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Mai 2008

Andrei ZVIAGUINTSEV

LE RETOUR - VR1689
VOZVRESHCHENIYE

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Ce titre contient en réalité le début et la fin du film :
1. La réapparition soudaine et inattendue d’un père au sein d’une famille où vivent deux jeunes garçons et la reprise d’une éducation paternelle qui, durant les quelques jours où elle s’exercera, portera l’empreinte d’une terrible ambiguïté. Celle-ci s’achèvera dans l’accident et le drame.
2. Le retour à la maison (à la raison ?) après un séjour de pêche, qui prendra la forme d’une épreuve initiatique où les enfants « porteront » à jamais le père.

L’éducation est sans doute le domaine où s’exercent le plus grand nombre de mouvements contradictoires, qui constitueront plus tard une transmission dont il faudra (ré-)concilier les termes pour les rénover. Le retour est une version accélérée de ces contradictions car la présence de ce père bienfaiteur-bourreau constitue la terrible réalité de toute transmission,  faite d’un nœud serré. Tandis que l’aîné sera porteur d’un pôle de bienveillance (même s’il demeure interrogatif), le cadet sera le pôle de défiance parce que toujours il doutera de l’identité d’un père dont après tout il ne sait pas grand-chose. Le drame final, que nous ne préciserons pas, fera converger ces pôles dans une épreuve cruelle. Au sein d’une nature grandiose, porteuse elle aussi de tous les paradoxes (de beautés et d’étrangetés) ce drame de la transmission dans lequel s’inclus l’énigme du passé du père (comme une ombre posée sur lui) prendra une amplitude constante, terrifiante et fera de ce suspens un véritable conte où le père en proie à une nature intérieure profondément indéterminée éprouve ses enfants. Et le fait que la grande majorité du film se déroule sur une île n’est pas étrangère au fait que les enfants ne pourront attendre d’autres appuis que d’eux-mêmes. Ce père deviendra-t-il l’ogre qui dévore ses propres enfants, leur confiera-t-il le secret qui perpétue la lignée, ou sera-t-il plutôt leur bienfaiteur, un père rude certes mais par véritable nécessité ? La sobre mise en images du film fait ressortir avec plus d’acuité les reliefs d’une confrontation psychique, dans une tonalité russe d’où émerge toujours de l’universel. La séquence finale où tous sont rassemblés (mais dans une  présence constituée d’absence) est d’une force symbolique peu commune, belle, dure et terrible mais où tous les enjeux de la vie se révèlent. La présence étonnante des personnages, leur réalité brute fait également de ce film l’un des grands films russes de ces dernières années, ce qui lui a valu le Lion d’Or à Venise en 2003.

Philippe Leclert, médiathécaire de Blois
Espace Cinéma


Eugène GREEN

LE MONDE VIVANT - VM2105

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Deux chevaliers partent combattre un ogre pour l’empêcher de prendre une deuxième épouse qu’il tient enfermée dans une chapelle. Dans ce combat, l’un des chevaliers périra puis renaîtra par un miracle d’amour…

Le film de « Chevalerie » est sans doute un genre particulièrement guetté par un brillant d’armure trop éclatant qui cacherait en vérité son chevalier. Tout d’abord, point n’est besoin du passé pour une quête chevaleresque, quelques jeunes gens d’aujourd’hui suffisent. Point n’est besoin de tournoi grandiose et de foule colorée, un coin d’herbe, une chapelle, un chemin vallonné feront également l’affaire. Quant au chevalier au lion, un chien lui sera tout aussi profitable, il n’est que le véhicule qui vous emporte. Ce conte venu du moyen-âge pour s’inscrire dans notre présent prend  une allure d’insolite, de silence d’où émerge une parole très littéraire mais qui nomme puissamment les choses. Puisqu’on nous dit que c’est un ogre, alors c’est un ogre et quelques poils suffiront pour le voir et s’en persuader..

Et si tous ces protagonistes n’en faisaient qu’un, toutes ces histoires n’en faisaient qu’une, c’est à dire la nôtre, cette quête qui consiste à assembler l’ogre au chevalier, la mort à  la vie, ça serait bien de cela dont nous parle le film et pas de ces chevaliers rutilants mais dont le moindre déplacement oblige Hollywood à gommer le ridicule cliquetis des armures (qui serait comme la preuve que le Graal est encore loin pour eux !)... Il y a des films de chevalerie, où enfin les chevaliers tombent l’armure, Le monde vivant est de ceux là.

Philippe Leclert, médiathécaire de Blois
Espace Cinéma

 

Luis BUÑUEL

L' ANGE EXTERMINATEUR - VX0062
EL ANGEL EXTERMINADOR

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SIMON DU DÉSERT - VX0062
SIMON DEL DESIERTO

On connaît la naissance simultanée du cinéma avec celle de la pratique psychanalytique. Et si Freud ne croyait pas beaucoup à la capacité de mettre sur pellicule les processus de transformation de l’inconscient*, il n’en demeure pas moins que leurs résultats, c’est-à-dire nos étranges comportements, sont quant à eux parfaitement filmables (c’est même ce qui « occupe » le cinéma dans la plupart des cas !). Buñuel fut certainement l’un de ceux qui filma au plus près nos déviations avec un souci maniaque. L’ange exterminateur est de ce point de vue l’un des films les plus énigmatiques de son auteur.

Lors d’une réception dans une maison de notables mexicains, l’ensemble des invités se trouvent dans une impossibilité physique (et probablement psychique) de quitter les lieux. Ce « blocage » produit des comportements violents et surtout  différents selon la nature profonde de chacun des invités et de leurs hôtes.  Et cette violence, sur l’autre ou sur soi, prend totalement possession de l’assemblée qui, poussée par la soif et la faim perd alors toute sa dignité et ses conventions sociales. Pour se libérer de l’entrave inconnue, il convient de désigner un bouc émissaire. Celui-ci ne devra la vie sauve qu’à l‘intuition d’une invitée qui demandera que chacun retourne à la place qu’il occupait au tout premier moment du « blocage ». Ce  retour à « l’origine de la malédiction » délivrera les malheureux. On ne saura pas grand-chose sur la nature de ce blocage, mais comme celui-ci prenait sa source dans une sorte d’inconscient collectif, ses effets collatéraux retomberont sur un autre groupe: des prêtres qui, tout à coup, à leur tour, ne pourront plus sortir de leur église. Le mal voyage, c’est bien connu…

L’ange exterminateur est une parfaite illustration de ce que nos inconscients peuvent produire comme enfermement et surtout de ce que nos énergies vitales inventent comme stratégies pour s’échapperà tout prix : cruauté, sexualité, cupidité et même suicide. Buñuel nous avertit que le mal est un patrimoine qui se partage et qu’on a tôt fait de dénoncer chez l’autre la chose qui vous appartient et vous accable inconsciemment. Ce film, comme une vaste auto-analyse collective, ressemble à une longue nuit d’où émergent les plus lucides. Quand l’oppresseur ne se montre pas, il y a tout lieu de penser que c’est alors un bel enjeu cinématographique que de montrer justement l’«infilmable». Et comme la chose se tient en l’homme, en tout homme, pauvre ou riche, puissant ou impuissant, croyant ou athée, c’est bien cet homme que Buñuel filme sans complaisance mais avec une force cinématographique que peu de réalisateurs atteignent sans quelques compromis…

* « Il ne me paraît pas possible de faire de nos abstractions une présentation plastique qui se respecte un tant soit peu » (Freud).

Philippe Leclert, médiathécaire de Blois
Espace Cinéma

 

Marguerite DURAS

NATHALIE GRANGER - VX5301

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Jérôme BEAUJOUR

LA CLASSE DE LA VIOLENCE - VX5301

Nathalie Granger nous permet de revenir un instant sur l’œuvre filmée de Marguerite Duras, dont la portée, après un silence relatif (hormis l’aura de India Song) pourrait être réévaluée de façon à mieux percevoir quels étaient les enjeux cinématographiques que cette femme écrivain tentait de nous révéler dans son œuvre filmée. Car il y a incontestablement un espace cinématographique spécifique chez Duras certainement plus présent que chez la majorité des cinéastes qui souvent filment « à plat ». Duras n’habitait pas le monde, c’est le monde qui l’habitait, d’où cet espace inversé propre à  son oeuvre cinématographique. Le relief Duras  serait que l’espace, dans son cinéma, se met en avant des mots, et c’est bien le moins que demande cet art. Dans les films tirés de ses œuvres mais non filmés par elle-même (et qu’elle a tant combattu !), les mots sont encore trop en avant et par conséquent les tirer du livre où ils vivaient ne semblait pas toujours nécessaire. C’est ainsi que dans Nathalie Granger, l’espace de la maison (la propre maison de Duras) habite totalement le film parce que cette maison habitait sans doute en Duras… On peut fort bien ne pas avoir d’affinité au monde « Durassien », il n’en reste pas moins que la force cinématographique qui parcours certains de ses films ne laisse pas indifférent. Le passage que nous offre Marguerite Duras de sa littérature « en cinéma » constitue un cas assez rare de réussite qui pourrait justifier la re(découverte) de son travail.

Philippe Leclert, médiathécaire de Blois
Espace Cinéma