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WILL OLDHAM, LE PRINCE VAGABOND

 

Dominant / dominé ? Digérer, être digéré ? Pourquoi choisir ? L’entre-deux est si bon ! Balades et collaborations anonymes…

Dans la typologie de l’accointance, voici une configuration où l’on pourra juger que le rapport entre les différents musiciens et répertoires est déséquilibré, mais qui présente cependant un certain intérêt, c’est la figure du musicien vagabond. Toujours en mouvement, passant de rencontre en rencontre, il nourrit de celles-ci son art, qui reste pourtant éminemment personnel, qui reste avant tout le sien. S’il va à la rencontre de l’autre, c’est motivé par son propre intérêt; plus qu’un intérêt même, un besoin d’utiliser l’apport de l’autre, de l’absorber, de le retraiter dans sa propre machine créative. Une accointance dont la balance penche clairement d’un côté donc, où un créateur vampirique se fournit en sang frais auprès de musiciens consentants.

Le musicien vagabond se met cependant en danger dans ce type de parcours, il voyage léger, muni seulement de l’essence de son expression, s’engageant dans des relations aux résultats hasardeux, que son propre génie maintient en tout cas dans une perspective d’œuvre globale, dont les fragments luisent d’éclats contrastés, mais instantanément reconnaissables.

woC’est la personne de Will Oldham qui m’a amené à tenter de cerner cette figure peut-être archétypale. Toujours en chemin, sa discographie abondante est instantanément reconnaissable et homogène pour l’initié, mais est également le témoignage d’un parcours instable qui l’a vu enregistrer avec plus de 200 musiciens depuis 1993 et la sortie de son premier album sous le nom de Palace Brothers (There Is No-One What Will Take Care Of You) et adopter le nom de scène de Bonnie « Prince » Billy en 1999. Dans ce casting à la fois cohérent et foisonnant, il y a bien sûr différents cercles : quelques proches avec qui les collaborations sont nombreuses surtout dans les débuts, d’autres musiciens notables de la sphère musicale qu’il habite, et des rencontres fugaces dont la liste ne peut laisser présumer s’il s’agit de brèves et intenses liaisons « accointiques » ou de simples opportunités d’enregistrement.

Will Oldham amorce donc sa carrière discographique au début des années 1990 à Louisville, dans le Kentucky, et se fait remarquer par le premier album de son projet Palace Brothers. Un peu comme si la country était partie en errance avec l'indie rock dans une vallée écrasée par le soleil, les chansons y sont acoustiques, boiteuses, crues, et habitées par une voix efflanquée. Dans un paysage du rock alternatif à l'époque en pleine ébullition – c'est l'époque du style grunge –, l'album est une déflagration par son économie de moyens et sa puissance expressive. Will Oldham, auteur et compositeur, le réalise avec des amis de jeunesse, parmi lesquels plusieurs membres d'un autre groupe culte de cette période, Slint. C'est le début d'une carrière prolifique et voyageuse. Il est cependant quelques moments particuliers dans ce parcours remarquable, deux au moins, où ce solitaire se retrouve dans une position d'échange inhabituelle pour lui.

En 2004, lui qui se trouve dans un rapport instable de contrôle de son oeuvre, à la fois tout puissant et organisant lui-même sa mise en danger, il se retire en quelque sorte de son répertoire avec l'album Sings Greatest Palace Music. Ses 15 titres ont été choisis par ses fans dans son propre répertoire, mais surtout ils sont réarrangés et enregistrés à Nashville avec des musiciens de studio. Depuis ses débuts Oldham aborde de biais la country, ce genre américain majeur dont on néglige en Europe l'impact qu'il exerce encore là-bas. Ici il se retrouve dans son épicentre créatif. Et alors que normalement c'est Oldham qui digère ses collaborateurs, ici Nashville digère Oldham, non pas que le résultat soit un produit orthodoxe de cette industrie musicale, mais pour la première, peut-être la seule fois, on entend un chanteur maintenu sous le joug de sa musique; il semble, de manière touchante, vouloir faire du mieux qu'il peut pour poser sa voix sur ce tapis ouvragé par de roublards faiseurs. Étonnant, déstabilisant pour les amateurs fidèles, ce travestissement dans un costard un peu trop clinquant de ses meilleures chansons est aussi émouvant en ce qu'il les présente dans ce qui est une nouvelle fragilité : Oldham a pris ses meilleures chansons et est arrivé nu à Nashville, où il s'est fait rhabiller comme un enfant du pays. L'album regorge de piano, de violon, de slide, de choeurs, Oldham y chante d'une voix de velours, c'est le punk, l'hérétique, qui se rend aux gardiens du temple.

À la même époque, avec l'album The Brave And The Bold, titré avec peu d'humilité d'après une série de superhéros de DC Comics, qui ne sortira qu'en 2006, Will Oldham se retrouve à nouveau de son chef dans un autre contexte inhabituel pour ce qui constitue sans doute sa collaboration artistique la plus équilibrée. Il s'agit là d'enregistrer un album de reprises avec un autre groupe phare de sa génération, Tortoise, qui a livré dans la deuxième partie des années 1990 des albums de rock instrumental qui comptent parmi les plus grandes réussites de la période. Le groupe de Chicago pratique un rock savant et hybride, informé de dub, de techno, de krautrock, de musique contemporaine. Le répertoire ici choisi est divers, de Milton Nascimento (chanson brésilienne) à Elton John (pop mainstream seventies) en passant par les Minutemen (punk américain). Oldham apporte sa voix, Tortoise son efficacité musicale, le résultat est tout simplement puissant, on y entend chacun faire un pas vers l'autre pour se mettre au service de l'objectif commun de servir une dizaine de chansons qui constituent en quelque sorte leur territoire partagé. Cet album est une accointance pleinement réalisée.

Après ces deux expériences singulières pour lui, qui le montrent dans un rapport moins dominant à l'autre, Will Oldham reprend ses pérégrinations, cherche toujours de nouveaux partenaires, d'un statut en général inférieur au sien, lui déjà vieux routier et « personnage » de la scène musicale, et absorbe sans remords leurs influx pour les faire siens. Il est en Islande avec l'arrangeur Nico Muhly pour The Letting Go en 2006, enregistre encore en 2007 un minialbum de reprises (Ask Forgiveness) avec Greg Weeks et Meg Baird du groupe Espers. Tout cela sort bien sûr sous son seul nom.

Le temps s'écoule et on le retrouve fin 2011 avec Wolfroy Goes To Town, enregistré avec des musiciens nettement plus jeunes que lui et de peu de renom. Cet album-ci est très dépouillé, touché parfois par la grâce, c'est du Bonnie Prince Billy à 100% et c'est un bon cru, alors que les années précédentes, que nous n'évoquons pas ici, l'avaient montré un peu égaré.

Parcours interpellant que celui de Will Oldham: solitaire, écorché, prolifique, il semble doté d'un génie particulier, un génie proche de la nature en ce qu'il ne peut éclore que si son expression est en quelque sorte fécondée par le travail industrieux de musiciens qui, tels des insectes pollinisateurs, n'entretiennent le plus souvent avec lui qu'une relation fugace. Dans ce vagabondage au long cours, Oldham n'a donc que rarement ouvert sa pratique à une réelle influence de ses collaborateurs. Ce fut le cas à Nashville, ce fut le cas dans son enregistrement avec Tortoise. Ces deux rencontres sont des jalons particuliers qui permettent de mieux comprendre, de mieux apprécier, l'oeuvre sauvage d'un magnifique marginal de la musique américaine de ces vingt dernières années.

Jean-Grégoire Muller