histoire du Japon raconté par une hôtesse de bar de Shohei Imamura, L’Ordre de Jean-Daniel Pollet ou, pour citer des exemples belges et plus récents, Do You Remember Revolution de Loredana Bianconi ou La Peur tue l’amour de Patrick Carpentier qui réussissent le pari du « simple » enregistrement d’une ou de plusieurs paroles cadrées « face caméra ». Des mots s’enchaînent, des idées s’imbriquent, des histoires se racontent, des émotions passent… Et ce n’est pas qu’il n’y ait pas d’images. Déjà à l’écran, une bouche s’active, se referme parfois dans un moment de pause… Des yeux bougent, un regard toise ou, au contraire, fuit l’axe de prise de vue; des mains virevoltent en de singulières chorégraphies… Puis, en notre boîte crânienne, devant les parois de notre petite caverne intérieure de spectateur, il y a l’imagination qui travaille, qui bouche les trous, qui « tourne » – invente ou ravive – ses propres images personnelles pour venir faire écho à cette parole d’autrui qui nous touche et nous inspire. Et du coup, au-delà de la rigueur assez ascétique du dispositif de prise de vue (le noir et blanc, l’immobilité de la caméra, un seul cadrage, un fond sombre immuable), il y a de belles « images » : un vol de libellules géantes, la neige qui tombe sur Bruxelles une nuit de la Saint-Sylvestre, la mystérieuse salle des guichets du « Ministère des oiseaux » ou la lumière si particulière du soleil qui, à l’aube, illumine Alexandrie depuis le désert voisin…

Ce qui fait la réussite cinématographique d’Histoires d’amour, c’est d’abord l’intelligence et le senti des choix de montage de la cinéaste et de son monteur Matyas Veress. De la quarantaine de proches filmés, un quart apparaît dans le film tandis que vingt-huit autres personnes sont remerciées au générique mais ne se retrouvent pas dans le film fini. Parmi les onze intervenants retenus, certains « crachent » ou lâchent leur histoire en deux minutes et en un seul tour de piste tandis qu’une poignée d’autres entament quelques sagas pleines de faux-départs ou de rebondissements, de presque dix minutes chacune et qui, découpées en cinq ou six « épisodes », viennent donner une colonne vertébrale au film à laquelle les autres témoignages plus brefs viennent s’accrocher. Ainsi, entre singularité et portée plus partagée des souvenirs (on se méfiera du piège de la formule toute faite de « la portée universelle »), des fils narratifs se nouent, par similitudes et ressemblances (à l’Égypte touristique d’un animateur de club de vacances succède l’Égypte – aussi en partie touristique, mais différemment – d’un expatrié égyptien de retour au pays) ou, parfois se cassent, par ruptures et dissemblances (la fausse assurance « fanfaronnante » d’un dragueur français sûr de son coup – au moins en apparence, au moins dans la mise en récit de son témoignage – faisant suite à la touchante difficulté d’un ultra-timide bruxellois à déclarer sa flamme). Et à distance, comme des rimes cachées de ce qui relie ces histoires, viennent pointer des figures récurrentes et signifiantes du temps et de l’espace (propices à la confidence amoureuse) telles que la nuit et l’aube, le voyage lointain et la dérive dans sa propre ville.

Enfin, à la différence des autres films de paroles mentionnés en début d’article, Histoires d’amour est un film souvent très drôle. Rires peut-être nerveux liés à la confidence publique de souvenirs intimes, exaltation grisante de la résurrection de moments enivrants, autodérision momentanée, humour parfois involontaire des formules de langage et burlesque des situations – mais aussi, ponctuellement, accents de tristesse et de mélancolie – s’y entrelacent de manière très organique.


Philippe Delvosalle

Aussi dans La Sélec, Chantal, ou le portrait d’une villageoise (1977-1978) : rencontre sonore de Luc FERRARI et Brunhild MEYER avec une jeune fille des Corbières. Un seul témoignage mais un entrelacs des pensées de la jeune fille sur les différents pans de son existence (amour, famille, ruralité, politique, rêves et désirs…) proche du montage de Yaël André et Matyas Veress dans le film ci-dessus.

 

 

 

CHATS ERRANTS (ZONES TEMPORAIRES D'INUTILITÉ) - YAËL ANDRÉ - DVD - TW0561

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Dames-à-chats et géopolitique du terrain vague

 

chatsPar la fenêtre de mon bureau, j’aperçois une palissade. Une banale enceinte de planches qui entoure une minuscule surface de taillis, de fourrés, de quelques mètres à peine. Régulièrement, mais sans que j’aie pu encore en déterminer le calendrier précis, une voiture s’arrête devant cette clôture, et en descend une dame, qui écarte les branchages avec précaution, et entreprend aussitôt de dresser, dans les buissons, un repas d’écuelles de lait, de pâtées, de mie de pain, etc. Le manège dure quelques minutes, et attire rapidement les quelques chats errants du quartier, qui alors sortent du bosquet, et prennent place, invités, comme à table. Ce petit jeu se déroule probablement au même moment un peu partout dans la ville, derrière d’autres murs de planches, partout où l’on trouve des terrains vagues, des chancres, temporaires depuis des années, des lieux non-réclamés. Des superficies parfois très importantes s’étendent ainsi, en marge des rues et des habitations, dissimulées aux regards par une haie, une grille, une vieille porte jamais vraiment fermée, et sont visitées uniquement par les chats, et par ceux qui les nourrissent. Les dames-à-chats, et les messieurs-à-chats, s’immiscent ainsi dans des lieux secrets, des lieux hors-plan, dont ils semblent être seuls, avec les chats, bien sûr, à connaître l’existence.

Ces endroits, à l’écart des chemins battus, comme on dit, sont définis tour à tour comme vagues, comme abandonnés, comme vides. Ils sont invisibles parce qu’ils n’ont pas de fonction, pas de définition précise. En gros, ils sont considérés comme inutiles. Yaël André s’est prise au jeu, et a poursuivi cette logique dans ses derniers retranchements, et a étendu cette exploration à tous les lieux, les thèmes, les domaines qu’une errance dans ces non-lieux pouvait révéler. Elle aborde ainsi successivement toutes les catégories dans lesquelles rentrent, ou ne rentrent pas, ces territoires: la géographie, la cartographie, la psychogéographie, l‘administration, l’économie, le droit … En prenant le parti de la dérive et de la flânerie, elle examine les fonctions de ces lieux, le statut de ces zones et de ces êtres, chats et humains, qui semblent échapper à la loi de l’utilité, de la valeur d’usage. Sans définition, sans réglementation, sans objet, ces endroits secrets, ne seraient que « des trous dans l’ordre, dans la nécessité ». Mais la situation n’est bien sûr pas aussi simple, ni partout pareille. Ainsi les terrains vagues de Bruxelles ne sont  pas ceux de Hambourg, et la vie des chats errants d‘ici n’est pas celle des chats de Rome. Les volontaires qui les nourrissent sont eux aussi différents d’un cas à l’autre, quelquefois solitaires, isolés, mais parfois au contraire organisés en collectivités très méthodiques qui se répartissent les courses et le planning des « livraisons ». D’autres, à Rome, sont engagés par la municipalité, qui a sous sa tutelle la population féline, classée patrimoine culturel de la ville, au même titre que les ruines antiques, pour s’occuper du bien-être des citoyens-chats.

Alors des lieux inutiles ? Bien sûr leur valeur n’est pas économiquement compétitive, et leur rôle ne cadre pas avec le strict fonctionnalisme de notre société. Les gens qui les traversent ne sont pas en service, ni même en voyage ou en promenade, et leur passage à travers ces espaces répond à d’autres logiques. Les chats contribuent ainsi à faire subsister des lieux qui, sans eux, auraient disparu de la carte. Ces zones sont vivantes, puisqu’ils y vivent, et que des gens les visitent. Les témoignages s’accordent pour dire que nourrir les chats est un plaisir. Or peut-on dire le plaisir inutile ? Il s’agit bien sûr d’un acte gratuit, mais comme la dérive à travers cet autre versant de la ville, cet autre part, c’est ce qui leur donne tout son sens.

Benoit Deuxant

 


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