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Gros plan sur...

 

Albert Marcoeur « L' »

 

Quand la musique pop déferle sur notre continent, Marcoeur n'est pas de ceux qui cherchent à adopter tels quels les nouveaux modèles, à se couler dans le moule pour actualiser gentiment la chanson française. Il veut ouvrir en profondeur la chanson à cette aventure en explorant les libertés qui se présentent. Expérimentation avant adoption des nouveaux codes. Il est un des rares à ressembler, comme le rappelle Libération, à un « Zappa à la française ». Triant, exerçant un esprit critique, pratiquant le contre-courant et les passerelles entre genres et héritages. Albert Marcoeur n'est donc pas un jeune. Il a la soixantaine. Il a une histoire, il a une culture, il a une politique. Il y a belle lurette qu'il a décidé de ne plus compter sur le commerce du disque. Pourtant il vit, il travaille, il compose, il joue, édite des CD, donne des concerts, réalise des projets de terrain avec des fanfares ! Il rayonne de créativité réelle, loin du télévisuel. Sans aucune aigreur ! Il y a bien une vie artistique en dehors du capitalisme culturel ! Quand on découvre un nouveau CD de Marcoeur, on rentre dans une histoire avec un avant et un après. Il y a une culture, une politique à creuser, à entendre. Il y a de la chair, du vécu. Le niveau d'écoute requis est plus riche, fait appel à plus de sens, de compétences, de responsabilisation du consommateur culturel. Chaque nouveau CD s'imbrique aux précédents, et vice-versa. À l'intérieur de chaque CD, les chansons s'articulent. Ce ne sont pas simplement des chansons « du moment », qui cherchent à coller avec leur temps et se terminent quand celui-ci est passé. Ce n'est pas du remplissage de CD. C'est le 'remplissement' d'un flux chanté, dont le CD garde la trace, vient rendre compte après coup pour permettre une circulation, un partage. Chaque nouvel enregistrement est un nouveau chapitre d'une aventure parallèle. Marcoeur ne cherche pas à être synchrone avec l'air dominant du temps et les valeurs chansonnières à la hausse. Il a son flux. Il est diachronique. Il diffère. Il ne se fond pas, il ressort. Il poursuit une singularité entamée dès ses premiers albums, dans les années 70. Autant dire que ça ne peut s'écouter qu'avec une ouverture à cette 'diachronicité'. Et une implication. Son Album à colorier donnait le ton : les créations de Marcoeur demandent qu'on y mette du sien, qu'on apporte ses couleurs.

 

Apostrophe, élision qui instaure une fusion phonétique entre consonnes et voyelles; un signe graphique qui s'insère, une sorte d'intrus qui interrompt et précipite la lecture. Un agent féminin qui travaille de l'intérieur et interpelle discrètement. Ce rôle de l'apostrophe, Marcoeur l'exploite pour faire glisser du sens entre des terrains différents : technologie mentale d'écriture et technologie moderne de transformation du son, texture musicale des mots et trame littéraire des sons. Les CD de Marcoeur sont des objets étudiés : sémantique, plastique, graphique, verbalité et gestualité correspondante, musicalité et mémoire, tout s'imbrique à merveille, rien n'est laissé au hasard. Il manie l'art de l'apostrophe pour révéler aussi des complicités entre les pôles ennemis de certaines antinomies classiques. Il ne faut pas nous la faire, on ne va pas continuellement chanter et renforcer les mêmes oppositions (ce que font la plupart des chansons stéréotypées à la mode qui exploitent et renforcent le déjà connu). Chanter devrait justement permettre de sortir de ces ornières. On ne va pas sempiternellement exalter les amours tragiques de Roméo et Juliette, finissons-en avec ce déterminisme morbide ! Avec Marcoeur, Roméo et Juliette filent une histoire qui dure et ils ont l'air relativement évolués puisque même quand « c'était cata, ils s'en foutaient complet ».

 

Marcoeur pratique des arrêts sur image du quotidien. Ensuite il insuffle vie et action dans ces polaroïds. Il sélectionne, découpe, colle, monte, invente le mouvement. Pour autant, il ne se met pas au diapason des nouvelles machines de traitement sonore. Il rappelle qu'enregistrer l'extérieur sous forme d'images et de sons, que sélectionner et échantillonner dans ces enregistrements, et que découper, coller, monter ces matières mémorisées relève avant tout de l'écriture et du cinéma mental. Ça fonctionne ainsi dans la conscience, dans tout acte créateur. Ce savoir-faire de l'âme interne prime sur l'invention des machines qui ne font qu'extérioriser ces technologies intimes de l'imaginaire. Comprendre cela lui permet une maîtrise autonome des nouvelles technologies, distancée. Sans assujettissement. Illustration : la voix de Roselyne Bachot merveilleuse dans le rôle de L'environnementeuse . Bien au fait des pratiques classiques, en phase avec les méthodes actuelles, il donne à son travail un côté bricolage plein de charme, réalisé à même l'établi.

 

À partir de cette mise en mouvement d'éléments du quotidien, il crée un flux animé qui se détourne des courants dominants, qui en suspend le pouvoir et, à revers, s'adresse à nous directement, avec une certaine brusquerie. Une poésie à cran d'arrêt. Avec L'idéologue , l'apostrophe claque : «  À votre avis, ça sert à quoi de passer sa vie à gagner sa vie ? Pour un jour la perdre, la vie.  »   Sur l'air d'une aubade moralisatrice, avec grandiloquences ricanantes et radieuses à la fois. Un hymne bravache et chancelant. Une musique pleine de vanités qui chavirent et basculent et qui, par la réminiscence de vieux refrains à boire, juxtapose vieille scie des questions essentielles et réponses hédonistes simplistes. Poser des questions pour stigmatiser l'inutilité d'y penser. Ainsi les flux chantés jetés de Marcoeur n'évacuent pas la complexité. Ils excluent la simplification des chansonnettes. Une capacité due à son âge (l'expérience, la multiplicité des points de vue accumulés au fil des ans et des expériences) et à son retrait (excusez d'insister !) d'un commerce culturel qui pousse à la simplification. Des flux qui charrient L'ordinaire et sa possibilité infime de basculement, L'exemple type de la plainte ressassée comportant son attirance malsaine pour l'accidentel, L'inexorable attente où l'histoire du temps qui coule à attendre trente-six mille choses à tel point que l'on oublie que les choses arrivent aussi… Des flux impensables sans le rôle de L'emprunteur et de sa philosophie d'échanges, intéressant dans cette période de crispation autour de la notion de droits d'auteur. Des flux qui n'évitent pas de draguer L'ancien régime , cet attachement viscéral et en douceur pour tout ce qui rappelle les charmes supérieurs du passé, d'un art de vivre perdu. Penchant à l'ancien moqué, titillé par une plume pince-sans-rire redoutable, cependant enrobée d'une mélancolie, d'une nostalgie à laquelle on ne peut rester insensible, on l'éprouve un jour ou l'autre. Des flux où s'incrustent les logiques de l'assistance, immanentes à toute vie (nous sommes tous des Rmistes ), des flux qui ne peuvent évacuer L'agriculteur et le lien romantique qu'il entretient pour nous à la terre, au sol ! Difficile à aborder dans un contexte où ce secteur ne vit que subsidié, mais il le fait ! La chanson s'attache avec humanité et tendresse à brosser le portait de ce personnage devenu décalé, entre deux mondes, sans éviter le mordant : «  Il n'utilise plus d'engrais phosphatés, plus de sulfates, ni de nitrates, il a tout largué  », sous entendu : quand on le lui demandait, il balançait allègrement tous ces poisons, il était « coopérateur » ! Il est temps de vous laisser, allez emprunter le CD, puis commandez-le sur www.marcoeur.com (parce que bien sûr, ce n'est pas très bien distribué), prenez une bonne dose d'apostrophes, au moins ça vous fera chanter.


Découvrez la profondeur de son œuvre en écoutant plusieurs de ces albums

Plusieurs cas de figures ( NM1115 )

Celui où y a Joseph ( NM1118 )

M, A, R, et cœur comme cœur ( NM1118 )

Ma vie avec elles ( NM1119 )

Album à colorier ( NM1120 )

Sports et percussions ( XM162E )

L' XM162F

(Pierre Hemptinne)