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L’OREILLE PLURIELLE, L’OREILLE LIBRE

 

Le Kronos Quartet, quatuor à cordes classique, publie en 1984 et 1985 deux enregistrements monographiques de transcriptions d’œuvres jazz, l’un consacré à Thelonious Monk et l’autre à Bill Evans, un Noir et un Blanc. Il entame ainsi une diversification de ses activités hors du répertoire classique. Pour certaines compositions, il s’adjoint les services de musiciens jazz, Eddie Gomez, Jim Hall, Ron Carter. À l’époque, les nouveautés à la Médiathèque sont présentées et écoutées mensuellement par des groupes de travail pilotés par des « conseillers » selon chaque genre musical. À l’intérieur de ces collectifs non soumis à quelque intérêt commercial que ce soit, des passionnés confrontent leurs impressions et jugements. Ce ne sont pas forcément des spécialistes, simplement des personnes qui de par leur métier consacrent beaucoup de temps à écouter de nombreuses créations en pratiquant inévitablement une discipline soutenue de comparaison. Je vais m’attacher à donner quelques indications schématiques sur la réception de certaines œuvres à l’intérieur de ces entités professionnelles d’écoute de la musique, comme révélatrices des changements qui s’opèrent dans les manières d’écouter les musiques.

La perception de ces enregistrements du Kronos par le groupe dédié à la musique classique et celui orienté vers le non-classique aura été très différente. Du côté classique, il y a de l’estime pour le beau travail de transcription, on applaudit le jeu qui reste rigoureux malgré le déplacement vers une musique plus « facile », bref on goûte le savoir-faire savant tout en considérant que cela n’apporte rien au patrimoine du quatuor à cordes. C’est forcément en deçà – que ce soit pour le raffinement de la forme et l’exploitation de la virtuosité –, de ce que l’on trouve chez les compositeurs qui ont composé pour quatuor à cordes. Les disques intégreront la collection jazz. Du côté des amateurs de jazz, la réaction est plus critique : on savoure aussi le beau jeu non sans souligner avec quelque perfidie une forme de « lissage » du jazz, une opération savante de « blanchissement ». Néanmoins, l’élégance racée du résultat est perçue comme flatteuse, une marque de reconnaissance. Ce qui est considéré comme « raté » apparaît comme la preuve que le jazz préserve ce quelque chose qui « ne s’apprend pas dans les conservatoires ». Reconnaissance, oui ; récupération, non ! Ce qui pouvait sembler une démarche d’ouverture déclenche une série de réflexes conditionnés par les clivages entre genres.

kronos

Ensuite, de 1986 à 1988, le Kronos déclenche, de manière plus subtile et radicale, les passions au sein d’une communauté d’amateurs qui s’élargit lentement. Il publie trois disques dont le programme rapproche des œuvres de provenance multiples : classiques, avant-garde classique, avant-garde non classique, musiques traditionnelles, musiques pop, rock, blues, etc. Il ne s’agit plus simplement de proposer une démarche d’interprètes variant ses terrains d’interventions, mais de refléter aussi une pratique d’auditeur qui, au quotidien, là où il écoute les musiques qui l’intéressent, décloisonne, traverse les styles et les genres, associe par l’écoute active des registres que les conventions jusqu’ici distinguaient et séparaient. Le sociologue Bernard Lahire a montré comment la diffusion des biens culturels par la radio, la télévision et aujourd’hui par Internet avait brouillé les pistes entre culture savante et culture populaire. Les publics ne sont plus étanches et, selon leur capital culturel, peuvent goûter des plaisirs que l’on jugeait autrefois inconciliables avec leur « classe ». Cette nouvelle culture de l’auditeur, forcément, un jour se répercute du côté de ceux qui créent les musiques. Les musiques de DJ sont typiquement des musiques d’auditeurs. La manière de procéder du Kronos révèle, peut-être pour la première fois de manière aussi structurée, que cette évolution envahit aussi le champ plus hermétique du classique. Leurs programmes enregistrés ne sont pas de simples compilations variées, mais des choix réfléchis, argumentés, articulés par une sensibilité éclairée. Leur album de 1986 ne met pas simplement Jimi Hendrix sur le même pied d’égalité que Conlon Nancarrow dans un souci d’épater. Il tresse et célèbre les affinités qui justifient cette nouvelle approche. En écoutant la première fois White Man Sleeps d’une traite, on perçoit certes des nuances dans les climats, les attaques et la corporéité des différents opus, mais on passe sans heurts de Charles Ives à Béla Bartok en rencontrant Jon Hassell et Ornette Coleman. Même effet de continuité paradoxale avec Winter was Hard où l’on voyage de Terry Riley à Arvo Pärt puis à Anton Webern, John Zorn, John Lurie, Alfred Schnittke et Samuel Barber en s’émerveillant de complémentarités ramifiées jusqu’ici trop occultées entre les époques, les écoles, les personnalités. Une continuité. Le Kronos joue habilement avec les différentes instances de légitimation, détecte les influences qui ont circulé du classique au non-classique (par exemple l’influence de Webern sur Zorn) comme du populaire vers le classique (le trajet de nombreux airs traditionnels). Même si la démarche de cette formation musicale classique n’est pas exempte de calcul – l’obligation de toucher d’autres publics et débouchés, diversifier les réseaux de salles de concert, elle bouleverse l’habitude d’entendre la musique selon l’histoire académique, compartimentée genre par genre et selon des échelles de valeurs. Ce n’est pas une invention du Kronos, c’est quelque chose qui infusait et germait dans l’air du temps, dans les attitudes éclairées de certains mélomanes, mais ils en ont tiré une ligne éditoriale et une stratégie affirmées et à long terme. Ils amplifient et diversifient, au passage, la fonction de l’interprète comme acteur décisif des dynamiques de reconnaissance.

Dans les années 1990, le Kronos englobe dans sa démarche des musiques dites du monde (traditionnelles ou classiques) pour des associations à forte connotation interculturelle. De cette manière, il élargit son audience et gagne en répercussion médiatique. Dans un mélange d’œcuménisme musical bon teint – la musique pour rapprocher les peuples –, et de militantisme chic contre l’uniformisation globale des cultures, ils se gardent bien de s’égarer dans le n’importe quoi des fusions artificielles. Ils ont toujours eu suffisamment de flair dans la manière d’établir des correspondances entre expressions différentes pour que le soupçon de courir après le sensationnel soit tempéré par la sensibilité de la démarche et sa « magie ». Si le résultat fait heureusement débat, il ne faut pas négliger les effets d’ouverture que ce travail a rendus possible. Je me souviens de multiples cas concrets où des habitués de médiathèques, plutôt classiques d’oreille, s’intéressaient soudain autrement à l’existence de Jimi Hendrix ou Ornette Coleman. Et vice versa : des fans d’Hendrix prêtant une attention différente à la musique pour quatuor à cordes.

Il reste néanmoins que cette exploration des convergences intérieures et non encore cartographiées entre musiques assignées à des esthétiques bien distinctes et éloignées les uns des  autres par les géographies et les contextes socio-économiques laisse émerger la possibilité d’une mystique universelle, une spiritualité musicale habitant tous les peuples et, par ricochet, niant les différences. C’est peut-être quelque chose de ce genre qu’explorera Manfred Eicher fasciné par le sacré de la réverbération dont il fera la marque de fabrique de son label ECM. Le halo lumineux du son, son aura spirituelle sans âge, éternelle. Il favorisera la collaboration emblématique entre le saxophoniste Garbarek et l’ensemble Hilliard sous l’intitulé sans équivoque Officium. Le succès, dans la presse et le public, fut et reste immense. Il donne encore lieu aujourd’hui à des concerts. La controverse aussi fut vive : s’agissait-il de coups de génie ou de charlatanisme, d’audace ou de racolage, de superbes correspondances ou d’accointances, dans le sens de mariage arrangé selon des vues intéressées ? On ne peut figer ces choses dans une compréhension univoque. Les conversations passionnées qu’elles suscitèrent entre médiathécaires et entre visiteurs des médiathèques, sont à prendre comme des retombées positives où le sentir la musique redevient le vrai sujet des échanges.

Effectivement, ces expériences ont le mérite de rompre, au profit d’une audience plus large que celle des chercheurs, la rigidité dune histoire des musiques selon des valeurs préétablies. Écouter, c’est découvrir, s’approcher des musiques pour les entendre autrement, produire sa propre subjectivité et interpréter personnellement comment les musiques forment des histoires. C’est en étant soi-même à l’écoute des correspondances que notre sensibilité va débusquer entre telle œuvre classique et telle pièce du répertoire rock, jazz ou des traditions sibériennes, entre telle chanson de variété et telle fugue d’orgue, et, c’est en interrogeant ces correspondances ou accointances qui émergent de nos relations aux musiques, que l’on redécouvre sans cesse la musique comme un territoire vierge, toujours à explorer. Pour cela, il faut se mouvoir entre les genres, les époques, les valeurs autoritaires et se mouvoir c’est privilégier le vivant et le senti. « Car l’être vivant est aussi, et peut-être d’abord, un être qui se meut. » Et c’est bien cet art de se mouvoir qu’un ensemble comme le Kronos contribue à rendre accessible à tous. Comme base fondamentale d’ouverture de la culture. « Le sentir n’est pas intériorisation, mais sortie de soi, empiétement vers la chose même. Il ne faut pas comprendre par là qu’il s’approprie une chose déjà disposée à distance: il en déploie plutôt la distance en la faisant apparaître et, dans cette mesure, préserve la profondeur de ce qu’il atteint.Sentir, ce n’est pas posséder, c’est laisser être. » (La Perception. Essai sur le sensible. Renaud Barbaras, Vrin). Écouter par correspondances s’inscrit bien dans ce programme : ne pas posséder ce que l’autre exprime dans la musique selon des catégories et des étiquettes qui figent à la fois les œuvres et les appareils sensibles. Laisser le sentir libre, au service du vivant et de la profondeur mobile.

Pierre Hemptinne


  • QUATUOR A CORDES CONTEMPORAIN "WINTER WAS HARD" - FA3112
    KRONOS QUARTET - SAN FRANCISCO GIRLS CHORUS
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À lire
Renaud BARBARAS : La Perception. Essai sur le sensible (Vrin / Moments philosophiques, Paris 2009)