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DEUX ICÔNES DU « FILM NOIR »

 


Billy WILDER : Assurance sur la mort (États-Unis, 1944)


Robert SIODMAK : Les tueurs (États-Unis, 1946)

 

Difficile de comprendre aujourd’hui la rupture que provoqua le film noir sur le cinéma classique. Hollywood avait déjà une grande liste de films de gangsters à son actif, avant d’établir ce qui allait devenir pour des années le standard du film noir. Dans ce nouveau genre, plus question de justice, de rédemption, de victoire de la vertu sur le vice, ou de récompense de la droiture et de l’honnêteté. S’il ne prend pas le parti du mal, ni ne se tourne vers une apologie cynique du crime, le film noir met en scène un monde aplati, tragique et indifférent.

 

Le cinéma hollywoodien des années d’après-guerre sera celui d’une Amérique désabusée, affichant une vision irrévocablement pessimiste du monde, des relations humaines ; chacun y est prêt à tout pour réaliser son rêve américain au détriment de celui des autres. Souvent ce ne sera pas par une simple arnaque, ni un vol, mais bien au prix d’une mort d’homme. Mais plus que d’un simple assassinat, pour faire un vrai film noir, il devra s’agir d’une trahison, d’une manipulation tortueuse qui entraînera le héros à renoncer à son innocence. Le héros sera une victime, de la duplicité des autres souvent, de sa propre cupidité parfois, d’une femme fatale toujours.

assurance sur la mortAssurance sur la mort de Billy Wilder, est souvent cité, à raison, comme un archétype du film noir. Il en comporte presque tous les éléments et en a d'ailleurs établi lui-même la plupart. Le héros n'en est pas un détective privé, mais un simple agent d'assurance. Le film entier est un flash-back sur sa vie, son échec, sa mort probable. La première scène nous le présente fort mal en point, se livrant à un dictaphone, le style du film sera celui de la confession, et, dans un style typiquement noir, de la narration en voix off. Basé sur un roman de James McCain, adapté par Raymond Chandler, le film hérite de la tradition du polar noir, de la pulp fiction, et de son goût du récit à la dure, du déballage dans la souffrance. L'homme nous raconte sa chute, sa déchéance et la perte progressive de son innocence. Comme souvent dans le cinéma policier, on renonce à la facilité linéaire de l'énigme proprement dite et on commence par la fin pour ensuite remonter aux origines, à l'explication, aux aveux. Le héros résume sa vie en une phrase : « J'ai fait ça pour l'argent, et j'ai fait ça pour une femme. Je n'ai eu ni l'un ni l'autre. »

les tueursComme chez Billy Wilder, Les tueurs de Robert Siodmak commencent par la fin, celle d'un homme ; les tueurs du titre le cherchent, le trouvent, l'abattent. C’est là que s'arrêtait la nouvelle d'Hemingway dont est adapté le film, mais Siodmak et ses scénaristes en font le début d'un long flash-back aux multiples retournements. L'enquête qui mènera au dévoilement final sera menée - et est-ce un hasard ? - par un agent d'assurance. Celui-ci retrouvera les différentes accointances de son client assassiné et recueillera de lui un portrait fragmenté, livré une facette à la fois. Comme le personnage de Fred McMurray dans Assurance sur la mort, l'homme dont on ne sait encore rien, joué par Burt Lancaster, va progressivement prendre forme et, à travers ces multiples points de vue, va se retracer l'histoire de sa chute. Ce sera ici encore une déchéance, un ratage, la ruine d'un homme. Antihéros sans cervelle, Lancaster sera d'un bout à l'autre ridiculisé, manipulé. Ancien boxeur raté, misérable fier à bras, mais avec un bon fond, les sentiments qui se bousculent dans sa tête vont le perdre.

Car si l’archétype du héros noir est un homme viril, taciturne, droit et inflexible comme l’Amérique puritaine les préfère, derrière cette façade se déroule une guerre des sentiments. Sentiments inavoués, bien sûr, masqués par la bêtise des brutes, la rudesse des mâles, et qui commencent à affleurer sous un vernis craquelé de civilisation. L’homme d’alors est en pleine crise de confiance, et d'image. Les mœurs de l’époque sont en train de changer qui remettent en question la place des sexes dans la société. La femme sort des années de guerre avec une liberté nouvelle et un pouvoir tout neuf, tout relatif aussi, mais qui fait peur. La femme fatale est le visage que donnera l’inconscient collectif à cette nouvelle menace. Le pouvoir des hommes, sa superbe et son arrogance, vacille devant la duplicité, la froideur calculatrice de la femme qui possède un complet arsenal de séduction à placer au service de sa perfidie. Il est en train de se faire détrôner de son rôle d'être rationnel, maître de ses sentiments, et n'a pas, lui, les moyens de se défendre. Une nouvelle paranoïa est en train de naître : malgré tout son cynisme et son assurance, le personnage de l’homme n’est qu’un jouet dérisoire entre les mains du destin, mais surtout de la femme. Manipulatrice, tentatrice ou tricheuse, elle va révéler chez l’homme les pires instincts, les passions les plus outrées. Dans le monde du noir, les sentiments sont toujours extrêmes : jamais d’affection ou de tendresse, mais de la frénésie, de l’ivresse, de la jalousie. Il s’agit presque toujours d'une relation impossible, d’un amour interdit, d'une infidélité. Face à cet amour déjà fragile, il y a de plus la bassesse de l'homme - et de la femme - et l'attrait de l'argent facile. Entre l'avidité et l'amour, le choix du film noir sera rapide. Défiant l'autocensure imposée par le Code Hayes, le film noir va ainsi développer des chefs-d'œuvre entièrement basés sur leur charge sexuelle et leur ambiguïté morale.

 

Benoit Deuxant

 

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