À choisir, je choisirais ce Louis-là! Pour le timbre de voix, le charisme. Pour le verbe haut, incisif et percutant modelé à ses errances. Pour les écorchures érotisées, sans fioritures, portées avec pudeur dans des lacets d’énervements incandescents, sur l’engagement et l’amour en fanal.
L’émotion est en Ville, il la fait sienne, la love, l’écorche, l’éructe, « l’uppercutte » pour peindre les aspects les plus noirs et les plus touchants de ses états d’être. Après quelques aventures en groupe dont Do It, fondé au début des années 90, Louis Ville entame une carrière solo dix ans plus tard, en nous surprenant par la singularité d’un premier album autoproduit Hôtel pourri (NV3676) en 1999. On en a repris Une Goutte en 2003, fallait-il nous en convaincre !
« À choisir », son troisième album est à la hauteur de son auteur, raffiné et tourmenté tout à la fois. Bien sûr, l’accroche est repérable. Les écorchés de la chanson ne sont pas légion, mais fratrie. Si Arno, qui lui réservera pendant un temps ses premières parties, Tom Waits et Arthur H pour le timbre de voix rauque se profilent à l’horizon. Il y a également dans le jeu des références Brel pour l’émotion, le frisson et la force des interprétations, Bashung pour la flamboyance du désespoir, l’art de la dérision, du Marcel Kanche pour les ambiances brumeuses et décalées. Et… du Louis Ville, granit fragile, dans une écriture d’une noirceur incandescente, taillant le portrait à l’amour, la colère, l’affliction, le doute et la rage, dans des compositions hybrides flirtant avec des rythmiques rock mâtinées de blues cajun ou enrubannées de mélodies hypnotiques d’Orient ou des Balkans. Il hisse sur la tempête de ses passions - dans la même veine que Loïc Lantoine, le drapeau farouche de son univers fantasmagorique, à la croisée des styles et, badaboum ! Ça prend soudain des allures anar… Ferré veille!
Un album tout simplement beau comme une évidence !
BL
De toute évidence il y a des influences qui marquent. Et pour ceux qui suivent depuis le début les aventures d’Arthur H, il est audible que Nicolas Repac, son guitariste arrangeur, colorie son univers à la palette du fils de Jacques Higelin. On le savait « musicien de métier », poly instrumentiste, aussi à l’aise à la guitare qu’en amateur savant d’électronique et bidouilleur de machine en tout genre. Depuis un premier album passé presque inaperçu en 1997 - La Vile - paru sur le label indigo, Nicolas Repac nous plonge dans son monde à la fois lyrique, sombre, tendrement mélancolique déjà et volontiers surréaliste. Il surprend un peu plus avec un second opus quasi insituable – Swing-Swing – sorti en 2005. Une sorte de divagation electro autour du jazz, légère, ludique, bourrée d’idées et de trouvailles, d’intuitions à la fois naïves et instinctives, nous offrant ainsi un éventail de devenirs. Il revient l’année suivante avec l’album du changement justement nommé en Bambara – Yelema – où il collabore étroitement avec Mamani Keita en projetant un peu plus d’Afrique au cœur de la modernité. Une fusion stylistique aux hybridations culturelles. Ce Toulousain éclectique aligne depuis les années 90 les collaborations, avec entre autre: No one is innocent, Michel Portal et Arthur H avec qui il partage le goût des jeux de mots, les ambiances carnets de voyage et le grain de voix éraillé. L’influence notoire de ce dernier, mais également celle de Bashung dès qu’il s’agit de chanson intimiste ou de Gainsbourg, n’entache en rien la surprise éprouvée à l’écoute de La grande roue. Dans ce dernier opus, le plus personnel, Nicolas Repac affirme un rare mélange de perfectionnisme et d’émotion intacte. Il a le sens de la mélodie, de la petite note ajoutée à un son de guitare omniprésent. Il sait charmer l’oreille en oscillant les teintes harmoniques, du groove africain en samples de trompettes flirtant à la limite du jazz et du charleston, ou en accommodant ses compositions d’arrangements fins et doux de clochettes, des plaintes d’une scie musicale, mais aussi de la rondeur d’un xylophone tout en développant l’idée de complexité. Quant aux propos, ils collent à merveille avec les trames musicales, même si l’on peut trouver dans l’écriture une forme de systématisation. Ils relatent avec sincérité une lassitude face à l’incompressible platitude du monde occidentale; avec pessimisme, une crainte face à l’avenir et le progrès technologique, le tout baignant d’onirisme. Et l’on reprend un ticket pour un second tour de grand manège.
BL
« Le ukulélé est à la guitare ce que le string est au caleçon »
(Thomas Fersen)
Lors des nombreux temps morts de la tournée qui a suivi la sortie de l’album Le pavillon des fous (NF3048), Thomas Fersen s’est amusé, avec son guitariste Pierre Sangrã, à revisiter son répertoire dans une formule à deux ukulélés. C’est l’arrangeur et chanteur Joseph Racaille qui les avait initiés à la pratique du petit instrument à quatre cordes d’origine hawaiienne. Le choix de cette formule intimiste et acoustique allait de pair avec une volonté de se rapprocher du public et leur a permis d’écumer à nouveau les petites salles.
De là est née l’idée de ce Best of de poche : dix-neuf titres entièrement réinterprétés en duo sur des instruments de format réduit (ukulélés principalement, mandoline quelquefois et flûte sopranino sur un titre). Et la magie opère à nouveau de A à Z. Certes, ce parti pris atténue la part énergique de certains titres. Mais, en contrepartie, chaque morceau gagne en proximité, invitant à une délectation directe des paroles. On éprouve alors des sensations proches de celles vécues en écoutant Brassens. C’est une véritable invitation à la (re-)découverte de la richesse de cet univers poétique et débordant d’un humour si particulier.
On se laisse facilement embarquer sur l’arche de ce bestiaire insolite tout droit inspiré par des expressions populaires pour se dire finalement que ces fables animalières sentent l’humain. C’est alors qu’il nous dresse le portrait de personnages décalés (Croque, Diane-de-Poitiers) et autres drôles d’oiseaux (Monsieur, Hyacinthe, Bijou). Enfin, comme tout gâteau de choix, celui-ci possède sa cerise : l’inédit Georges qui se boit et se reboit comme du thé.
Au final, on se dit que Thomas Fersen reste le maître d’un imaginaire qui lui colle à la peau et que d’aucuns ne semblent capables de se réapproprier… à part peut-être une certaine Emily au nom d’oiseau (tiens, tiens…).
GD
Quelques pistes d’écoute (en plus de la discographie de Thomas Fersen) :
Emily Loizeau : L’autre bout du monde, Fargo, 2006 - NL6510
Joseph Racaille: Joseph Racaille, tôt Ou tard, 1997 - NR0111
Joseph Racaille: Racaille à Hawaï, tôt Ou tard, 2000 - NR0113
Voir aussi le DVD de Thomas Fersen, Bonne fête Hyacinthe, tôt Ou tard, 2006 - NF3049.
Un journal de tournée filmé dans lequel on voit les prémices du projet « Ukulélés ».
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