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Nagisa Oshima – la trilogie de la jeunesse

 

 

noLorsque Oshima commence sa carrière en 1959, c’est un réalisateur encore novice, nommé et soutenu par les studios Shôchiku. L'industrie du cinéma est alors fortement menacée par la montée de la télévision, et les studios cherchent à rafraîchir leur image en engageant de nouveaux réalisateurs capables d’attirer un public plus jeune. Comme leurs concurrents de la Nikkatsu, la Shôchiku va se lancer dans la production de films spécialement destinés aux jeunes et aux adolescents. Il s’agit non seulement de renouveler les thématiques, mais aussi de rénover l’esthétique du cinéma japonais. Trouvant dans la nouvelle vague française une source d’inspiration, de nombreux cinéastes vont alors définir ce qu’on a appelé la nouvelle vague japonaise. Il s’agissait en fait d’un groupe assez flou, rassemblant sous une même étiquette des réalisateurs très différents les uns des autres, comme Nagisa Oshima, Masahiro Yoshida ou Kiju Shinoda. Comme leurs homologues français, ils vont tenter de se démarquer de leurs prédécesseurs et créer un nouveau style, plus dynamique, plus expérimental. Comme eux, ils vont s’inspirer du cinéma américain, du film noir en particulier, et lui emprunter son montage et son cadrage dramatique. Si tous ne reniaient pas les grands maîtres qui les avaient précédés, quelques-uns vont toutefois aller jusqu’à associer à cette différence de style une opposition systématique à la culture classique japonaise. C’est le cas de Oshima, pour qui le cinéma d'avant, celui d’Ozu par exemple, est irrémédiablement associé à un Japon qu’il déteste et dont il rejette les valeurs. Le Tôkyô des années cinquante que montre Oshima est ainsi très différent de celui d’Ozu, c’en est presque l’antithèse. Il va se concentrer sur les quartiers les plus pauvres de la ville, les plus défavorisés et aussi les plus violents. Il montrera par exemple pour la première fois à l’écran le quartier industriel de Kamata, ou plus tard le quartier pauvre de Kamagasaki à Osaka. Oshima remplit ce décor de sa propre colère et de sa rage et en fait la toile de fond d’un discours résolument politique.

À la fin des années 50, le Japon est un pays défait, se relevant péniblement de la guerre, il n’est alors pas encore le miracle économique qu’il sera plus tard. La population, durement touchée par la guerre, est sommée de relever le pays, à tout prix. La reconstruction et le redressement économique se font alors sous une pression terrible, sous l’autorité des patrons de l’ancien régime, laissé quasi intact par les Américains. Le trafic et le marché noir ont encouragé le développement de la criminalité et de la corruption. Dans cette atmosphère, la jeunesse est fortement mise à contribution et contrainte de se soumettre aux besoins du pays, les garçons en étudiant pour prendre place dans la société, les filles pour devenir des épouses bourgeoises respectables. Le caractère très répressif de la société japonaise d’alors provoque chez les jeunes un désir de révolte devant l’avenir morne et blafard qui leur est proposé. Oshima partage la révolte de la jeunesse et comprend la violence qu’entraînent la frustration et le désespoir. Il va faire de ses premiers films le reflet de cette rébellion adolescente, son effervescence et son insoumission à la société et sa morale. Chez Oshima, la contestation passe forcément par la violence, l’affirmation passe toujours par la transgression.

Si son premier film Une ville d’amour et d’espoir, se concentrait surtout sur la lutte quotidienne d’une famille pour assurer sa subsistance, développant une grande tendresse dans la manière de montrer les gens, la famille, la ville contemporaine, Oshima va passer avec son film suivant, Contes cruels de la jeunesse, à une approche plus sombre, plus désespérée. Comme le lui demandait la production, il va mettre en scène une histoire d’amour entre deux jeunes - deux stars imposées par la Shôchiku - qui ne va toutefois pas correspondre à ce qu’attendaient les studios. À l’opposé des bluettes inoffensives des films pour jeunes de l’époque, mêlant romantisme naïf et tendresse maladroite, il va faire de son film une plongée dans la déchéance la plus sordide, illustrant au contraire la cruauté d'être jeune et la fatalité avec laquelle les jeunes, incapables de canaliser leur révolte de manière constructive, finissent par s’entre-déchirer, blessant le plus profondément les gens qu’ils aiment. Il s’agit une nouvelle fois d’un film très réaliste, très concret, dans lequel le discours idéologique passe par une histoire concrète, située dans une ville décrite de manière très concrète. Une structure qu’il affinera encore avec son troisième film, L’enterrement du soleil. Tourné dans un quartier pauvre d'Osaka, Kamagasaki, il ajoute aux problématiques de la jeunesse celles des déshérités, des pauvres, qui n’ont pour choix que de se faire gruger en bradant leur travail, en vendant leur sang ou en se ralliant à la criminalité organisée. Dans un quartier où règne le trafic, la prostitution et l’exploitation de l’humain sous toutes ses formes, la guerre pour la survie prend des allures encore plus violentes, plus radicales qu’auparavant.

Oshima fait de son cinéma un instrument politique, un instrument de critique idéologique tout entier tourné vers la contestation de l’autorité. Ses prises de positions n’épargneront personne, elles seront en un sens aussi révolutionnaires que réactionnaires et seront tout aussi critiques de la gauche japonaise que du régime en place. Oshima, très à gauche depuis toujours, va devenir de plus en plus anarchiste, s’opposant par exemple au parti communiste japonais qu’il accuse d’être vétuste, déphasé, incapable de répondre à son époque. C’est ce qu’il mettra plus tard en scène dans Nuit et brouillard du Japon, son dernier film pour la Shôchiku. Film de parole, de discours politique, il sera pour les studios la goutte qui fait déborder la vase. Jugé par la production trop sombres, trop désespérés, trop violents et surtout trop politiques, les trois premiers films d’Oshima, qui constituent cette « trilogie de la Jeunesse » avaient toutefois obtenu un écho auprès du public. Ce nouveau film, tout en paroles et en discours idéologique, sera retiré des écrans quatre jours à peine après sa sortie sous le prétexte de troubles qui suivirent l’assassinat d’un dirigeant socialiste. Ce fut alors le divorce d’avec la compagnie et Oshima partit fonder sa propre société de production, la Sozosha.

Ces trois premiers films, s’ils sont à l'origine des commandes devant répondre aux besoins des studios Shôchiku, ont été pour Oshima l'occasion d'entamer une critique sans pitié de la société japonaise. Il posera avec cette trilogie la base d'une œuvre acerbe, faite de remises en questions systématique des valeurs de la culture moderne comme de la culture traditionnelle du pays, enchaînant les transgressions, s'attaquant à l'essor économique et ses laissés-pour-compte, la justice japonaise et la peine de mort, ainsi qu'aux élites financières, militaires et politiques héritées de l'ancien régime. Il restera jusqu'au bout un franc-tireur, refusant d'être le porte-parole de quelque groupe institué que ce soit et d'une cause autre que sa propre colère.

Benoit Deuxant

 

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