L'histoire du rock regorge de précurseurs et de chaînons manquants. La légende en retient quelques-uns, en célèbre un petit nombre, mais dans la plupart des cas, ne restent que des histoires plutôt tristes, non pas pathétiques, loin de là, mais tristes. Elles se résument souvent à un manque de chance : trop tôt, trop vite, trop fort, pas au bon endroit et pas au bon moment.
L'histoire des Monks est de celles-là ; en moins de trois ans, de 1964 à 1966, ils allaient chercher, trouver et enregistrer la musique du futur, une musique de bruit et de fureur, et aussi de feedback. Ils allaient choisir une voie que personne alors ne suivait. À une époque où la musique des Beatles ou celle des Beach Boys cherchait le lyrisme, la sophistication, ils allaient se diriger vers l’opposé : le brut et le bruyant. Bien avant que le garage, puis le punk, ne mettent en avant l'immédiateté, la simplicité, l'assaut direct et frontal, ils allaient tailler à la serpe dans leurs textes et leur musique jusqu'à n'en laisser que quelques mots épars pour les uns et une rythmique rectiligne pour l'autre. Tribal avant l’heure, le groupe n’allait conserver de ses compositions qu'une pulsation sauvage, jouée comme en monophonie sur tous les instruments à la fois. Contrairement à la tradition qui veut qu'on attribue un rôle différent à chaque membre du groupe, selon que son instrument soit percussif, mélodique, d'accompagnement, ils allaient jouer soudés, guitare, banjo, basse, orgue et percussion, en un seul beat, une seule ligne rythmique, entêtante, monomaniaque, et renoncer aux harmonies chatoyantes des voix entrelacées pour chanter d'un seul poumon, à l'unisson, comme… des moines.
À l’origine exilés en Allemagne, pour un service militaire à moitié voulu, à moitié choisi, ils allaient y passer quelques années à parfaire leur passion, la musique, le rock'n'roll. Après des débuts à jouer du rock « à l’ancienne » dans les clubs de Francfort ou de Hambourg, sous le nom de Torquays, ils chercheront à se démarquer des autres musiciens de l’époque, inspirés de la British Invasion. Le grand déclic sera leur rencontre avec ceux qui allaient devenir leurs managers et leurs mentors : Walther Niemann et Karl-H.-Remy. Ceux-ci les encourageront sur la voie du minimalisme, et à appliquer au groupe les méthodes du design industriel allemand. Ils leur fabriqueront une image, aussi éloignée que possible des Beatles, des costumes de dandy et de la musique souriante. Ils feront des Monks un concept et leur édicteront des règles strictes, comme de ne jamais sortir de leur personnage de Monks et ne jamais redevenir des Torquays. Leur nouvel uniforme sera un ensemble noir, très sévère, une corde autour du cou en guise de cravate, et, plus radical à cette époque de cheveux longs, une tonsure de moine. C’est dans leur apparence nouvelle ce qui marquera le plus le public et les gens dans la rue, attirant sur leur passage des regards interloqués et parfois des réactions fort agressives pour ce qui sera pris pour un blasphème. Cette image sans concessions, radicale et énigmatique, sera accompagnée
d’un lifting draconien de leur musique. Sous l’impulsion de leurs pygmalions, le groupe produira un son tout aussi rigoureux et dépouillé que leur accoutrement. Ils chercheront en tout l’antithèse, rejetant les mélodies harmonieuses de leurs concurrents pour le feedback, se bâtissant une instrumentation originale, avec un banjo électrique en guise de guitare rythmique, une batterie réduite à sa plus simple expression, et une façon très martiale et austère de jouer leur musique, toute en pulsations primitives et en cri primal. Le chanteur se lancera de son côté dans des discours, tantôt absurdes et paranoïaques, tantôt dadaïstes et provocateurs, d’une voix éraillée frôlant quelquefois le iodle, tandis que le reste du groupe martèlera des cadences effrénées et répétitives. Le groupe couronnera alors sa carrière par un album de vingt-huit minutes, petite merveille de rock sauvage, noyé dans la distorsion et le feedback. Ce sommet précédera de peu leur déclin, précipité par le départ de leurs tuteurs, par le rythme épuisant de leurs tournées, accentué par des abus divers et des rivalités larvées entre les membres du groupe, et par le manque d’intérêt du public. Quelques mois plus tard, ils se sépareront pour rentrer, pour la plupart, aux États-Unis, en parfaits inconnus, occultant cette partie de leur vie jusqu’à leur réconciliation et leur re-formation temporaire en 1999.
Par-delà la question oiseuse, idiote même, de savoir s'ils étaient les premiers, si ce sont eux qui ont inventé la suite, les Stooges, le Velvet, The Fall, la techno, le punk, le rock garage, ou tout ce qu'on leur prête comme descendance, ils restent un groupe intensément intègre et profondément unique. On peut bien sûr se demander ce qu’il serait advenu d’eux si une meilleure promotion, un meilleur accueil du public et des médias, une plus large diffusion, leur avaient accordé plus que ces trois petites années d’existence, mais là encore, le jeu est futile.
Benoit Deuxant
Magazines > La Sélec> La Sélec n° 7 - 15 octobre 2009 > The Monks