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Chronique du 11 novembre : quand la musique s'enrôle

 

bwComme toute forme d’art, la musique classique a toujours tendu vers l’universel tout en reflétant les identités, qu’elle a même souvent confortées. Ce paradoxe, en lui-même, est une dynamique enrichissante mais  en 1914, la France devait le vivre comme une crise : l’engouement pour une musique allemande portée par des chefs d’orchestre charismatiques, les « Kapellmeister », devint en contradiction avec l’idéal patriotique.  Cette tension  devait durer, avec des hauts et des bas, jusqu’aux accords de Locarno en 1925 qui, sonnant officiellement l’heure de la réconciliation, tentèrent de rendre à la musique son rôle de langage international et de messagère de paix. C’est dans l’esprit dit « de Locarno » que l’on verra par exemple, en présence des diplomates allemands et autrichiens, le Ministre de la Guerre français Painlevé décerner au chef d’orchestre Bruno Walter le titre de « meilleur ambassadeur », et que les rencontres musicales franco-allemandes transformées en événements politiques, porteront le nom officiel de « manifestations d’entente artistique internationale ». Si cet état d’esprit devait connaître, par la suite, une nouvelle éclipse avec la montée du nazisme,  il apportait une trêve dans un conflit identitaire qui couvait déjà bien avant la guerre de 14-18.

En effet, en tant que fille des Lumières et de la révolution de 1789, la 3ème république, qui se voulait émancipatrice et universelle, eut un destin fortement lié à son voisin d’outre-Rhin.  Entre sa naissance après  la défaite de Sedan en 1870 et sa mort à Vichy, la guerre de 14-18 devait la détourner de son message républicain adressé à tout le genre humain et la recentrer sur une position de défense patriotique. Un malaise idéologique s’était installé entre les deux pays  et,  du côté germanique, l’idée même de la paix était jugée malsaine par bon nombre d’artistes et d’intellectuels qui se revendiquaient du  « Deutscher  Sonderweg »;  cet « autre chemin allemand », qui se réclamait  de Goethe rset de Schiller, proposait une vision civilisatrice axée  sur la culture et une structure sociale égalitaire et  l’élite intellectuelle allemande, faite de bourgeois et d’aristocrates cultivés, l’opposaient au système  français qu’ils jugeaient barbare et trop étouffant.  Ils prônaient les valeurs du modèle germanique qui s’était développé depuis le Saint-Empire Romain et qui, au gré des réformes et les libertés consenties progressivement par les monarchies éclairées de la Prusse et de l’Autriche,  avait su se préserver, à l’inverse de la France, de l’asphyxie d’un pouvoir centralisateur. Un aspect,  loin d’être secondaire, de cette idéologie était la légitimation et la crédibilisation des pouvoirs monarchiques en place.

Du côté français,  la crainte d’une Allemagne potentiellement agressive et conquérante s’ajoutant, dans le domaine de la musique surtout,  à un sentiment  d’envahissement déjà  bien présent.  « Mieux vaut condamner  l’œuvre en bloc et attendre les baïonnettes, parce que cet art-là, c’est vraiment l’ennemi » affirme André Gide à propos de Richard Strauss dans son Journal en 1907. Romain Rolland également, qui n’en était pas moins un fervent admirateur de la musique allemande, sut mettre des mots sur ce sentiment ambigu  qu’inspiraient à beaucoup de français le romantisme et le post romantisme allemand :  en parlant des « Meistersinger » de Wagner, il écrira en 1919 dans son ouvrage « Musiciens d’Aujourd’hui », au  chapitre « Musique Française et Musique allemande » : « …je sentais combien cette musique orgueilleuse, cette marche impériale, reflétait ce peuple militaire et bourgeois, lourd de santé et de gloire » ou encore « Surtout je crains que Mahler ne subisse fâcheusement l’hypnotisme de la force, qui affole aujourd’hui tous les artistes allemands ». Plus loin il affirme « Il y a trop de musique en Allemagne » attribuant la perte de profondeur des compositeurs allemands  à une surabondance musicale et faisant l’éloge d’une musique française faite de sobriété, d’authenticité et qui parlait encore le langage du cœur.

scEt puis la guerre éclate, saluée outre Rhin par de nombreux artistes et intellectuels qui, au-delà du réflexe patriotique, voyaient dans cette guerre une véritable opération de purification, de catharsis dans l’esprit  de cet « autre chemin allemand » qui voulait en finir avec  les idées de la révolution française. Cette « hystérie générale » devait gagner notamment des compositeurs comme BergWebern et Schoenberg qui s’engageront dans l’armée;  Schoenberg écrivit dans une lettre  adressée à Alma Mahler dans laquelle il évoque Bizet, Ravel et Stravinsky en ces termes : « Voici l’heure des comptes ! Nous allons pouvoir réduire ces médiocres « kitschistes »  (mediokren Kitschisten) en esclavage ! Ils devront apprendre à révérer le dieu allemand ! »*.

D’autres signeront le manifeste intitulé « Appel au monde cultivé » qui  conteste la responsabilité des horreurs commises lors de l’invasion de la Belgique et présente l’Allemagne comme une  victime en état de légitime défense (on y trouve une corrélation entre civilisation européenne et race blanche qui en dit long sur l’état d’esprit de l’époque). Ce texte qui porte à l’origine 93 signatures d’artistes et intellectuels de toutes disciplines, dont des compositeurs et des Kapellmeister, en réunira 3000 en deux semaines.  La France saura s’en souvenir et un compositeur et chef d’orchestre très apprécié avant la guerre comme Felix Weingartner fera scandale dans la presse et l’opinion lorsqu’il annoncera son retour sur la scène musicale française.  De nombreux compositeurs français chercheront également àdeb s’enrôler dans l’armée, comme Debussy et Ravel,  tandis que dans tous les pays belligérants les œuvres de l’ennemi  seront officiellement bannies des salles de concert  transformées souvent  en lieux de propagande patriotique et de communiqués de guerre. On verra même des musiciens et chanteurs d’opéra en uniforme sur scène et même si  l’interdiction ne devait s’appliquer qu’aux compositeurs vivants, on constata dans les faits qu’aucune œuvre du répertoire « ennemi » ne fut mise au programme.  Pendant les premiers temps de la guerre en tout cas, car l’effroyable réalité de celle-ci  prenant le relais de la frénésie patriotique, les prises de positions les plus radicales commencèrent peu à peu  à fléchir.  Il faudra néanmoins attendre Locarno, sept ans après l’armistice, pour que l’on cherche à rendre la musique à la musique et  que l’on reconnaisse que l’ennemi de tous, c’était la guerre elle-même.

Jacques Ledune

 

Réf.

Pour le manifeste des 93 : http://www.grande-guerre.org/document.php?num=114

Romain Rolland:  Musiciens d'aujourd'hui (1908). Compilation d'articles et études sur la musique

Alex Ross:  « The rest is noise : A l'écoute du XXe siècle, la modernité en musique » Actes Sud                 * p 106,107

 Gerhard Hirschfeld,  Gerd Krumeich, et  Irina Renz:  « Encyclopédie de la 1ère guerre mondiale » « Enzyklopädie Erster Weltkrieg » Utb Gmbh

Anna Langenbruch, Doctorante en musicologie à la « Hochschule für Musik und Theater Hannover et EHESS »  « La musique- un art international ? Les musiciens d’expression allemande dans la presse musicale française- discours de la période « Locarno » »