Dans un monde globalisé comme celui de la pop, la musique reste toutefois localisée par la langue, quand bien même le style est devenu générique et international. Des variations locales apparaissent inévitablement qui distinguent ainsi le twist thaï de son inspiration américaine ou, plus proche de nous, le rock allemand du rock anglais. Ce sont ces variations qui donnent une personnalité à chaque nouvelle incarnation de la pop. Le cas de la musique d’avant-garde est différent, comme le montre cette excellente anthologie du label Sub Rosa consacrée à la scène chinoise.
Comme c’est le cas en Occident, la musique expérimentale chinoise occupe une place ambiguë dans la culture populaire. Marginale, elle n’a que peu de répercussions sur la culture de masse et conserve peu de traces de ses origines populaires. Issue de la scène rock underground, fortement inspirée par les stratégies autonomistes de la génération punk, c’est une scène décalée où chaque artiste est en soi un genre propre. Alors que les générations précédentes n’avaient que peu de contacts avec la musique qui se faisait hors de leurs frontières et n’ont découvert, comme le dit le musicien Yan Jun, le rock qu’en 1986 et le punk en 1996, la génération actuelle est ce qu’on appelle la download generation qui a un accès illimité à la musique du monde entier. Ainsi plongés dans la « culture globale », les musiciens de cette génération ne pratiquent plus dans le même isolement que leurs aînés. Mais s’ils peuvent à présent trouver une place au sein de la culture mondiale, il leur reste à en trouver une dans leur propre société. Pour les jeunes chinois qui ne veulent pas rentrer dans le système, rejoindre les rangs de la « majorité ennuyeuse des matérialistes sans rêves et sans imagination » (Yan Jun), la musique est une forme de rébellion, un mode de vie alternatif. Dans un pays d’un milliard d’habitants, elle condamne les créateurs à un grand isolement, tant sont pesantes la force du conformisme de la société chinoise et la crainte des conséquences d’une déviation de la norme. Si une scène musicale semble se mettre sur pied dans quelques grandes villes du pays, il fut un temps où ces musiciens pouvaient se croire seuls de leur espèce, tant étaient maigres les chances de croiser une âme sœur et presque inexistante la possibilité de réunir un public. La scène chinoise a longtemps fonctionné sur ses propres ressources, puisant dans ses forces vives pour constituer un réseau d’artistes, de promoteurs, de techniciens, où chacun devenait tout à tour spectateur les uns des autres.
Le siècle écoulé a vu la Chine faire table rase de son passé et démanteler l’encadrement académique du pays. Ce démarrage à zéro a eu une grande influence sur la liberté de création qui caractérise la musique chinoise. Contrairement au reste du monde, les artistes chinois ne sont pas liés à un quelconque classicisme ou à une lignée d’expérimentation antérieure. Ils prennent donc l’idée d’« expérimentation libre » au pied de la lettre et créent en dehors de toute référence, que ce soit à leur culture d’origine, ou à l’histoire de la musique expérimentale. Ainsi dans la présente anthologie, l’origine des artistes n’est trahie que par quelques field recordings ou quelques références à la musique bouddhiste. On peut alors soit regretter, à tort, l’absence d’une quelconque forme d’«exotisme» ou, au contraire, considérer qu’il présente des artistes au style éminemment personnel et non une école ou une région. On appréciera alors d’autant plus la diversité de cette anthologie, passant en revue l’énorme variété des styles qui constituent la richesse de la scène chinoise.
Benoit Deuxant
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
Magazines > La Sélec> La Sélec n° 8 - 16 décembre 2009 > An Anthology of Chinese Experimental Music 1992-2008