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FERME DU BIEREAU

 

Présentation d'un lieu de concert alternatif dont la Médiathèque se sent proche…

 

- À découvert : Pour nos lecteurs qui ne connaîtraient pas du tout la Ferme du Biéreau, comment présenteriez-vous votre projet ?
« En ce qui nous concerne, on peut le présenter comme une programmation liée à un habitat collectif ou comme un habitat communautaire lié à des activités culturelles dans d'anciennes écuries. C'est comme la poule et l'œuf : dans notre projet, il n'y a pas un des deux aspects qui pourrait se passer de l'autre. Les deux sont totalement imbriqués, entrelacés, enracinés l'un dans l'autre… Avec quelques variations et nuances, bien sûr, ce projet existe depuis 1972 et l'arrivée des premiers étudiants sur le site encore boueux et quasi désertique de la ville nouvelle. Pendant quelques années, les premiers habitants-programmateurs de la ferme ont même cohabité avec le dernier fermier. Tout récemment, dans les deux autres ailes de la ferme, la ville d'Ottignies-Louvain-la-Neuve et l'UCL ont inauguré deux salles de concerts d'environ trois cents et cent places qui seront mises à la disposition d'acteurs culturels locaux, surtout à partir de la rentrée académique 2006. Dans les écuries aussi, il y a parfois d'autres organisateurs , comme des kots à projets par exemple. Mais chaque mois, il doit y avoir de sept à neuf activités de notre asbl et deux ou trois soirées organisées par d'autres… ».

 

- Quelles sont-elles justement vos activités ?
« Les deux axes principaux sont le cinéma et la musique. Il y a un ciné-club hebdomadaire tous les jeudis à 21h00 qui fonctionne sur base de thématiques (récemment : La marche, Le béton et les chantiers - par rapport à l'ouverture, début octobre, d'un gigantesque centre commercial qui change complètement la donne urbanistique locale - bientôt L'amour …). Au sein de ces thèmes, on essaye de varier les styles, les époques et les provenances géographiques des films présentés. Puis, il y a - de manière plus irrégulière, sans jour précis, selon les propositions et les schémas de tournées de musiciens - des concerts. Les derniers temps, il y en avait deux ou trois par mois et on pouvait y retrouver une certaine dominante un peu rock oblique - rock inventif ; mais ça peut aussi être de la musique dite du monde, des musiques improvisées, du jazz, de la chanson française… Ce n'est pas le style musical qui compte mais plutôt l'attitude. L'état d'esprit - connu ou pressenti - des musiciens et notre propre manière de faire… ».

 

- En quoi cette conjonction habitat/programmation est-elle si fondamentale, alors ?
« Parce que cela donne vraiment un projet vécu, incarné. Il y a toute une série de séparations et de limites arbitraires en matière de statuts, d'organisation du travail ou de gestion du temps qui tendent à se diluer jusqu'à parfois presque disparaître. On est tous bénévoles. On n'occupe pas la ferme pour le feu ouvert, le joli carrelage ou les belles poutres… On est là par passion, par envie ou besoin d'y organiser des trucs, de transmettre des stimuli - artistiques, émotionnels, de pensée… - dont on espère que, d'une manière ou d'une autre, ils changeront un peu la vie de notre public comme ils ont changé ou changeront la nôtre. Notre programmation, c'est une histoire, un chemin parcouru ensemble. D'après les échos que les gens nous renvoient, ils sentent qu'on est là, présents et vibrants, à cent pour cent derrière ce qu'on leur propose, que ce ne sont pas des choix anodins, opportunistes ou calculateurs. C'est aussi lié à toute une série de questions de convivialité qui, au bout d'un moment, permettent par exemple qu'un spectateur régulier du ciné-club rejoigne l'équipe de programmation des films. Pour les groupes aussi, ils n'ont par exemple pas de loges mais, l'espace d'une nuit ou de deux ou trois jours, ils ont une maison ! Et dans la toute grande majorité des cas, ils s'y sentent bien, presque chez eux. Ça rentre en résonance avec des sentiments de proximité qui influent sur la qualité de l'écoute et sur ce que les musiciens donnent au cours de leur concert.
En amont, dans l'organisation des évènements, l'habitat communautaire (juste à côté de la salle), permet de vivre la programmation de manière assez organique, selon les inspirations et les nécessités, quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept… Des choses se décident ou se peaufinent à la cuisine, à table, sur le perron… ».

 

- Vous sentez-vous proches d'autres salles en Belgique ou dans les pays voisins ?
« À la fois oui et non. En tout cas, le critère n'est pas juste le partage de goûts ou la similarité des programmations. De mêmes programmations peuvent parfois être mises en œuvre de manières totalement différentes. Je ne connais aucune salle qui corresponde vraiment à la Ferme mais c'est clair qu'on se sent quand même des affinités fortes avec des lieux ou des structures telles que le Cinéma Nova à Bruxelles, la Zaal België à Hasselt, les Instants chavirés à Paris-Montreuil, la Malterie à Lille, la Cave 12 à Genève ou les Potagers natures à Bordeaux… ».

 

- Quels ont été les grands moments des douze derniers mois dans les écuries de la Ferme ? Y décelez-vous des élans, des tendances, des fils rouges qui méritent d'être soulignés ?
« Certainement déjà le concert de raga de Calcutta Chandra, le duo de musique classique indienne de Sudeshna et Nabankur Bhattacharya. Aussi la rencontre humaine et musicale avec Radikal Satan, un groupe bordelais lié aux Potagers natures formé autour de deux frères d'origine argentine et jouant une sorte de rock de défrichage intime et personnel, parcouru, entre mille autres trucs, de l'exploration de leurs racines sud-américaines. En trichant un peu sur les dates, la folie déclenchée par le concert d'Old Time Relijun en novembre 2004. Puis, Guillaume Maupin jouant des chansons à la demande dans le cadre de son projet de jukebox humain … Et l'excellente surprise du groupe new-yorkais Barbez… Et les multiples avatars de la scène rock strasbourgeoise… Et… Et… plein de choses, en fait ! Au niveau des tendances, il y a ce côté plus rock que la programmation musicale des dernières années sous les auspices de l'asbl Ferme du Biéreau. C'est sans doute en partie lié à l'arrivée de nouveaux habitants mais aussi à ce qui se passe d'excitant dans la musique aujourd'hui. Le retour d'une envie des musiciens et du public de se retrouver debout, en mouvement sur deux pieds; de suer en tapant sur des peaux ou en secouant son corps… Comme un besoin de corporalité ».

 

- En dehors de ces concerts, y -a-t-il l'une ou l'autre découverte qui vous ait particulièrement inspiré au cours de cette année ?
« Je vois deux trucs dont je sais au moins que le premier est partagé par mes amis : la découverte de L'amour existe, le si bouleversant court métrage de Maurice Pialat sur la banlieue parisienne. Ça sera d'ailleurs le film qui inaugurera l'année 2006 et la nouvelle thématique du ciné-club ce 5 janvier. Puis, en ce qui me concerne, il y a l'article Ozu, cinéaste punk du cinéaste portugais Pedro Costa dans les Cahiers du cinéma. Il finit son article en posant l'idée que, selon lui, être punk c'est avoir à la fois six ans et quatre-vingts ans, être à la fois resté radical et enthousiaste comme un enfant et être déjà sage et lucide comme un vieillard. Je reconnais pas mal de notre projet dans cette assertion. D'ailleurs, les gens qui nous connaissent mal ou n'ont qu'une vue lointaine ou extérieure de nos activités, ne nous voient que comme un projet jeune alors qu'on touche aussi bien des gens de vingt que de quarante ou de soixante ans… Mais des quadra ou des sexagénaires punk dans leur tête : jeunes, singuliers, francs-tireurs, libres, ouverts… ».

 

- Tout n'a peut-être pas été rose dans l'année que vous venez de passer; vous avez failli vous voir contraints de quitter les lieux, je crois…
« On a failli se faire expulser par notre propriétaire, la Ville d'Ottignies-Louvain-la-Neuve, au tout début septembre 2004 mais la mobilisation de notre public a réussi à forcer une négociation… Le plus pénible pour nous, c'est que ces pressions ont fait éclater le collectif d'alors , entre ceux qui pensaient que la meilleure manière de défendre le lieu et le projet était de continuer à habiter et faire vibrer les lieux et ceux, plus purs et durs, plus irréductibles qui ne pouvaient envisager la moindre compromission vis-à-vis de ceux qui avaient voulu nous virer. Actuellement, sous le nouveau nom Corps et Logis, les premiers habitent et programment dans le cadre d'un accord tacite avec nos propriétaires qui leur laisse presque autant de libertés qu'avant. Mais l'avenir à moyen terme reste très incertain. On ne sait pas de quoi il sera fait dans six mois à peine, à l'été 2006, surtout après les élections communales. Il y a une multiplication de petits signes positifs de reconnaissance de notre travail; il faut maintenant que ces petits signes convergent vers une vraie décision politique qui grandirait la Ville et l'UCL. Le soutien qu'on demande n'est pas financier, on demande juste du temps, de la durée de vie : le fait de pouvoir rester dans le corps de logis tant que les travaux de rénovation de ce bâtiment ne sont pas en mesure de commencer. On pourrait comprendre que des décideurs se méfient d'un projet comme le nôtre si on venait le leur présenter sur papier comme une pure spéculation théorique mais, ici, ils ont la chance de pouvoir se prononcer par rapport à une réalité. On a prouvé qu'on ne brassait pas du vent et que notre discours était lié à une pratique qui rencontrait une réponse forte de la part du public et des artistes… ».

 

- Une dernière question : y-a-t-il des interactions avec la Médiathèque, avec le centre de prêt de Louvain-la-Neuve en particulier ?
« Oui. Déjà parce que je suis médiathécaire le jour et fermier du Biéreau la nuit et le week-end, mais même avant que j'y habite, cette relation existait. Ce lien est de plusieurs ordres et va dans les deux sens. D'abord, la Médiathèque est une source de documentation énorme qui nous permet de tester, de peaufiner nos programmations : vérifier la pertinence de tel ou tel film, écouter les disques de tel musicien qui nous propose de venir jouer… Ensuite, même de manière indirecte, la Médiathèque est un des remparts contre la désertification culturelle de Louvain-la-Neuve. Dans une ville où il n'y a pas d'autre cinéma qu'un multiplexe et pas de vrai disquaire (à ne pas confondre avec magasin de disques ; le mot disquaire désigne une personne, un individu, une source de savoirs et de conseils, pas un simple caissier-vendeur…), le centre de prêt de la Médiathèque permet de maintenir un certain niveau de curiosité culturelle. Et la Ferme aussi. Ça me paraît assez clair que la Ferme profite de l'existence de la Médiathèque et vice-versa. Je crois savoir que des disques assez pointus, peu médiatisés d'artistes passés en concert à la Ferme sortent parfois même mieux à Louvain-la-Neuve que dans des centres beaucoup plus grands comme le Passage 44 ou Liège… ».

Propos recueillis par Pierre Hemptinne

 

Une mise en évidence de CD de musiciens que l'asbl Ferme du Biéreau ou l'asbl Corps et Logis ont fait jouer dans les écuries au cours des cinq ou six dernières années sera présentée, dès janvier, au centre de prêt de Louvain-la-Neuve.

 

Ferme du Biéreau (écuries)
Scavée du Biéreau, 3
1348 Louvain-la-Neuve
Tél. : 010 45 01 44

 

site de l'actuelle asbl habitante :
> www.corps-et-logis.agora.eu.org

site de l'asbl Ferme du Biéreau (en exil) :
> www.fermedubiereau.be.tf

site des deux autres ailes, gérées par l'UCL et la Ville :
> www.fermedubiereau.org


LA FERME DU BIÉREAU VUE PAR LES MÉDIATHÉCAIRES DE LOUVAIN-LA-NEUVE

« Réponse alternative, en matière de musique et de cinéma, aux métamorphoses culturelles de Louvain-la-Neuve. Véritable bulle d'air aux accents riches et variés, la Ferme du Biéreau nous emmène dans des paysages sonores aux tons teintés de découverte. Suivant le tracé d'une carte dont les concepteurs ne cessent de nous surprendre nous proposant des lieux où l'oreille est libre de se poser... ».
(Benjamin Lerot)

« La Ferme, un lieu de découverte et de bonheur. Il n'est parfois pas nécessaire de se tourner vers la Flandre ou d'autres régions lointaines pour profiter de concerts sortant des sentiers battus. Je suis convaincu que la Ferme du Biéreau a largement contribué à m'ouvrir vers d'autres musiques, d'autres espaces, par sa programmation bien entendu, mais aussi par la passion dégagée par ses habitants, véritables éclaireurs culturels pour moi. Multitude de souvenirs forts, difficile d'en choisir un en particulier. Nad Navillus, probablement le plus beau concert de ma vie; Jack Rose et Glenn Jones pour la découverte du fingerpicking; les pogos sur la musique des fous furieux Old Time Relijun; Julie Doiron ; Gregor Samsa À travers ces concerts, nos échanges sur la musique et l'art en général, la chose qui me lie le plus fort avec la Ferme du Biéreau est sans doute désormais l'amitié et l'estime profonde que je partage avec ses habitants.
La relation entre la Médiathèque de Louvain-la-Neuve et un lieu comme la Ferme du Biéreau est naturelle. En effet, nous partageons les mêmes objectifs : faire découvrir et proposer autre chose, partager notre passion et nos émotions pour la musique et le cinéma ».
(Stéphane Martin)

« La Ferme du Biéreau, lieu bioculte. Situé dans la capitale du béton armé et de la brique terne, cette ancienne ferme engloutie dans l'urbanisme néo-louvaniste nous propose de nous réoxygéner toutes les semaines avec une programmation étonnante, décapante et parfois même dangereuse pour nos yeux et nos oreilles. Buveurs de bières de marques, abstenez-vous, vous ne dégusterez que des bières bio (excellentes) en totale symbiose avec l'esprit des autochtones et le lieu que l'on imagine entouré de champs et de chevaux brabançons (il fut un temps…). Si par hasard vous aviez quelqu'un(e) à qui faire découvrir un lieu anticonformiste, cette salle sombre illuminée de son typique lampadaire d'époque (pièce maîtresse de la scène) avec ses fauteuils moelleux (récupérés) feront sensiblement bien l'affaire. Amateur des petites salles, prêt à faire face à l'invasion de la surenchère pop, vous y serez bien accueilli ».
(Pedro Mano Lopes)