LA BELLE ÉQUIPÉE
ou Comment je me suis fait des copains dans la Chanson française !
Chouette ! Quatre disques que l’on osera écouter sans honte les fenêtres grandes ouvertes, même si l’on raconte que des Anglais (et autres) ont colonisé le voisinage.
Plus qu’ailleurs, la Chanson française (avec majuscule s’il vous plaît) est quelque part une affaire de foi. Une religion qui demeure majoritaire dans l’espace linguistique naturellement lié à elle mais qui rame, et pas qu’un peu, pour recruter en nombre des adeptes par-delà son aire de prédilection.
Sans ressortir les montagnes d’arguments antagonistes et souvent inconciliables des placards d’un débat vieux comme la langue (de chez nous ?) résumé dans une lapidaire formule - la Chanson française, stop ou encore ? - l’un des griefs récurrents à l’encontre de ce qu’il faut bien appeler «une vache sacrée» (la critique, même nuancée y est régulièrement perçue comme une attaque en règle contre un genre absolument multiple) se porte sur son inertie autosatisfaite, un autre sur sa rigidité mélodique. Autrement dit, on l’aime plus parce qu’on sait déjà à peu près ce qu’elle va nous dire et comment elle va le faire, plutôt qu’à ce qu’elle compte nous révéler et dans quels habits elle entend s’offrir à nos oreilles.
Et question habits, les quatre garçons ici présents ne nous exhibent pas leur costard du dimanche, classe mais un peu emprunté et exhalant encore de cette artificielle odeur de propre, mais une carte de visite soignée et plus que joliment présentée; Bensé et ses croquis de rêveur scrutateur patiemment recopiés au propre, Arman Méliès et ses doux collages temporels (au sein desquels il apparaît en démiurge et figurant) qui marient dans un même élan l’esthétique 1920-1930 et 1960-1970, le dédoublement autocrayonné de Wilfried* en surimpression d’un psychédélisme illustratif remonté directement du « Yellow Submarine » des Beatles. La palme de la plus somptueuse présentation revenant au livret-CD de Julien Ribot, dont les textes (écrits à la main), baignés et entourés de coloriages/surlignages malicieux et éclatés voisinent clichés au naturel, photomontages et peintures/essais graphiques aux contours aussi chargés qu’inquiétants.
De même, aucun de ces garçons ne s’invite bruyamment au raout des nouveaux arrivants (Bensé) ou des aspirants à un brin de reconnaissance (les autres n’en sont plus à leurs premiers méfaits). L’ego trip des entristes de la sphère cathodique, l’assurance quasi athlétique des chanteurs bons à tout faire et copains (commis d’office) avec toute la profession, les mélodies arrache-cœur et tape dans le dos, les refrains à réveiller le quartier en suspendant le linge et des chansons qui se sentent fragilisées à être écoutées seul(e)s, très peu pour eux. Et si leurs univers respectifs partagent d’évidentes affinités électives avec (le registre de) l’intime et ses codes d’accès parfois malaisés, pas un de nos mousquetaires n’est tenté de s’y réfugier, vautré dans la posture trop attendue de l’artiste incompris. Entre l’ermite chantant et le monsieur loyal au centre du grand cirque, il est une infinité de positions possibles et celles des garçons pourraient bien s’apparenter à celle, un peu convenue, de gérant (parce que l’invention «pure» est rare) philanthrope de domaine(s). Davantage jardinier du dimanche que conservateur pointilleux d’un tas de briques en fait. Agencés avec soin et une évidente méticulosité par les uns ou, délibérément gérés avec largesse et fantaisie par les autres, laissant herbes folles et une apparence de chaos s’installer dans un espace où s’engouffrent les vents provenant de tous les horizons. Ça ne colle pas vraiment à une exacte définition du « jardin à la française », mais Dieu sait combien ce désordre tranquille peut fertiliser les imaginations et accélérer l’apparition ou le surgissement de l’imprévu, parfois même de l’inconnu.
Dans l’esprit « ligne claire » des crayonnés de son livret, l’ami Bensé tient la corde de la sobriété et coupe toute propension au débordement à la racine. Ces mélodies, pour diversifiées qu’elles soient, sont des comme les filaments d’un chèvrefeuille taillé de près année après année. La minceur des tiges de la structure porteuse (du feuillage) est à un détail près (ladite plante est de la famille des «grimpantes») une métaphore illustrative vivante de la fable «Le Chêne et le Roseau», mais il n’en faut pas davantage pour qu’elle se faufile sans trop de casse entre les écueils de la redondance et du banal. Une voix et sa cohorte de mots jamais violentés dans leur corpus et leur déploiement et une guitare acoustique en fidèle compagne pour l’essentiel, et une kyrielle d’autres instruments (piano, cordes, une pincée de rythmiques et de chœurs, un soupçon de samples) qui, à de rares exceptions près (« Sa peau », « Ma veuve »), restent en soutient harmonique à la périphérie des chansons, leur infusant ombres, couleurs et densité. Chaque détail compte et rien n’est superflu, mais c’est un sentiment de flânerie qui se fait étrangement le plus prégnant.
En esthète et bon connaisseur (on ne se choisit pas un homonyme cinématographique de la taille du magicien des effets spéciaux au pif sur wikipedia) de la chose rock et de son passé, Arman Méliès a appris à se défier des emportements « rimbaldien-cantatien » intempestifs qui contaminent un pan entier de ses plus fervents pratiquants dans l’hexagone. Son chant, situé aux deux tiers vers la gauche sur l’échelle de graduations qui relie le parlé du chanté, tire même une part d’originalité dans sa légère hésitation à suivre le rythme pourtant tranquille imposé par les instruments. Lyrisme stoïque, emphase atone, cette très dichotomique manière de procéder lasserait rapidement si elle ne reposait pas sur une exemplaire et ramassée complémentarité guitares/basse/batterie, titillée de claviers à la voilure très 70’s (le céleste et conclusif « Diva ») qui paradoxalement sort « Casino » des contingences de l’ici et maintenant. Il y fait triste, mais on y rêve tout le temps.
Quant aux deux autres, on les devine gentils garçons, mais un tantinet portés sur les expériences botanico-chimico-musicales, les lectures fantaisistes aux mondes et héros (du quotidien) les plus improbables et méchamment frappés d’une maladive addiction aux Beatles (de quelle couleur encore les champs de fraises éternels ?) et aux délires d’un Beach Boys saturnien, Brian Wilson. À l’entame de son disque, Wilfried*, que ne lâche jamais un mystérieux astérisque, délivre un « Je suis à l’envers » comme refrain de sa chanson « D’ailleurs » et termine celle-ci par quelques mesures remontant la flèche du temps à contresens (qui a dit comme dans Animal Collective ?). Sur son presque tube « Qui est avec moi », on entend une petite voix de chaperon rouge qui pose des questions comme dans la fable de Lewis Caroll (« Alice au pays des merveilles ») sur un tapis de guitares tourbillonnantes. Enfin quand le solitaire Wilfried*, visiblement travaillé par la question du double, cale quelques rythmes électromécaniques dans les jointures de l’un de ses plus réussis délires (« Ping-Pong »), il se met à ressembler à un Katerine lavé de tout soupçon cynique.
Ribot, plus sûrement qu’à prétendre égaler dans la dextérité son célèbre homonyme (Marc) dans quelques champs exploratoires guitaristiques que ce soit, se fait fort de trouver le point d’équilibre entre des mélodies délicates susurrées d’une voix qui fredonne plus qu’elle ne chante et une instrumentation chatoyante, voire luxuriante, bien que strictement corsetée dans des formats radiophoniques stricts (4 minutes au maximum). « La chambre renversée » déploie une longue traîne psychédélique comme dans Polyphonic Spree tandis que ses rêves d’une cité vouée au culte d’Éros (« Amour City ») sont gonflés d’un lyrisme bon enfant. En fin de parcours, sur le doublé-enchaîné « Mon nouveau chimpanzé »/« Vega PartII » Ribot met les bouts au son d’une improbable bande originale censée le mener vers l’étoile de Véga. Ne dites pas à ce rêveur que c’est de là que venaient les ennemis de Goldorak (oui oui, le robot habité protecteur de La Terre), il pourrait envisager d’arrêter là les frais et par contagion, faire cesser les agissements de ses camarades de promotion…
On se sentirait à nouveau entre collet monté en Chanson française !
Yannick Hustache
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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