"Carène: n.f. (Carenne, h. 1246; it. Carena, mot génois; lat. carina "coquille de noix") – 1° (1552) Partie immergée de la coque d'un navire, située sous la ligne de flottaison. Ensemble des lignes longitudinales et transversales qui forment le dessin de la coque dans sa partie immergée (quille et œuvres vives)"
La Carène est la nouvelle "salle des musiques actuelles" inaugurée à Brest, en ce début mars 2007 (un mois et demi plus tard, les lieux sentent encore la peinture fraîche). C'est un énorme paquebot de béton - teinté rouille - aux lignes audacieuses parachuté au bord du port industriel de la cité bretonne. Ce "geste architectural" - qui a quand même coûté la bagatelle de dix millions d'euros (équipements techniques non-compris) - combine une grande salle de 1300 places, une plus petite de 300, une scène-terrasse de 500 et une série d'équipements à destination des musiciens locaux (studios, centre d'information… ). Difficile de se positionner en tant que touriste-mélomane de passage sur les bien-fondés pour le tissu musical local de ce genre de gros projet institutionnel… Au moins – mais c'est aussi le cas pour Le Vauban, la petite salle historique, associative et informelle du centre-ville - la programmation n'est-elle pas trop mièvre ou fadasse : au cours de ses premiers mois d'existence, la Carène a e.a. accueilli The Ex, Jad Fair, James Chance and the Contortions ou, le soir où nous nous y étions rendus… les Slits !
Les trois concerts de ce soir rentrent dans la programmation du festival itinérant "Les Femmes s'en mèlent". On passera vite sur Elk City. Le groupe pop new-yorkais de la chanteuse Renée LoBue, désormais rejointe par Sean Eden de Luna, évolue quelque part entre Dusty Springfield, Patti Smith, Phil Spector et les Breeders… C'est pas méchant… mais pas passionnant, non plus. On a déjà entendu tout cela des centaines de fois, on n'est jamais surpris par quoi que ce soit.
Place à la double tête d'affiche de la soirée, deux groupes cent pour cent féminins, deux groupes qu'au moins trente ans séparent. Que sont devenus les rêves de 1977 en 2007 ?
Les sonorisateurs (tiens, tous des hommes… on est loin des concerts riot grrlll des années nonante, joués mais aussi organisés, sonorisés, éclairés par des filles ayant décidé de se prendre en mains… ) installent le matériel et accordent les guitares des juvéniles nouvelles coqueluches d'une certaine presse rock hexagonale, les Plastiscines. Millésime 1988, quatre fois dix-neuf ans. Et le concert ? Si une bonne copine parisienne digne de confiance ne les avait vu jouer dans de petits bars il y a deux ans, avant que de vieux pontes de la critique rock - 'n folk - parisienne - Philippe Manœuvre, Patrick Eudeline - ne les prennent sous leur aile protectrice, j'aurais pu croire avoir devant les yeux un composé synthétique entièrement préfabriqué, le résultat d'un casting et d'études de marketing. Un show qui tenait autant du salon de coiffure ou du Salon de la coiffure (une nouvelle forme de défilé, moins statique, plus sautillante) ou du placement de produits (la marque des amplis flambants neufs sur lesquels elles jouent doit-elle être à ce point-là mise en avant ? ?) que de musique (une sorte de yé-yé-punk-rock plutôt enlevé, rarement franchement déplaisant, ni jamais vraiment excitant… ). La sauce ne prend pas vraiment, le public est perplexe et divisé, voire aux aguets... Revers de la médaille de tout battage médiatique exagéré: trois quart des spectateurs les attendent au tournant (et vu les pensées parfois cruelles de l'être humain pour son prochain: les attendent si possible en dérapage incontrôlé, en sortie de route, la belle carrosserie cabossée contre les rails de sécurité… ) et le concert prend des allures d'examen de passage. Plus aucun naturel, plus aucune simplicité n'est possible. Les dés sont pipés, tout cela a été détruit au préalable par un sâle jeu médiatico-spectaculaire qui dépasse sûrement en partie les quatre donzelles.
Au changement de groupe entre Elk City et les Plastiscines, j'avais parié avec mon amie : "Je suis sûr que les Slits, elles brancheront et accorderont elles-mêmes leurs instruments". Bingo ! L'une puis l'autre, les Slits traversent la salle, la guitare ou la basse sous le bras, les pédales d'effets dans de vulgaires sac plastiques. Avant même qu'elles n'entament leur premier morceau on sait que leur concert n'aura pas vraiment grand chose à voir avec le précédent. Pour l'œil inexpérimenté, identifier et distinguer les quatre Plastiscines peut tenir du casse-tête. Avec les Slits, pas de problème de ce type : cinq femmes complètement différentes, d'âge (deux membres d'origine - la chanteuse Ari Up et la bassiste Tessa Pollitt – et trois recrues plus jeunes), de look, d'origines (une anglo-jamaïcaine de New-York, une Irlandaise, une Russe, une Allemande, une Italienne… ), de personnalités aussi. Mais surtout, les Slits sont là – vraiment là et apparemment contentes d'être là. Elles sourient, rigolent, interagissent entre elles et avec le public… Avant la première note, c'est déjà comme si la salle avait rétréci, comme si l'ambiance était moins froide, plus conviviale, moins consumériste. Comme si on était moins seul. On ne pense pas un instant aux vingt euros du ticket, aux dix millions d'euros de la salle, à son odeur d'architecture qui n'a pas encore vécu… Musicalement, les Slits semblent avoir trouvé une position à la fois assez confortable et assez intelligente par rapport à leur reformation: elles assument leur glorieux passé mais n'y restent pas coincées. Quelques vieux morceaux (Frequent Mutilation, Animal Space, Typical Girls… ) émaillent leur playlist et ponctuellement Ari Up réclame son dû de pionnière de la fusion punk-dub-reggae (égratignant au passage la misogynie de Bob Marley qui aurait arrêté de chanter son single Punky-Reggae Party quand Don Letts lui aurait annoncé que les fers de lance de ce crossover punky-reggae étaient quatre filles nommées… les Fentes). Mais les Slits n'oublient pas de jouer de nouveaux morceaux et surtout ne cherchent – heureusement! – jamais à gommer le passage du temps. Ari Up, quatorze ans à la formation du groupe en 1976, quarante-cinq ans aujourd'hui n'a – presque – rien perdu de son incroyable énergie, de sa tchatche, de son besoin d'échange avec son public (un moment très drôle où, imitant la danse un peu coincée – comprenez, bras croisés et rotations très très timides du bassin – du public, elle fit se dodeliner tout son groupe les mains serrées sous les aisselles... "Let's try to dance the French Way!" "Oh, it's nice… I like it the French way"… ). Evidemment, tout ça est moins abrasif, moins punk qu'en 1976 (cf. par ex. le "Live at Gibus Club" de 1978 resorti récemment), plus dub… mais toujours aussi déluré, spontané, approximatif, frais, personnel, singulier…
Un refus de se laisser enfermer dans des rôles et des carcans majoritairement masculins qui ne les ont pas toujours aidé au jour le jour: alors qu'aujourd'hui à musique équivalente l'industrie signerait plus facilement un groupe de jolies adolescentes que d'adolescents boutonneux, il faut se rappeler qu'en Angleterre en 1976-79 alors que toutes les majors anglaises déstabilisées par le succès économique des Sex Pistols voulaient absolument "leurs" groupes punk et signaient à tours de bras, ils ont longtemps boudé les filles : "The Scream" de Siouxsie ne sort qu'en 1978, "Cut" des Slits et "The Raincoats" des Raincoats qu'en 1979… Et, en contrepartie, une attitude autonome et libérée qui les a aidé à durer dans le temps, à bien vieillir, à inspirer et guider d'autres musiciennes – et musiciens – au cours des trente dernières années (cf. par exemple la triple compilation "Girl Monster" dressant un état des lieux musical et idéologique de trois décennies d'un certain rock punk-féministe, des pionnières suscitées à la génération des Hanin Ellias, Cobra Killer ou Chicks On Speed). Tout ceci s'est opéré par une attitude, une éthique, des actes plus que des images, des poses ou un style. Il est à espérer, que les Plastiscines dansant au premier rang dans la salle pendant le concert de leurs aînées qu'elles accompagnaient pendant plusieurs dates de cette mini-tournée en auront pris de la graine : redevenez jeunes comme ces imprévisibles quadragénaires, reprenez du plaisir à votre musique, affranchissez-vous des attentes de votre maison de disques, virez ces sombres présences grisonnantes qui rôdent autour de vous, allez moins chez le coiffeur et plus dans la rue ou/et dans les bibliothèques…
A écouter / à regarder:
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THE SLITS : "Cut" - XS497A
- THE SLITS : "The Peel Sessions" - XS497D
- THE SLITS : "Live at the Gibus Club" – en cours d'acquisition
- THE SLITS : [album éponyme sur Y records – magistral vinyle pas encore réédité en CD] - XS497B
- Don LETTS : "The Punk-Rock Movie"- X 707D [VHS]
- Don LETTS : "Punk attitude" – TB6851
Diverses musiciennes :
- compilation "Girl Monster" - X 339D
- PLASTISCINES : "LP1" - XP548I
- ELK CITY : "Hold Tight The Ropes" - XE374A
- ELK CITY : "Status" - XE374B
- ELK CITY : "New Believers" - en cours d'acquisition
Philippe Delvosalle
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" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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