Magazines

Joëlle LÉANDRE, George LEWIS : « Transatlantic Visions »

 

Média UL3364

(L'opération ou l'information est momentanément inaccessible. Veuillez réessayer plus tard.)

 

 

 

 

 

 

 

leandreJoëlle Léandre (1951), aux termes de ses hautes études musicales, intègre le gratin de la contrebasse, les quelques noms auxquels les grands orchestres font forcément appel. Mais l’instrument est confiné dans les seconds rôles, son expressivité est limitée à rôder dans les fondations, cela ne signifie pas grand-chose, la contrebasse et elle, ça doit forcément être une autre histoire. Il faut lui ouvrir des horizons, lui inventer des répertoires, c’est une nécessité, un accord secret entre son être et le mastodonte à cordes, elle en a besoin. La multiplicité de son chant intérieur est appelée par le champ des possibles contrebassiers à défricher, l’un l’autre devant s’ensemencer, prouver l’étendue de leurs registres, sortir du grave, faire la démonstration de leurs légèretés. C’est une question d’identité. Elle cherche, prospecte les compositeurs contemporains et rencontre le terrain de l’improvisation, le peuple improvisateur. Elle désapprend ce qu’elle a appris au cours de sa formation classique. Désapprendre ne signifie pas renier, détruire, perdre, mais plutôt transformer, déplacer, multiplier en d’autres connaissances et savoir-faire, désapprendre est un apprentissage constructif, même s’il comporte des passages de vandalisation (ou racaille).

lewis George Lewis (1952), sur l’autre rive de l’organologie, là où l’on souffle plutôt que pincer, frotter, frapper des cordes, selon une autre histoire singulière et forcément un autre récit, vit quelque chose de similaire avec son trombone. Lui aussi longtemps un instrument ingrat, bon pour accompagner, scander, rythmer, souligner les autres en s’effaçant. Compositeur, interprète, improvisateur, créateur d’installations sonores, Lewis est inscrit dans une tradition jazz qui a déjà propulsé le trombone dans de nouvelles libertés tout en gagnant un statut important dans le monde de la musique savante. Comme pour Joëlle Léandre, l’amplitude d’intervention est très large et fortement étayée: par la formation classique, la lecture et acquisition des textes et écritures, le maillage des références, l’expérience ouverte avec les pairs, par la faculté de s’en échapper pour inventer avec leurs moyens du bord… Savants et bricoleurs. Les embouchures, les estuaires du corps sur l’instrument varient dans leur géo-physiologie - là tout s’organise autour de la bouche, ici des mains, mais c’est à chaque fois tout le corps, tous les organes qui participent.

Ne pas se contenter de jouer l’instrument, mais se laisser joué par lui, jouer autour de lui, faire sonner tous ses périphériques, aller avec et contre lui, à l’endroit à l’envers, de manière déterminée et indéterminée. Joëlle Léandre et George Lewis reprennent et élargissent ici un dialogue entamé de longue date de part et d’autre des rives européennes et américaines de l’improvisation, la contrebassiste ayant, très tôt, trouvé plus de partenaires pour jouer et questionner l’instrument du côté du nouveau monde. Jeux de différences qui s’échangent. Comme on s’installe au bord d’une falaise pour envoyer des chimères volantes par-dessus l’océan ou au bord du fleuve sans fin pour lancer des pierres qui ricochent - œuvres pour le moins éphémères et qui pourtant impriment leurs tracés de routes pointillées à travers l’inconnu - la contrebassiste et le tromboniste sont côte à côte face au vide. Ils y décochent des visions, jumelles, en pétard ou fusionnelles, qui s’y étalent comme des signaux de fumées, s’éteignent près du bord, sombrent dans l’abîme, s’éloignent, se déploient, s’y figent au loin comme des îlots suspendus. Des pensées musicales qui voguent, cherchent des bords, des berges où accoster en nomades. Des modules de syllabes encordées ou soufflées qui zèbrent l’espace de fusées éclairantes ou, au contraire, des traits éteignant, répandant l’obscurité, le noir d’encre. L’archet et la coulisse décochent des bouteilles à la mer pleines de mots contrebasses ou d’images trombones. Tout en douceur ou en furie saccadée, beau temps ou avis de tempête. Des esquifs futés, flûtés, discrets qui dessinent des sillages qui vont loin, serpents à bulles à la surface argentée du rien. Épines dorsales à prendre ou à laisser. Sédiments où d’autres viendront déposer leurs restes. Des radeaux raffinés aux voiles très douces. Des coques robustes, archaïques, pirates qui chavirent au premier récif nuageux. Des onomatopées animales, déjections sonores bestiales, vocabulaire de bouledogue asthmatique, d’ours mal léchés.

Les langages ancestraux de la copulation, métaphores hachées, haletantes, pendantes. Toutes sortes de forces motrices sont tentées pour porter ces visions dans l’espace, vers le haut, vers le fond, en ligne droite ou brisée, chapelets de sons frottés et tordus en hélice, coussins d’air à propulsion hydraulique, dentales montées sur ressorts. Frappes congestionnées, morsures à répétition. Parfois, comme quand le ciel et l’eau se rejoignent, trombone et contrebasse forment un horizon, il y a migration morphologique entre instruments, effet de miroir, la contrebasse n’est que murmure labial, le trombone gargarismes abdominaux. Avant d’éparpiller l’unisson en chapelets de couacs et culbutes. L’invention, la succession des registres - des plus classiques aux plus loufoques, de l’universel au strictement idiosyncrasique - se constituent en prisme de lumières aux variétés quasi infinies, et sans forcément rechercher le chatoiement, mais aussi le louche, trouble, sale.

C’est rude, chahuté, rocailleux, instable et pourtant ça fermente, ça décolle, ça parle et c’est prenant. Musique qui caresse, cogne, détend et stresse, stimule l’imagination. Bien entendu, ça demande un effort, ça ne s’écoute pas comme fond d’ambiance en frappant du pied, il y faut de l’attention, y tendre le corps, pas seulement l’oreille et l’écoute intérieure. C’est bien pour cela qu’au terme de ce travail, quand ces « différends » pour trombone et contrebasse deviennent familiers, l’imagination se sent enrichie comme après un échange fructueux. Win-win !

Pierre Hemptinne

À regarder : un portrait de Joëlle Léandre, « Basse continue », de Christine Baudillon, sa carrière retracée, son énergie poétique expliquée, des extraits de ses concerts et complicités, dont un duo avec George Lewis.

 

Sélec 8