Paysages sonores
Collègues musicaux depuis plus de quinze ans au sein des Bad Seeds, Grinderman et The Dirty Three, Nick Cave et Warren Ellis composent également des musiques de films en binôme depuis peu. « White Lunar » reprend sur deux CD une sélection de titres composés pour le cinéma de fiction et documentaire entre 2005 et 2009.
Cela peut paraître étrange que Nick Cave ne se soit pas davantage consacré au septième art, alors que sa musique s’y prête à merveille. Les réalisateurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et ont régulièrement pioché dans sa discographie pour accompagner leurs films. On l’entend ainsi régulièrement chez Wim Wenders (Les Ailes du Désir, Jusqu’au bout du monde, Faraway, so close !), mais également chez Wes Craven (la trilogie des Scream), Patrice Chérau (Intimité) ou encore dans les séries The X-Files et The L-Word, avec ou sans Bad Seeds et avec ou sans moustache.
Artiste aux talents multiples, tour à tour musicien, auteur ou poète, il est acteur à ses heures perdues ou gagnées, apparaissant parfois même as himself, mais continue de préférer la scène et l’écriture au grand écran.
Pourtant, un jour de 1988, John Hillcoat lui tend une perche monumentale en faisant de Nick Cave l’un de ses coscénaristes et acteurs de Ghosts… of the Civil Dead. Dans la foulée, le musicien en écrira aussi la bande originale avec deux collègues des Bad Seeds, les fidèles Mick Harvey et Blixa Bargeld. Le trio transformera l’essai en 1996 pour To Have and to Hold du même réalisateur.
Neuf ans plus tard, l’auteur de The Mercy Seat s’associe à Warren Ellis pour la bande originale de The Proposition, western sanglant écrit par Nick Cave et toujours mis en scène par John Hillcoat dans lequel Emily Watson, Guy Pearce et John Hurt se partagent la vedette - un casting alléchant pour un film malheureusement resté inédit chez nous et qui vient tout juste de trouver le chemin des salles françaises, quatre ans après sa sortie australienne.
Épaulé par son camarade barbu, Nick Cave se prend au jeu de la composition cinématographique avec enthousiasme et savoir-faire, proposant une belle collection de complaintes, hymnes et lamentations aux ambiances sombres et poussiéreuses, dans la plus pure tradition country. Les mélodies construites au cours de séances d'improvisation ramènent naturellement vers la musique d'un autre western contemporain, celle de Dead Man par Neil Young, mais la comparaison s'arrête là puisque Nick Cave et Warren Ellis offrent à leurs structures improvisées des arrangements finement travaillés.
Leur formule acoustique épurée sied à merveille au genre «western», tant et si bien que le duo sera vite remarqué par un autre australien, le cinéaste Andrew Dominik, qui leur passera commande pour The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (2007), après quoi les deux musiciens composeront des instrumentaux pour The English Surgeon de Geoffrey Smith, documentaire qui expose les efforts du docteur Henry Marsh pour introduire la neurochirurgie en Ukraine.
Nick Cave et Warren Ellis enchaîneront sur le troublant The Girls of Phnom-Penh de Matthew Watson qui documente la lutte au quotidien de trois jeunes travailleuses sexuelles, avant de retrouver une nouvelle fois John Hillcoat pour son adaptation de The Road de Cormac McCarthy dont la sortie belge est prévue pour début 2010.
« White Lunar » comprend en outre quatre pièces inédites tirées des archives du duo. Une raison de plus pour se ruer sur ce double album exceptionnel.
Catherine Thieron
Magazines > La Sélec> La Sélec n° 8 - 16 décembre 2009 > Nick Cave et Warren Ellis : White Lunar