Un saxophoniste et un ensemble vocal classique officient dans l’espace de résonance qui porte les œuvres de subjectivité en subjectivité.
« J’entends attirer l’attention sur les présences électives que les créateurs interprètent en eux ou dans leurs œuvres, sur les 'compagnons de route', sur ces autres voix, à l’intérieur de la leur qui peuvent donner même aux actes de création les plus complexes dans leur caractère solitaire et novateur une trame commune, collective. »
Dans son essai, Grammaires de la création, George Steiner prête à l’œuvre de multiples potentialités; celle de ne pas être; celle d’être ce qu’elle est et pas autre chose ; celle de tout ce qu’elle pourrait être. Échappant à son créateur, l’œuvre existe par ce qu’elle inspire, par ce qu’elle devient quand nous, hommes auditeurs, l’entendons, l’écoutons, la refaçonnons. Notre pensée, notre sensibilité l’altèrent. C’est dans cet espace de résonance de l’œuvre, laissé à l’infini des potentialités et à nos imaginaires, à nos sensibilités autant qu’à nos inspirations, que peut naître l’idée de l’accointance, car l’œuvre dégage des forces de suggestion et sa force peut être mesurée à la dynamique d’inspiration et d’influence qu’elle a engendrée chez d’autres créateurs.
Manfred Eicher, producteur de musique, fondateur du label ECM, arpenteur de ce territoire du pourrait être, écoute et pense la musique. Dans cet espace de résonance s’épanouit une écoute intérieure. Il entend des musiques qui n’existent pas encore. Quelque chose se tend, s’insinue entre les œuvres existantes et autre chose, un point de rencontre possible, un point d’accointance qui ouvre un dialogue inédit entre des artistes de différents répertoires, de différentes cultures, qui engendre des accords intimes entre différents instruments, et déstabilisant nos habitudes d’écoute, allie le profane et le sacré, transmute l’espace-temps, reliant par la voix des instruments les temps anciens aux temps contemporains. La résonance des œuvres préexistantes à l’inspiration engendrée par l’écoute intérieure est transcendée par l’accointance qui se crée.
Si je dessine un polygone, inscrivant le nom de Manfred Eicher et les noms d’artistes d’ECM à chaque angle de cette figure puis que je trace des lignes selon les connexions qui se sont réalisées entre ces artistes, se tisse un réseau qui dessine une figure complexe et fascinante. Le phénomène est particulier au label ECM, creuset de ces combinaisons impromptues. Si les accointances sont multiples, les œuvres des différents artistes qui s’y investissent restent originales, mais recèlent la potentialité de ces accords singuliers. Ils peuvent se reconnaître d’une même expérience, ou d’une même pensée de la musique et s’engager dans cette collaboration sans qu’aucune contrainte de l’autre ne soit ressentie, mais bien un accord, un art du « joué ensemble », dans une forme de dépassement de l’ego.
Manfred Eicher est musicien, il connaît bien les artistes qu’il produit, il connaît leurs œuvres. Il travaille dans ces résonances-là, pourvu qu’il ait senti leurs voix, et au-delà, leur rayonnement poétique, celui qui éclaire le silence de l’écoute intérieure. Lorsqu’il entend la voix d’un saxophone qui s’accorde aux voix chorales d’un plain-chant, une musique qui n’existe pas encore, c’est le saxophone de Jan Garbarek qu’il entend. Le saxophoniste a travaillé un son qui n’appartient qu’à lui. Il fut parmi les premiers à pénétrer d’autres univers sonores, s’ouvrant aux modes et aux sons des différentes traditions musicales du monde, investiguant déjà lui-même le champ des combinaisons possibles, des accointances novatrices.
Sous l’inspiration de Manfred Eicher, Jan Garbarek et l’Hilliard Ensemble se rencontrent autour des musiques de Christobal de Morales, de Pérotin, Pierre de La Rue et de compositions anonymes du XVIème siècle. La rencontre engendre l’album Officium devenu un album phare du label. Le saxophone de Garbarek ne vient pas altérer la musique originelle, il s’insinue dans ses silences, il les éveille, il éclaire les vides énigmatiques propres au plain-chant où les voix humaines dialoguent avec le silence, où les mots sont la seule musique, les sons de l’âme. Peut-être la voix du saxophone nous rend-elle la musique de ces mots soudain plus proche. Troublant notre perception du temps, elle nous relie aux compositeurs de ces temps anciens, elle crée un espace d’accointances multiples, singulier et novateur. « Nous l’avons fait les uns pour les autres, en l’absence de public, ce sont là des interprétations achevées, uniques, qui jamais plus ne redonneront les mêmes sonorités », écrit John Potter, membre de l’Hilliard, dans le commentaire figurant sur le livret de l’album Mnemosyne, deuxième opus de l’alliage Hilliard-Garbarek. John Potter semble par ces lignes nous exclure, nous les auditeurs, le public auquel l’enregistrement était tout de même destiné et l’on peut imaginer que l’expérience ait été à ce point extraordinaire que les musiciens se soient retrouvés isolés dans une forme d’intimité spatiale et temporelle de leur musique. Qu’est-ce que cette musique ? écrit encore John Potter. Nous n’avons pas de nom pour elle : elle est tout simplement ce qui s’est passé quand un saxophoniste, un quatuor vocal et un producteur de disques se sont mis ensemble pour faire de la musique.
La rencontre de Tigran Mansurian, compositeur et Kim Kashkashian, violoniste, tous deux d’origine arménienne, se fonde sur leur besoin de vivre avec les mélodies traditionnelles arméniennes, celles de leur enfance, sensibilité qui les engagera conjointement dans le travail de plusieurs albums, Hayren, Music of Tigran Mansurian and Komitas, et Neharo. En outre, Mansurian, convoque l’Hilliard Ensemble, Jan Garbarek et Kashkashian pour la composition de l’album Monodia. Et Jan Garbarek convie Kim Kashkhashian pour son album In Praise of Dreams. Le travail de tous ces artistes procède de la même pensée de la musique, de cette même recherche. Ils explorent les musiques profanes et sacrées, ils sont attachés aux mélodies, héritage des musiques traditionnelles, ils ont une connaissance du silence, spirituelle et sensuelle. Cette conscience de la suprématie du silence sur le son, de ses énigmes, imprègne leurs œuvres et leur confère ce caractère méditatif et poétique que l’on reconnaît au label. Et les musiciens cités ont créé cet extraordinaire réseau de connexions au sein du label, car enregistrer chez ECM est une expérience de travail si particulière qu’au-delà des accointances initiées par Manfred Eicher, elle génère des affinités durables.
Anja Lechner, violoncelliste allemande, membre du Rosamunde Quartett, fait partie du réseau. Musicienne du répertoire classique, elle s’ouvre au jazz et à d’autres univers musicaux. On la retrouve sur l’album Nostalghia- Song for Tarkovsky, de François Couturier, pianiste de jazz français, avec Misha Alperin, pianiste et compositeur ukrainien sur l’album Her First Dance, et avec Dino Saluzzi, en rencontres-improvisations entre le bandonéon et le violoncelle, entre la tradition musicale de l’Argentine et la culture classique européenne. Les teintes mélancoliques du bandonéon, instrument populaire, se mêlent aux sonorités graves et profondes du violoncelle académique, les deux instruments s’accordent, jouent véritablement ensemble, et l’émotion naît autant de la musique que de la beauté des visages des deux musiciens, de leurs expressions, et de les voir, dans leurs gestes, dans les mouvements de leurs corps rivés aux instruments, si concentrés, si attentifs l’un à l’autre. Hors des pressions commerciales, des modes ou du conventionnel, l’accointance est un élan de créativité de l’un vers l’autre dans lequel l’ego du musicien s’efface pour coexister avec l’autre, pour aller vers un ailleurs de lui-même.
Anouar Brahem, musicien tunisien renommé, joueur d’oud et compositeur, est enregistré par ECM depuis une vingtaine d’années. L’oud est un instrument poétique et Anouar Brahem, héritier des traditions musicales arabes, un musicien-poète dont les compositions et les improvisations dansent à la lisière des genres. Cette transgression poétique ouvre l’espace, ne connaît de limites que la conscience créatrice du musicien qui se retrouve en accointance avec plusieurs artistes du label. L’album Le Pas du chat noir est réalisé avec François Couturier et Jean-Louis Matinier avec lesquels il collabore sur plusieurs albums, dont Le Voyage de Sahar. Il joue avec Jan Garbarek et Ustad Shaukat Hussain sur l’album Madar, avec John Surnam et Dave Holland sur Thimar. Et dans l’album Conte de l’incroyable amour, son oud improvise autour du silence, poème ou prière, une musique de l’âme.
Sounds and Silence est le titre du film documentaire réalisé par Peter Guyer et Norbert Wiedmer. Intrusion esthétique et poétique dans la vie et l’univers musical de Manfred Eicher, celui de son label et surtout des musiciens dont il produit les œuvres. Fascinante immersion dans les processus d’enregistrement, dans le travail des matières musicales et du son, aboutissement de longues séances d’enregistrements d’improvisations, de réflexions, de montage, de la qualité de ce travail collectif. Témoignages des musiciens qui parlent de Manfred Eicher, de sa capacité d’écoute, de concentration, d’attention aux autres, de la passion qu’il éprouve pour son travail. Eleni Karaindrou le dit aussi poète.
La musique est silence interrompu. Chaque note qui naît et s’éteint reste en dialogue avec le silence. Cette phrase de George Steiner (Grammaires de la création) aurait pu être écrite par Manfred Eicher, et peut-être lui, aurait-il plutôt écrit : chaque son qui naît et s’éteint reste en dialogue avec le silence.
Françoise Vandenwouver
Magazines > La Sélec> La Sélec n°20 - 1er février 2012 > ECM, label historique et creuset d'accointances