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DJ Screw, histoire imaginaire d’un ralenti mortel

 

DJ Screw (Robert E.Davis) est un astronaute hip-hop de la planète lenteur. Il faut écouter la ouate lourde et cogneuse de ses basses, au fond des oreilles, très fort, dans un endroit hyperactif (heure de pointe, quai de gare ou de métro). Quelque chose se dérobe sous les pieds, une fuite, le cœur ralentit, semble fondre et se répandre dans un trou noir tentaculaire, une syncope matelassée, l’ouverture d’une absence, comme de glisser vers son rythme intime, sa vraie nature, et de voir s’éloigner dans un nuage plein d’échos toute l’agitation terrestre insensée. Mais ça ne coule pas de façon uniforme, la chute est bégayante, pleine de sursauts pulpeux, ressacs flageolants, rebonds scratchés. Cette musique soustrait à la frénésie trépidante, elle rend invisible. Elle part à rebours comme si elle jouait à l’envers pour remonter vers un silence originel, fantasmé, pâteux. DJ Screw est un inventeur de sons, mythique. Pendant longtemps connus des seuls initiés, au départ du dirty south, dans la mouvance H-Town Music (Houston), ses mixtapes circulaient sous le manteau, avant de faire un tabac sur Internet. Il a inventé un style a priori immoral et invendable qui, aujourd’hui, cartonne, poussé même par les majors, le chopped & screwed. Littéralement, ralenti et haché.

C’est sans doute guidé par son horloge biologique profonde que Dj Screw décide de ralentir son audition et de mettre au diapason tous les affects qui vont avec. Probablement qu’il a, dans un premier temps, pratiqué le frein sur ses vinyles préférés pour mieux assimiler les paroles et les subtilités des rappeurs. De fil en aiguille, il a probablement découvert ainsi une autre vérité cachée dans le verbe. En passant aux vitesses inférieures, élastiques, il comprenait mieux le texte, mais aussi il percevait des sens annexes cachés. Là, il touchait une étrange chimie des mots, des paroles, du son. Et il pouvait entrer dedans, porte d’entrée pour prendre en mains le son et l’adapter à ses pulsions cardiaques somnambules. Et à propos de chimie, justement, il était possible de recourir à d’autres substances pour baigner de façon plus radicale dans le bain amniotique de cette lenteur pleine de fantômes. DJ Screw était un grand amateur de sirops antitussifs contenant de la codéine si possible mélangés à d’autres boissons énergisantes. Cocktail contradictoire. Mais c’est en fait une musique d’une lenteur contradictoire aussi: un bolide figé en pleine course a beau ne plus bouger, il évoque toujours la vitesse extrême. J’ai cette impression avec la musique de DJ Screw et ses tempos bégayants. Ainsi boosté au freinage des particules élémentaires, il n’a plus supporté, autour de lui, c’est-à-dire au niveau de toutes les plaques musicales constituant les tranches de son univers mental, de laisser les choses en l’état, tout devait tourner en synchronie avec sa pensée en apesanteur. Il entreprit de transcrire toute sa culture musicale, remixer selon ses couleurs et sa plasticité cérébrale imbibée de ralentisseurs pétillants. C’est la succession impressionnante de ses mixtapes, plusieurs centaines, qui s’érige en œuvre, comme l’accumulation ou la répétition chez certains plasticiens. Il a rassemblé ça comme un aveugle qui s’entourerait de l’histoire complète du monde en braille. Il y a bien ce côté physique parce ces musiques se retravaillent, se sculptent, manuellement, par une connaissance hypermatérielle des sillons ou autres fils conducteurs. En intervenant sur divers éléments de la syntaxe sonore, vitesse, écho, scratch, fractures, flash, superpositions… Il vivait dans un univers où la manipulation des enregistrements relève de la virtuosité. Du pillage créatif et cannibale : il faut tout écouter, tout transformer, adapter, dévier, réorganiser… Une manière très active de se cultiver, d’apprendre sa musique. Comme jadis, les vrais amateurs et connaisseurs de musiques étaient ceux qui lisaient les partitions, ici, ce sont ceux qui remixent, donc comprennent l’alphabet sonore et technologique pour l’interpréter et en donner une version personnelle. Soit en l’occurrence un commentaire défoncé. Dans ses remixes, tout enveloppé de sa lenteur qui fait ressortir les détails, DJ Screw a développé une sensibilité exacerbée quoique pataude (il sent et exprime une grande diversité sans pour autant « faire dans la dentelle »), comme les aveugles dans leur nuit, captant sons et parfums qui nous échappent. Le chopped and screwed est en outre plutôt gangsta et déboule comme des hymnes voyous célébrant la recette pour supporter une vie qui marque méchamment, comme jadis certains avec l’absinthe (d’ailleurs la composition de John Zorn intitulé « Absinthe » recourt à certains procédés sonores et ralentisseurs psychiques). Voici brandie une nouvelle boisson postmoderne des bas-fonds houstonniens qui affranchit des obligations de vitesse et procure une vision personnelle du monde, mais qui, en même temps, littéralement, détruit et peut tuer l’organisme. Musique qui, forcément, a le charme des jeux dangereux, du morbide. DJ Screw a disparu en 2000 dans un grand bain de mixture à la codéine.

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