Face au réacteur éventré dans l’explosion de 1986, impressionnés et émus, les jeunes ukrainiens de Chernobyl 4 Ever interrogent les ruines : « Quel impact a eu cet événement sur la vie de mon père ? » La centrale et ses alentours sont des lieux hantés par le souvenir. Avant l’explosion, la ville de Pripiat hébergeait les ouvriers du nucléaire. Aujourd’hui déserte, elle témoigne de la catastrophe. On y mesure le temps qui passe et l’ampleur du drame. La peinture s’est érodée et ne forme plus que de larges écailles molles sur les murs. De grands lambeaux de papiers peints s’effondrent jusqu’au sol jonché de débris et de jouets d’enfants abandonnés. Le lieu possède la force du témoignage, essentiel à la mémoire collective, et raconte ce que les gens ont perdu dans la précipitation d’un départ qu’ils croyaient temporaire : vêtements, photos, livres, souvenirs, etc. L’invisible, mais palpable présence des « liquidateurs » sacrifiés dans l’extinction de l’incendie, reste comme arrimée à la grande cheminée. La zone contaminée semble être devenue un lieu de mémoire qui, pour l’historien Pierre Nora « n’est pas ce dont on se souvient, mais là où la mémoire travaille, non la tradition, mais son laboratoire ».

Le documentaire dévoile les enjeux liés au nouveau projet de confinement de la centrale. Destiné à contenir la radioactivité, sa pertinence est discutée, le combustible n’est peut-être plus là où on aimerait qu’il soit resté. Au-delà des interrogations scientifiques, c’est une autre question qui émerge : celle du rôle des traces du passé. Le nouveau sarcophage enveloppera le réacteur, la cheminée sera abattue. La cicatrice disparaîtra du paysage, camouflée par une enveloppe vide qui n’appelle aucune émotion et n’éveille aucun souvenir. Devenues un hommage aux victimes de l’accident, les traces laissées par les événements constituent de véritables points de repère qui permettent l’échange, constituent la preuve, et autour desquels s’articule un rapport subjectif et vivant au passé. La disparition de ces lieux qui agencent la mémoire collective risque d’entraîner la délitation de cette mémoire. Une mémoire qui semble avoir besoin de structures, tant au niveau individuel que collectif. La soustraction au regard des ruines symboliques inquiète la population, « Que restera-t-il du passé ? ». « Tout ce qu’on sait provient du gouvernement… Les gens ne s’intéressent pas vraiment à ce qui s’est passé .» La population actuelle, en plus d’être mal informée, ne cherche plus à savoir. En Ukraine, on semble ne se souvenir de la catastrophe qu’à une date anniversaire. Prise dans le filet paralysant des enjeux politiques et financiers qui dépassent les frontières du pays, la communication officielle maintient toujours de larges zones d’ombre tant sur le passé que sur le présent. Le silence condamne l’accident à un récit confus, l’enferme dans une succession de tabous et de secrets. La commémoration, quand elle est déconnectée de la question du futur et de l’éthique, n’est pas la mémoire. Une historienne déplore le peu d’intérêt des étudiants pour l’accident. Elle s’inquiète au milieu des armoires pleines d’archives rarement interrogées. Le recours aux archives, signe d’une mémoire peut-être déjà perdue. C’est aussi parce que le souvenir est menacé et que son inscription dans la mémoire collective paraît fragile que la préservation des ruines semble si décisive. « Que va-t-on enfouir sous ce sarcophage ? Les conséquences d’une catastrophe industrielle ou le souvenir de cet événement ? »
Pour beaucoup de jeunes ukrainiens, le seul discours sur l’accident est un jeu vidéonommé S.T.A.L.K.E.R. Il met en scène un personnage qui se réveille sans souvenirs au cœur de la zone contaminée. La jeunesse ukrainienne se reconnaît dans cette figure privée d’informations sur son passé, mais qui doit évoluer dans un univers à découvrir et à reconstruire au fur et à mesure des sauvegardes et des missions. Un titre et un scénario en référence au film éponyme d’Andrei Tarkovski qui met en scène un homme errant dans une zone interdite à la recherche d’un centre qui exauce les vœux. La situation du héros fait écho à la problématique collective, et à travers la notion de mémoire se dessine celle de l’identité : deux processus évolutifs, le premier participant au second. Une question identitaire qui prend tout son sens dans ce pays dont le désir d’indépendance a été exacerbé par l’explosion et qui explique cet attachement aux ruines de la centrale qui risquent de disparaître.
Dans Into Eternity, les traces sont déjà enfouies dans un lieu souterrain, creusé jusqu’à 500 mètres de profondeur. Des déchets radioactifs y seront stockés dans une roche espérée stable, à la différence de la vie en surface. Une fois plein, vers 2050, le site sera scellé pour au moins cent mille ans. Le risque d’accident concerne le futur. Il se produira faute d’avoir laissé suffisamment d’informations. Deux temporalités s’opposent, celle la radioactivité et celle des civilisations humaines. Le film pose la question de la fragilité et de la lisibilité des marqueurs qui signaleront un emplacement qui ne laissera rien paraître de ce qui se cache en sous-sol. Léguer un texte à déchiffrer à une humanité avec laquelle nous ne partagerons sans doute plus la langue ou laisser des symboles étranges et des images d’un autre millénaire à interpréter paraissent comme autant d’invitations à explorer le site condamné par la radioactivité. Combien de temps vit la mémoire collective et comment ne pas faire du lieu un site à explorer pour son témoignage du mode de vie d’un lointain passé ? Protéger l’avenir de la tentation de l’investigation semble voué à l’échec. Peut-être doit-on au contraire faire oublier l’endroit ? Mais oublier, c’est exposer le futur au danger, le contraindre à expérimenter encore, à réapprendre, car la mémoire, c’est aussi l’apprentissage, un espoir de progrès pour le sociologue Maurice Halbwachs. Notre monde énergivore enfouit sous terre les déchets qu’il produit, comme on dissimule les preuves d’une erreur, comme on refoule dans l’inconscient un traumatisme. Les scientifiques interrogés dans le film avouent leur espoir de générations à venir plus sages et plus savantes, d’une civilisation qui aura appris. Dans l’incertitude, il faut choisir entre le risque d’attiser la curiosité et celui de l’ignorance qui causera l’accident. Comme une réponse à ces questions, le nom du site, Onkalo, signifie « cachette » en finnois.

Le documentaire est fait de trois films : un discours technique et scientifique, une légende imaginée par le réalisateur et dont le ton est emprunté à celui de la mythologie, et des images au ralenti du chantier souterrain. Le montage les fait s’interrompre et se répondre. Les interviews scientifiques sont filmées dans des décors dignes de ceux d’un film de science-fiction, soulignant ainsi le caractère surréaliste du défi posé par le projet sur un plan technique, scientifique et philosophique. Les lieux sont immenses, déshumanisés, aseptisés et silencieux, le temps s’y est arrêté. Ils n’appartiennent plus seulement à leurs contemporains et sont conçus pour leur survivre sur une échelle de temps vertigineuse qui met à l’épreuve l’imagination et les capacités de projection. Le documentaire devient une histoire, celle de l’humanité confrontée aux insolubles problèmes posés par une société dépendante de l’énergie comme aucune autre avant elle. Les dernières images du film montrent des ouvriers engloutis par un nuage de fumée. Elles évoquent la disparition de l’information et l’impermanence de notre civilisation, un défi pour la mémoire collective. « Si nous ne pouvons nous fier ni aux marqueurs, ni aux archives…, peut-êtreque nos légendes, elles, vous parviendront ? » Dans cette légende, racontée à la lueur d’une allumette qui se consume, le réalisateur parle d’enfants qui doivent « se souvenir d’oublier ». La mémoire comme un héritage, comme une dette, dont on peut souffrir autant par excès que par manque et des lieux dont il faut se souvenir pour se protéger, mais qu’il faut oublier pour s’en libérer.
Frédérique Muller
À lire :
Marc BERDET : « Benjamin sociographe de la mémoire collective ? » in Temporalités n°3 (Université de Versailles, Saint Quentin-en-Yvelines 2005)
Paul RICOEUR : La Mémoire, l’histoire et l’oubli (Le Seuil, Paris 2000 – poche : Points / Essais, Paris 2002)
Magazines > La Sélec> Lé Sélec n°22 - 1er juin 2012 > Histoires d'atome, lieux de mémoire et mémoire des lieux