CD DU MOIS : GRAND CORPS MALADE
UNIVERSAL, 2006.
On connaît cette eau tranquille où viennent régulièrement s’abreuver poésie et chanson, contentes de se retrouver aux petites heures du showbiz. Grand Corps Malade vient de jeter, dans cette marre paisible, un pavé dont les effets concentriques risquent de troubler la surface plus longtemps que de coutume. C’est que le bonhomme ne fait ni chanson ni poésie au sens orthodoxe du terme. Il a réussi, le bougre, à pousser le slam sur la marché de la chanson et, qui plus est, via une multinationale. Paradoxe étonnant qui est aussi celui de cette tradition récente qui consiste à réciter, voire improviser, de courts poèmes en public, sans musique et sans rap. Le slam est une parole partagée en communautés urbaines. Le genre est né à Chicago voici quelque vingt-cinq ans, dans une boîte de jazz ! Mais la musique n’est jamais loin : celle des mots bien sûr, celle des images que la langue dessine avec les parlers de la ville et puis celle des musiciens qui rôdent autour de cette expression attirante. D’ailleurs Allen Ginsberg faisait remarquer qu’au début des années 60, on venait à Greenwich Village pour écouter de la poésie. Et dans les mêmes boîtes, Gaslight ou autres, chanteurs et poètes se succédaient – Dylan et Dave Van Ronk s’en souviennent. Dans les méandres de Paname, aujourd’hui, on slame et voilà que poésie rime avec bitume et que la plume ranime la vie. Grand Corps Malade nous balance des textes irrésistibles, fins, intelligents, tolérants, animés, épicés de malice et flambés d’espoir. Et l’on se met à écouter cette musique du verbe qui vaut cher sans même se soucier de l’accompagnement musical fourni par quelques copains. Le slam de Grand Corps Malade n’a nul besoin de cette béquille musicale, seule concession peut-être pour entrer chez Universal! Mais cette rencontre entre l’univers de la parole et celui de la musique nous rappelle aussi beaucoup d’autres expressions non chantées. On pense particulièrement à John Trudell, le poète sioux qui nourrit ses textes de rock et de rythmes indiens. Trudell est plus sombre, sa blessure étant plus profonde, mais les démarches sont à comparer. On pense aux talking blues, aux prêches scandées des Afro-Américains, au rap évidemment et au jazz de musiciens comme Max Roach et Abbey Lincoln quI donnait de la voix dans le fameux We Insist ! Freedom Now Suite (UR5715).
La poésie de Grand Corps Malade est bien plus qu’une expression classée soudainement en chanson française, elle rejoint la parole de tous ceux qui, dans le monde, font un grand brasier des langues de bois.
EB
NAÏVE, 2006.
Le nom de Claire Touzi Dit Terzi ne vous dit peut-être rien mais cette chanteuse n’est pas une novice. Parcours : dans les années 80, elle emprunte les chemins du rock alternatif au sein du groupe Forguette Mi Note. Une bande de joyeux lurons qui sillonnent les scènes françaises et autres durant neuf ans avec seulement deux albums Gargouillis (XF669I) et Cruciforme (XF669J ou NF6801). Fin de la première aventure.
La formation se disloque douloureusement, deux groupes émergent des cendres, l’un Cornu, formé par Julie Bonnie, l’autre – celui qui nous intéresse – Dit Terzi formé par Claire Touzi. Embarquement pour le nouveau voyage. Avec cet unique album, formé de Claire Diterzi (auteur, compositeur et interprète), Sylvestre Perrusson (bassiste) et Erick Pigeard (percussionniste), le trio signe un disque magnifique Dit Terzi (ND4197), des textes truffés de jeux de mots et d’humour, une musique aux influences nettement orientales, (les origines kabyles de Claire sont indéniables), rock, des mélodies intimistes à vous donner la chair de poule mais surtout une voix – et quelle voix – envoûtante, caressante aux consonances parfois lyriques ; bref un album inclassable, sensuel, un univers à découvrir de toute urgence. Fin du deuxième acte. La chanteuse reconnaît que, malgré le succès du trio, elle rêve d’un album solo. Nous y voilà. Terminus.
Début 2006, la belle sort le projet tant convoité, un album à elle, baptisé Boucle (ND4198). Commencé en 2003 et interrompu par Iris, un spectacle de danse où elle interprète ses morceaux (dont certains se retrouveront dans son futur album), seule à la guitare parmi les danseurs puis par Iku, où elle campe le même rôle mais cette fois entourée de comédiens, Claire finit par «boucler» l’opus TROIS ans plus tard. C’est l’enchantement, sa voix opère une fois encore et la magie est au rendez-vous. Les textes sont toujours aussi crus, mêlés de poésie, la guitare électrique Gibson omniprésente. Ce petit bijou atypique s’écoute sans fin, sans limites.
ME
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