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Sélection du mois d'avril 2008

Claire Diterzi jette des ponts entre les arts sonores et visuels

Voilà plus de 20 ans que Claire Touzi dit Terzi suit un parcours atypique et sans concession dans les sphères trop étriquées et cloisonnées du rock et de la chanson en français. A seize ans déjà, elle est la meneuse des Forguette Mi Note, groupe rock survolté aux influences orientales. Deux albums et six cents concerts plus tard, la bande se sépare. Claire repart sur les routes, dès 1995, avec le groupe Dit Terzi qui sort en 2000 son unique album (ND4197) chez Boucherie Productions. Malheureusement, ce chef d’œuvre d’inventivité et de maturité passe à la trappe avec la faillite du label indépendant créé par François Hadji Lazaro. Mise à l’arrêt forcé, Claire se réinvente, cherche et se met au service de projets pour le moins inattendus. On la voit interpréter de nouvelles compositions dans la pièce de théâtre «Iku» d’Alexis Armengol, et puis dans le spectacle de danse contemporaine «IIris» de Philippe Decouflé. Grandie de toutes ses années d’expérimentations, la chanteuse se rebaptise «Claire Diterzi» et livre, en 2006, «Boucle» (ND4198), un album électro-rock des plus gracieux qui la sort enfin de l’ombre. Depuis, elle rayonne et ne cesse de faire parler d’elle, totalement dévouée à l’art de mettre des images en musique et sa musique en images.
Guillaume Duthoit

 

Claire DITERZI

TABLEAU DE CHASSE - ND4199

Pochette ND4199.

NAÏVE, 2008.

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Tableau de chasse

En créant au Théâtre Chaillot (Paris) le spectacle «Tableau de chasse» et en sortant un album éponyme, Claire Diterzi peut aujourd’hui déployer toutes les facettes de son art. Le projet concrétise un fantasme de longue date: mettre la sculpture et la peinture en musique. Pour se faire, Claire s’est inspirée très librement d’œuvres d’artistes tels que Fragonard, Toulouse-Lautrec, Allen Jones, Rodin, Camille Claudel, Doris Salcedo, Van Eyck, Lucian Freud ou encore Turner. Seule aux commandes de son home studio, la belle a sorti de son musée intérieur dix chansons qui lui ressemblent. Dix œuvres réinterprétées qui ont un sujet commun : la femme dans toute sa sensualité. Persuadée que son univers ne s’écoute pas seulement, Claire a composé ce nouveau répertoire en pensant avant tout à la scène considérant le disque comme une prolongation du spectacle. Pour mener à bien ce projet, elle a su s’entourer d’une équipe exceptionnelle: des musiciens solides comme le rock, deux choristes vibrantes, le metteur en scène Alexis Armengol qui offre une scénographie subtile et bien pesée et le vidéaste Franck Ternier dont les projections amènent encore une autre vision des œuvres. Et tout ça fonctionne à merveille. La demoiselle, généreuse, sait fort bien donner les premières clefs de son univers. Après, il nous reste l’album pour apprécier plus en profondeur les dix nouvelles compositions auxquelles se joint une petite merveille, Iku (chanson extraite de la pièce d’Armengol). Ce qui frappe d’abord chez Claire Diterzi, c’est sa voix qui possède une collection impressionnante de timbres: chœurs à la bulgare, naisillardises, envolées arabisantes… chuchotements, chuintements, susurrements… voix de velours ou de crécelle, chahut et défoulement… bruits de respiration, craquements, souffles …. On pense à Kate Bush, à Bjork et même aux B-52’s. Un travail sidérant autour de la voix qui montre que cette pure autodidacte n’a rien à envier à Camille. Certains reprocheront sans doute un manque d’homogénéité à l’album et auront du mal à suivre l’artiste dans toutes ses pérégrinations. Mais il s’agit là d’un parti prix. Claire a choisi de s’inspirer d’œuvres d’époques et de styles fort différents, ce qui donne lieu à des morceaux très variés. Elle ne délaisse pas pour autant le son électro-rock et ce jeu de guitare raffiné qui la caractérisent. Ce qui ne l’empêche pas de développer un certain univers baroque (L’odalisque, Tableau de chasse), de se moquer des bimbos façon Britney Spears (A quatre pattes) ou de se mettre dans la peau d’Yvette Guilbert (La vieille chanteuse). Enfin, Claire nous quitte sur une chanson de séparation, sorte de fado étrange aux accents des polyphonies de l’Est (Je garde le chien). Un conseil afin de goûter à la richesse de chacun des titres de cet album patchwork: n’hésitez pas à le laisser reposer pour mieux y revenir. Et si Claire Diterzi déroute, c’est qu’elle est une des rares chanteuses francophones à prendre des risques en acceptant de perdre quelque chose à chaque aventure pour mieux se réinventer.
Guillaume Duthoit

 

 

REQUIEM FOR BILLY THE KID - YR3256

Pochette YR3256.

NAÏVE, 2006.

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Requiem for Billy the Kid

Le Far-West au féminin

Que ce soit en solo ou auprès d’autres artistes (Philippe Decouflé ou Titouan Lamazou dont elle a accompagné en musique un spectacle et une exposition), Claire Diterzi dégage toujours une sensualité rare.
Sur cette bande originale pour le western Requiem for Billy the Kid de la française Anne Feinsilber, Claire mène sa barque seule et avec brio, passant de la guitare (son instrument fétiche) au violon, adaptant ses compositions aux besoins du film: ici, tout évoque les étendues sauvages, le soleil brûlant, les villes-fantômes, et même sa voix, toujours aussi cristalline, sonne comme venant d’un autre âge. Sa version de Knockin’ On Heaven’s Door rend un bien plus bel hommage à Bob Dylan (jadis interprète principal du classique Pat Garrett et Billy the Kid de Sam Peckinpah) que celle des Guns’n’Roses, et on se prend à songer aux bandes originales puissantes, mais subtiles de Neil Young pour Dead Man ou de Nick Cave & Warren Ellis pour The Proposition.
Des ambiances dépouillées comme les plaines arides du Grand Ouest américain.
En très peu de temps et avec très peu de moyens (budget oblige), Claire Diterzi a distillé une folk poussiéreuse et néanmoins gracieuse à partir d’instruments acoustiques (guitares, violon, harmonica, viole de gambe et scie musicale). De-ci, de-là, sa voix vient charmer l’auditeur telle une sirène qui disparaît aussi subitement qu’elle était apparue.
Requiem for Billy the Kid est une bande originale envoûtante qui prouve une fois de plus que Diterzi a, décidément, plus d’une corde à son arc!
Catherine Thieron

 

Discographie complémentaire

Forguette mi note, "Cruciforme" (Cobalt, 1994)
Forguette mi note, "Gargouillis" (Cobalt, 1993)
Dit Terzi, "Diterzi" (Boucherie Productions, 2000)
Claire Diterzi, "Boucle" (Naïve, 2006)

 

Alain BASHUNG

BLEU PETROLE - NB1189

Pochette NB1189.

BARCLAY, 2008.

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Le nouveau Bashung a été salué par la presse entière et caracole dans l’Ultratop. Il sera bientôt disponible dans nos centres de prêt (aux environs du 13 mai) : une excellente méthode pour le découvrir en profondeur si vous n’êtes pas fan inconditionnel…

En attendant, 5 médiathécaires l’ont écouté et vous livrent leurs premières impressions…

 

"Une parenthèse agréable..."

Il est loin le temps de L’imprudence où Bashung avait remué les zones d’ombre de son for intérieur pour en sortir un chef-d’œuvre qui restera un ovni inégalé dans le paysage francophone. Sans doute a-t-il eu peur de la redite. Pour Bleu Pétrole, il a eu l’intelligence de changer de registre, se remettant dans les mains de Gaëtan Roussel (Louise Attaque), Gérard Manset, Armand Méliès, et Joseph d’Anvers. Le chanteur ne participe à l’écriture que sur trois titres. Il s’agit donc d’un album d’interprète. La production, les arrangements, et surtout sa voix donnent du coffre à des chansons qui se veulent plus légères, plus directes. On sent que Gaëtan Roussel s’est donné à fond essayant d’épouser un maximum le phrasé et les tournures du maître. Seulement, le paradoxe est là. N’est pas Bashung qui veut ! Car l’émotion des premières écoutes retombe vite. Deux morceaux sortent malgré tout du lot, renouant avec une certaine noirceur qui va si bien à notre homme : « Vénus » et « Je tuerai la pianiste ». Pour compléter les neuf nouveaux titres, Bashung reprend « Suzanne » de Cohen et « Il voyage en solitaire » de Manset sans en donner une interprétation transcendante. Une parenthèse agréable – sans plus – dans une discographie qui a pris, ces dernières années, les allures d’une œuvre capitale.
Guillaume Duthoit

 

"Bleu Pétrole, c'est comme retrouver un ami sorti de dépression..."

J’ai retrouvé Alain Bashung comme on retrouve un vieil ami perdu de vue depuis longtemps. Après Fantaisie Militaire que j’ai usé jusqu'à la corde (façon de parler), j’étais passée à autre chose, malgré ma sympathie évidente pour le bonhomme. De temps en temps, j’entendais parler de lui par le biais de son entourage – Rodolphe Burger, Olivier Cadiot, Chloé Mons – mais sans plus.
Et puis, ce matin, je le retrouve au petit déjeuner avec Bleu Pétrole et cette impression de l’avoir quitté la veille. D’entrée, il me nargue gentiment à coups de "Je t’ai manqué", et je ne peux que lui donner raison : c’est le vieux pote qu’on est heureux de revoir. Pendant cinquante minutes, je l’écoute, tantôt enthousiaste, tantôt sceptique, et curieuse d’entendre la suite.
Toujours aussi nonchalant, Alain Bashung promène son timbre détaché d’un titre à l’autre, qu’il soit plutôt folk (Comme un Lego), vaguement électronique (la reprise en français du Suzanne de Leonard Cohen), un peu plus rentre-dedans (Je tuerai la pianiste) ou à tendance cabaret (Vénus). Certes, ce n’est toujours pas la grande joie de vivre, mais c’est nettement plus sautillant que L’Imprudence, l’album qui m’avait détourné de lui. Trop noir, trop triste, bref : pas pour moi.
Bleu Pétrole, c’est comme retrouver un ami sorti de dépression : on ne comprend pas tout (par exemple sa reprise de Il voyage en solitaire – avec ses rimes en "aire" – de Gérard Manset), mais on est bien content pour lui !
Catherine Thieron

 

Bashung – une certaine conception de l’équilibre ?

Après L’Imprudence et les profondeurs harassantes, un Bleu Pétrole défini en termes de clarté, de légèreté ? Peut-être... Qu’il le veuille ou non, quelle que soit la chanson, Bashung ne peut se départir de lui-même. Avant la mélodie ou son absence, on entend sa voix, ses inflexions basses redondantes, sa texture viscérale : la chanson prise dans ce corps ne le quitte pas. Entre les poèmes lugubres de l’un et les mélodies évidentes de l’autre, une interprétation dont la densité fait illusion. (Catherine De Poortere)

 

"Un précipité de ma vie sentimentale sous influence Bashung !"

Premier contact, face aux enceintes, livret en mains, volume poussé. Première impression : boule d’émotion ronde, imprévue, joyeuse amplitude. Ce n’est pas une nouvelle facette de Bashung que je découvre, mais en un flot, tout un coup, tous les « moments Bashung » d’une vie déjà longue ! Des flirts avec « Ça cache quekchose », des départ en vacances avec « C’est l’arrivée du tour », des quêtes transies au son de « Gaby ! Oh Gaby », des beuveries solitaires avec « Martine boude », des doutes en sifflotant « Elle passe la douane avec Eddy, je prends soin du canari », des exubérances avec les enfants sur « Bombez le torse bombez »… Mon histoire avec « Bleu pétrole » débute ainsi, en humant un concentré de Bashung qui me fait revoir toute une série de scènes affectives illustrées par ses chansons. Un précipité de ma vie sentimentale sous influence Bashung ! Vous savez, ces fameuses secondes pendant lesquelles on revit tout son passé. Un peu de ce parfum-là m’enivre aux premières notes, premières syllabes. Sans doute que Gaetan Roussel s’est investi à fond dans le challenge qui consiste à écrire pour un « monstre ». Il s’est appliqué, peut-être inconsciemment, à illustrer toutes les « figures imposées ». Il fait du Bashung. Sans sombrer dans le caricatural. Il y a de petites choses qui enchantent vite la tête, fantaisies taraudantes, brillantes et obscures, maniérées. De courtes formules géniales et branleuses qui peuvent soudain révéler une ombre philosophique cynique, renvoyant dos à dos les énergies libidinales, les responsabilités affectives : « Je t’ai manqué ? / Pourquoi tu me visais ? », « Un jour je te parlerai moins/ Peut-être le jour où tu ne me parleras plus ». Des charges bien sombres, saignantes, avec de minces lueurs au fond des ténèbres, « Je tuerai la pianiste/ Afin que l’on sache/ Que quelque chose existe ». Bashung parcourt son ciel ténébreux en y allumant ses étoiles charnelles préférées, « Plus haut que les nues…/ Elle est née des caprices ». 

L’audace est aussi dans « Bleu pétrole » avec le long texte de Manset, « Comme un lego ». Malgré une certaine emphase, c’est une belle performance, le texte emboîte ses versets puissants au son d’un prêche très folk, tendu. Peut-être n’a-t-il jamais chanté tourné autant vers l’avenir de la planète ? « Les capitales sont toutes les mêmes devenues/ Aux facettes d’un même miroir/ Vêtues d’acier, vêtues de noir/ Comme un lego mais sans mémoire.» Les reprises de « Suzanne » et de « Il voyage en solitaire » trouvent leur place naturellement dans l’ensemble, elles complètent l’atmosphère. « Suzanne » pour dire plus explicitement, avec les mots d’un autre looser inspiré, une beauté de l’amour, folle et perdue, qui brille au sombre firmament bashungien. « Le voyage en solitaire » pour terminer en disant la magie de la chanson : « Et voilà le miracle en somme/ C’est lorsque sa chanson est bonne/ Car c’est pour la joie qu’elle lui donne/ Qu’il chante la terre ». Mélancolie lumineuse, déclamée presque sèchement, qui soulève la fin du CD, avec une envie irrépressible de ne pas rester seul, de partager, de s’enlacer et tanguer (même si pour les anciens, rien ne peut remplacer la version originale !).

Beaucoup, dont Libération, ont insisté sur le fait que ce serait un album plus politique, sous prétexte que certains vers feraient référence à la vacuité médiatique et sarkoziste : « Et si l’on disait le contraire/ Ou si l’on ne disait rien/ Si l’on construisait les phrases à l’envers ». L’artiste n’a pas démenti… Ceci dit, oui, j’ai comme l’impression d’une humanité plus affleurante, une plus grande attention à ce qui se passe autour, au réel.

Musicalement, Bashung reste celui qui sait le mieux associer rock et chanson française (pour le dire vite).

Et puis, surtout, dans un superbe lyrisme de looser, fort d’une longue quête d’harmonies fragiles, incertaines, qui s’ouvrent puis se refusent, « J’ai traqué les toujours, désossé les déesses », Bashung affiche un évident plaisir de chanter, et c’est communicatif. Tout comme ses doutes : « J’ai des doutes sur l’heure à laquelle/ tu viens de rentrer/ La certitude de t’avoir si fort désirée/ J’ai des doutes/ Est-ce que vous en avez ? ». Voilà, j’ai le nouveau Bashung en moi ! 
Pierre Hemptinne


"Chuchotis et murmures autorisés. Encouragés même..."

Depuis deux (très) courts métrages de cinquante secondes de Louis Lumière en 1895 on a tendance à appeler cela « L’arroseur arrosé »… Ne connaissant pas beaucoup plus de Bashung que quelques chansons passant sur les radios généralistes (c’est clair, elles relèvent le niveau moyen des chansons qui, le samedi soir, viennent y interrompre les retransmissions des matchs de foot), que la pochette et le clip de « Osez Joséphine » et les ravages zygomatiques que provoquent, dans l’intimité la plus stricte, mon imitation gromellante et pour le moins fragmentaire de La Nuit je mens (phonétiquement à peu près : «wowôô-wôôô-les-murèèèènn’… »), je comptais, selon une stratégie de type « Cheval de Troie » qui a fait ses preuves, détourner l’exercice imposé de ce texte sur le dernier Alain Bashung pour parler de… Colin Newman. Mais, au petit matin, une fois passé les murs d’enceinte de la ville, après une nuit de réflexion, les soldats cachés dans le cheval en bois se sont ravisés et ont abandonné leurs inavouables desseins…

Je m’explique : Colin Newman était (et est encore) le chanteur d’un de mes deux ou trois groupes rock préférés : Wire. Trois resplendissants colliers de pierres précieuses aux arrêtes coupantes et aux facettes étincelantes à la fin des années septante sans lesquels par exemple, dix ans plus tard, les Pixies n’auraient pas été les Pixies… Une reformation fin des années quatre-vingt ; une autre au début des années zéro… Et Bashung ne se prive pas en interviews de se déclarer fan de Wire. En juin 2005, à l’occasion d’une carte blanche offerte par la Cité de la musique à Paris il invita aux côtés de Bonnie Prince Billy, d’Arto Lindsay (par ailleurs présent en studio sur «L’Imprudence») ou de Chloé Mons, Githead l’autre groupe de Colin Newman (avec Robin Rimbaud et des membres de Minimal Compact). L’occasion aussi pour moi d’enfin écouter l’album « Novice », enregistré en 1989 avec Newman mais aussi, entre autres,Blixa Bargeld des Neubauten et des Bad Seeds ou Dave Ball de Soft Cell… Grosse déception : cet album - pourtant doté d’une certaine aura de « disque culte » - a mal vieilli. Une sorte de rock synthétique eighties (et, dans ce sous-genre, plutôt le bas que le haut du panier) aux arrangements et à la production tellement boursouflés qu’ils poussent sans cesse le chanteur vers la surenchère et l’exagération.

Quel soulagement, après cette débâcle, de réécouter son nouveau « Bleu pétrole » ! Tonalités plus acoustiques, arrangements discrets et plus aérés, plus d’espaces pour un chanteur moins poussé « à en faire des tonnes ». Chuchotis et murmures autorisés. Encouragés, même... Au creux de l’oreille. Des textes à double niveaux :  la tête dans les nuages et les étoiles, les pieds qui trébuchent dans les coins du tapis. Franchement, vous oseriez enchaîner les deux strophes «On voit de toutes petites choses qui luisent » et «Ce sont de gens dans des chemises », vous ? Gérard Manset, parolier de ce Comme un Lego, assume et c’est quand un Bashung - désormais sexagénaire - prend ces mots-là dans sa bouche, funambule quelques pieds au-dessus du marais du ridicule et de la poésie adolescente, que sa prise de risques me touche vraiment le plus. Beau disque.
Philippe Delvosalle

 

Pascal Bouaziz le Maurice Pialat de la chanson

pascal bouaziz en studio

MENDELSON

PERSONNE NE LE FERA POUR NOUS - NM2924

REC-SON, 2008.

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NM2924Pourtant bien avancés dans le vingt et unième siècle, il reste encore aujourd'hui des gens pour qui le documentaire et la fiction sont deux points distants, deux entités antagonistes… Le vrai versus le faux, la réalité versus l'imagination, les frères Lumière versus Georges Méliès… Pour d'autres personnes, «documentaire pur» et «pure fiction» sont les deux terminus d'une ligne graduée le long de laquelle on devrait pouvoir ranger toutes les expressions sociales et artistiques: «Matrix», 80% fiction / 20% réel, «Nanouk l'esquimau», 15% fiction / 85% réel, etc. Depuis une bonne dizaine d'années Pascal Bouaziz, tête de proue du navire Mendelson, a mis en place une structure moins naïve et plus complexe d'auscultation du monde et d'écriture de chansons, une structure multidimensionnelle où chaque «je», les moindres «tu», «elle» ou «ils», sont - au minimum - des triangles aux angles et aux côtés sans cesse changeants entre 1°/ l'autobiographie, 2°/ l'observation du réel d'autrui, 3°/ la mise en scène, l'imagination et la fiction. Cinéphile et scrutateur attentif du monde, Bouaziz a compris qu'il n'y avait pas de documentaire sans choix de mise en scène, pas de fiction sans racines même profondes ou longues vers un terreau concret et, enfin, que le «soi» ne pouvait prendre de l'épaisseur qu'en confrontation à l'autre - à sa présence ou son absence. Depuis son premier album «L'Avenir est devant» (sur Lithium en 1997), le chanteur a ainsi diffusé depuis une tour anonyme de la région parisienne - pas nécessairement tour HLM mais, au sens figuré: mirador d'observation, pylône d'émission; et pas à Combs-la-Ville comme un morceau de ce premier album a pu le faire croire - les diagnostics les plus touchants, les plus bouleversants - parce qu'à la fois les plus habités et les plus mats et détachés - de la banlieue parisienne depuis le court-métrage «L'Amour existe» (le plus beau film du monde?) de Maurice Pialat en 1961 («Enfant doué que l’adolescence trouve cloué et morne, définitivement. Il n’a pas fait bon de rester là, emprisonné, après y être né. Quelques kilomètres de trop à l’écart»). Si les signes d'admiration de Bouaziz pour Pialat abondent (en interviews ou dans les paroles de J'aime pas les gens où, aux cinq sixièmes du morceau, juste avant «la Belgique», le regretté cinéaste franc-tireur est le premier à s'en tirer et à faire basculer l'interminable liste du côté des «j'aime pas» au côté des «j'aime bien»), ce n'est pas tant au Pialat impliqué, mais un peu détaché (voix off), voire ponctuellement sociologisant et statisticien («Nombre de microbes respirés dans un mètre cube d’air par une vendeuse de grands magasins: 4millions / Nombre de frappes tapées dans une année par une dactylo: 15millions / Déficit en terrain de jeux, en terrain de sport: 75% / Déficit en jardin d’enfant: 99% / Nombre de lycées dans les communes de la Seine: 9. Dans Paris: 29 / Fils d’ouvriers à l’Université: 3%. À l’Université de Paris: 1,5% / Fils d’ouvriers à l’école de médecine: 0,9%. À la Faculté de lettres: 0,2% / Théâtre en dehors de Paris: 0. Salle de concert: 0»), de «L'Amour existe», mais au Pialat plus charnel des fictions des années septante et quatre-vingts que font penser les textes de Mendelson. Et, par ronds concentriques, les quatre cailloux jetés dans l'eau par Mendelson - en 1997, 2000, 2003, et 2007 - n'ont pas juste mis les mots justes sur la vie dans sa et dans la banlieue parisienne, mais aussi, partant de là, sur celle d'autres banlieues et petites villes de l'Hexagone - sur l'existence de cette France cataloguée «d'en bas» par un premier ministre pataud et hautain, ces vies oubliées dont les médias ne rendent généralement compte que parachutés de leur «France d'en haut», le temps d'un fait divers ou d'un recensement statistique -, puis, bien sûr, quelques centaines de kilomètres plus loin, du malaise et du mal vivre de toute la société de consommation occidentale…

On l'aura compris, les textes de Pascal Bouaziz ne sont pas particulièrement youpla-boum-tsoin-tsoin et on les sent plus proches de la période autrichienne de Michael Hanneke (Le Sens commun où «à force de vivre trop longtemps dans sa tête», un homme «finit par perdre le sens commun», battre une femme et sa fille avant de «[brûler sa maison, sa voiture et partir sans rien]», pour «six mois de vie, six mois de quelque chose de moins que le malheur» fait immanquablement penser à «Der Siebente Kontinent» du Viennois) que de Claude Zidi ou d'Éric Rohmer. Mais il n'y a chez Bouaziz jamais de complaisance ou de surenchère et, contrairement à d'autres grandes plumes sociologiquement visionnaires de la chanson française dont Mendelson a pu être proche, telles que Michel Cloup (Diabologum, Experience) ou Arnaud Michniak (Diabologum, Programme), il ne donne pas l'impression de juger, de se croire plus intelligent que la masse. Même s'il en reste au stade - limpide - du diagnostic et n'enchaîne jamais avec la moindre prescription de remèdes ou le moindre conseil de solutions, il y a chez lui, très présente, une dimension curative et thérapeutique. Par moments, on a envie de fuir la dureté du monde qui nous entoure [cf. ci-contre dans cette sélection saisonnière de médias: Vampire Weekend, Julie Delpy, Calvin Harris, Judd Apatow…]; certains préfèrent d'ailleurs nier la réalité en permanence… Mais d'autres, comme Pascal Bouaziz savent que «on peut fermer les yeux, mais le monde est toujours là» (Personne ne le fera pour nous #2). Et regarder la noirceur du monde, droit dans les yeux, en découvrant qu'on n'est pas si seul qu'on le croyait à le toiser ainsi, aide à (sur)vivre: à soit le supporter, soit le combattre. La lucidité et la clairvoyance de Mendelson nous renforcent. En 2000 déjà, au moment de son second album «Quelque part», il déclarait à L'Humanité: «Je ne fais pas des disques pour divertir, pour faire de la gaudriole. J'essaye de soulager, c'est autre chose. Pourquoi la chanson serait le seul mode de création à s'obliger au festif, à la chansonnette…?».

Mais Pascal Bouaziz n'est pas journaliste ni sociologue, pas juste écrivain, non plus… Il est chanteur et c'est donc dans ce lien entre l'écrit, la vocalisation et la musique que le miracle de «Personne ne le fera pour nous» s'accomplit pleinement. Immédiatement après la teneur et le tranchant de ses textes (le point de vue, le choix des mots), c'est sa manière totalement personnelle de les vocaliser, souvent entre parlé et chanté, qui bouleverse. Il y a régulièrement dans sa diction comme des micro-hésitations qui donnent aux textes une apparence sinon d'improvisation (ce qu'ils ne sont clairement pas) au moins de redécouverte, de fausse première fois. Ces fractions de secondes de blanc, où le chanteur semble (je souligne: semble) chercher ses mots nous suspendent à ses lèvres, maintiennent autrement mieux notre attention que ne le ferait le déroulé mécanique et linéaire d'un ruban textuel bien lubrifié et dépourvu de la moindre aspérité. Ces très courtes suspensions du temps où Bouaziz paraît plus respirant que chantant, nous rappellent qu'en français c'est le même mot qui désigne la composante inhalante de la respiration et l'inventivité de l'artiste à trouver des formes en adéquation avec le contenu qu'il entend porter: inspiration.

Et Pascal Bouaziz n'est pas seul, non plus. Mendelson, c'est aussi un groupe. Et c'est dans le rapport à la musique de ce groupe - correspondance, soutien ou dissonance, mise à distance, effets de surprises - que les personnages écrits et dits par Bouaziz prennent vraiment vie, se mettent à respirer et à vibrer. Sur ce double album sorti à l'automne 2007 mais enregistré en deux sessions à l'été 2004 (l'intervalle ayant essentiellement servi à «épurer, couper, trier» pour passer d'un possible triple à un commercialisable double CD), on ne s'étonnera pas de retrouver le groupe des concerts de l'automne 2004 avec Charlie O. aux claviers et, principale singularité structurelle du quintet, deux batteurs: Sylvain Joasson et Jean-Michel Pirès. Leur manière relativement sèche de faire claquer les coups, la manière très contrôlée de maîtriser la dynamique entre de longs moments retenus et de courtes déflagrations lâchées, fait plus penser à des groupes (post-)rock américains qu'à la majorité des groupes rock français. Mais, contrairement à 95% des groupes post-rock américains dont la «musique» m'ennuie profondément par excès de démonstrations techniques et de formalisme postmoderne («le son pour le son pour le son» ou «la structure pour la structure pour mon ego»), il y a ici une complémentarité entre un savoir-faire sonique et un contenu pas banal à mettre en relief. À ce titre, le quatrième morceau du second CD, La Honte, est exemplaire: au début de la chanson, chanteur et groupe n'ont pas l'air sur le même plan; le chant mixé très à l'avant, les musiciens discrets - presque camouflés - dans le lointain, le téléguidant comme en pointillés, comme en crayonné, jusqu'à ce qu'ils ne se mettent à progressivement combler ce vide pour se retrouver à ses côtés à la moitié du morceau, avant de reculer à nouveau. Et ce mouvement sonique n'est pas une chorégraphie gratuite, pour faire joli ou amuser l'auditeur. Le climax bruitiste du morceau correspond à un des énoncés les plus durs du disque - peut-être à écrire et à dire, en tout cas pour moi, à entendre - parce qu'il touche au mal-être d'un enfant: un fils qui reproduit la honte de son père (cet homme étant le «je» de la chanson), un gamin à table dont les yeux disent qu'il se sent responsable de la séparation de ses parents… Pendant quelques dizaines de secondes, les guitares sauvages et sales couvrent en partie ces mots crus et pénibles, tout en traduisant en stridences électriques ce que les mots qui nous échappent en partie sont en train de nous dire.

Tout du long de ses deux heures et seize chansons, le double album «Personne ne le fera pour nous» impressionne; c'est un disque plein, chargé, honnête, subtil et varié (les constats mats et sans appel évoqués plus haut, mais aussi la miniature instrumentale Micro-Coupures, les plus pop Personne ne le fera pour nous #2 ou Hop ou la parfois «Katerinesque» litanie misanthrope J'aime pas les gens – «(…) J'aime pas les gens qui parlent - J'aime pas les gens qui ont pas de cerveau – J'aime pas les journalistes – J'aime pas ceux qui lisent – J'aime pas l'actualité – J'aime pas les infos – (…) J'aime pas qu'on me dise «on» – J'aime pas la parité – J'aime pas les petites commissaires du peuple… de la pensée – J'aime pas l'innocence – J'aime pas le bon sens – J'aime pas qu'on me donne des leçons – J'aime pas les gens – Les gens, c'est les pires – J'aime pas ce qui me passe par la tête – J'aime pas être comme ça – Je n'aime pas ce que ça reflète – Je ne m'aime pas moi – Je crois pas en l'Europe – Je crois pas au progrès – Je crois pas au lien social – J'aime pas les gens – Les gens c'est les pires – J'aime pas les chanteurs – Les chanteurs, c'est les pires (…)». Morceaux d'une minute trente ou une minute cinquante versus chansons fleuves de huit, neuf ou onze minutes: Mendelson poursuit ici sa libération du carcan de la chanson couplets/refrain de trois minutes entamée dès son second album «Quelque part», enregistré en 2000 avec quelques fortes têtes des musiques improvisées françaises (Joëlle Léandre, Noël Akchoté, Daunik Lazro, Quentin Rollet… ). Le meilleur exemple en est 1983 (Barbara), bouleversante chanson-miracle de cet album-miracle, lovée en fin de premier disque à la charnière entre les deux panneaux du diptyque. Onze minutes trente de film sans images qui, partant d'un souvenir d'histoire d'amour - «(…) 1982 - J'étais si amoureux - J'étais si content d'être malheureux - Je croyais que ça finirait pas – Ça s'est fini tout seul, bien sûr – 1983, moi et elle - Moi et Barbara… - «panote» sur la plus touchante galerie de personnages secondaires, beaux et vrais, que la chanson et le cinéma français nous ont donnés depuis… presque trente ans (peut-être, dans une version plus rurale, depuis «Passe-Montagne» de Jean-François Stévenin en 1978): deux mères, un concierge, d'autres filles, une famille de «plus pauvres que soi», un chien, une fille «bizarre dont on disait qu'elle était en retard», des hippies - jeunes, beaux et sympas - «qui écoutaient de la musique bizarre», les «voisins plus riches des collègues à maman qui vivaient dans les petits pavillons»… «La lutte des classes est un jardin, une table de ping-pong, une chambre pour chacun, une cheminée dans le grand salon, une voiture neuve, un frigo plein, des vacances été-hiver, des chouettes habits…». Un jour, dans vingt ou trente ans, on consacrera des thèses de doctorat - en littérature et/ou en sociologie - à cette chanson-monde qui entre-temps nous donne la chair de poule et nous fait monter les larmes aux yeux à chaque écoute.

Philippe Delvosalle

Le site de Mendelson est à l'image du groupe: riche, personnel, passionné et foisonnant
> http://mendelson.free.fr

 

AMOURS SUPRÊMES - ND0584

Daniel DARC

Pochette ND0584.

MERCURY FRANCE, 2008.

Où emprunter, détails...

darcIl n’a pas fière allure Daniel Rozum (son nom pour l’état civil) sur la pochette d’« Amours Suprêmes ». L’œil darde encore de vaillants éclairs de fierté, le regard demeure altier, mais le reste du visage n’a plus que l’élégance des ruines, la beauté des vestiges, chez un jeune homme qui fut, il y a longtemps déjà (au sein de Taxi Girl, 1978-1980), et presque contre son gré, une incarnation de « nouveaux romantiques », ces élégants jeunes gens (Elli & Jacno) qui vivaient leurs chocs esthétiques (la Beat Generation, le punk) comme des remises en question existentielles. Il ne s’est écoulé que quatre années entre ce disque et « Crève-Cœur », l’album du retour que d’aucuns attendaient, mais à comparer les documents photographiques de ces deux périodes, on jurerait que c’est le triple! L’homme a retrouvé, outre une certaine régularité discographique, un semblant de stabilité, confirmé par le port ostentatoire d’un tatouage de croix chrétienne, symbole de la conversion au Protestantisme de ce juif d’origine russe. Mais bien que l’intéressé nous ait toujours gratifiés de la plus élémentaire des discrétions dans l’exhibition consentante de ses plaies intérieures, il n’est de mystère pour personne que le parcours de Daniel Darc contient tout le potentiel dramatique d’un biopic trash qui serait comme un remake inversé (et solitaire) de « La Vie est un long fleuve tranquille » tourné par Gaspard Noé (« Seul contre tous », « Irréversible »). Mais de ce passif du malheur, de cette ligne de vie sans cesse brisée, de ce jeu de cache-cache avec ses démons intimes, le Français n’en tire aucune fierté teintée d’auto-complaisance malsaine et qui aurait pour conséquence de le figer «ad vitam» dans la posture pathétique du héros adulescent maudit et/ou incompris. Tout juste une écriture vaguement gainsbourrienne (le registre chanté a définitivement cédé le pas au parlé), ayant troqué son efficacité métrique sans pareille contre une sorte de touchante simplicité, d’élégante fragilité. Quel autre chanteur que Daniel Darc pour déclamer « La vie est mortelle » sans tomber dans la jérémiade post-pubère à la Damien Saez? Expédier un sentencieux « Ça ne sert à rien » sans flirter avec le nihilisme confortable d’un AqME ou d’un Indochine? Il y a quelque chose de littéralement funambulesque, voire de miraculeux chez le Français, cette propension à faire mouche à chaque coup sur des (ou plutôt un) thèmes aussi rabâchés que (les affres de) l’amour et l’existence et en recourant à une syntaxe circonscrite à un vocabulaire arraché au langage commun.

On peut y voir les conséquences d’une adéquation profonde entre l’homme et ses écrits, tout juste séparés par un recul aussi mince que salutaire, mais on ne peut négliger la finaude et subtile musicalité de chansons qui ont le don de planquer leur filiation au rock derrière leurs atours tranquillement Chanson Française. Et bien que Frédéric Lo, architecte sonore du précédent opus, ait été placé en retrait de cet « Amours Suprêmes » qui n’aura plus l’effet de surprise pour lui, l’album offre quelques moments forts qui contrebalancent la relative déception du morceau partagé avec Bashung (« L.U.V. »). « Un an et un jour » vient presque refermer la parenthèse spleen ouverte à la fin de son disque (oublié) de 1994 « Nijinski »; les « respirations » de Robert Wyatt à elles seules suffisent à démentir l’intitulé de « Ça ne sert à rien » et « Environ », sur une mesure de guitare chipée à (« Kiss Me ») Sixpence None The Richer, prend, en beauté, la porte de sortie façon « L’insoutenable légèreté de l’être ».

Yannick Hustache