The Piano (Jane Campion, 1993), The New World (Terrence Malick, 2006), Lady Chatterley (Pascale Ferran, 2006)
"C’est pourtant pour cet homme, que j’ai cru si différent du reste des hommes que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur ressembler".
La Princesse de Clèves, Madame de la Fayette
Etre vivante, épanouie, radieuse, c’est, pour une femme, aller vers l’extérieur, sortir – d’elle-même -, s’échapper, s’arracher, rejaillir. Le corps est un lieu ambigu, aussi bien instrument que sujet, il se constitue comme moyen terme entre intérieur et extérieur, espace transitionnel que le cinéma surexpose. Un portrait évolutif, une métamorphose : chacun de ces trois films tente la représentation du désir, métonymie d’un élan vital qui le dépasse.
Ada, l’héroïne du Piano, est muette. Constance (Lady Chatterley), pour assurer correctement sa fonction en société, doit cacher son intelligence, se tenir à l’écart des conversations de son mari. L’enfermement initial se manifeste par l’impossibilité de s’exprimer. Pocahontas parle une langue amérindienne, incompréhensible aux colons. Mais, elle parle énormément. Paradoxalement, elle est, dès le début du film, proche de l’épanouissement. Tout son être vit à l’extérieur, en symbiose avec la nature. Ne lui manque que la conscience d’elle-même et, par là, de sa liberté. Carence cruciale qui la rend tout aussi vulnérable qu’Ada et Constance, qui dépérissent par contamination, mariées à des hommes morts et froids. Après l’exposition glacée de ces vies ennuyeuses survient, dans chacun de ces films, une rencontre: trois hommes, tous étrangers, inattendus : elles sont cultivées, ils sont manuels, voire rustres, d’un rang social inférieur. Le mutisme change les modalités de la rencontre, la situant, par restriction, hors des conventions sociales. Mais le désir abolit les codes et semble ici ramener les êtres à leur propre vérité. Ces films mettent en évidence un effet miroir insolite : la possibilité de connaître l’autre donne une conscience accrue de soi-même. La spécificité de ce regard est aussi celle de l’amour. On constate ainsi le débordement qui s’opère au départ des relations physiques, qui, même considérées comme essentielles, n’en constituent pas la finalité. Cette représentation est à la fois très moderne et à contre-courant de notre époque, où, en simplifiant, la sexualité est perçue comme un appauvrissement de l’amour, un succédané aux sentiments. Ce que l’on voit ici, c’est que l’amour n’a ni structure ni fondement ni trajectoire. Au sujet de Lady Chatterley, la réalisatrice, Pascale Ferran, cite Deleuze :« Deviens capable d’aimer sans souvenir, sans fantasme et sans interprétation… Qu’il y ait seulement des flux, qui tantôt tarissent, se glacent ou débordent, tantôt se conjuguent ou s’écartent. Un homme et une femme sont des flux. »
Chacune de ces histoires met en scène l’éveil d’une femme et le bouleversement que cette énergie nouvelle imprime sur son entourage. Constance ose désormais confronter son mari, se poser en égale, en lui opposant une force qui consacre définitivement son impuissance : la capacité d’enfanter. Ada se réapproprie son unique moyen d’expression, le piano, et triomphe elle aussi de la volonté mortifère dirigée contre elle. Moins linéaire, l’évolution de Pocahontas se ramifie entre deux hommes. Son premier amant l’ayant délaissée, elle accepte d’épouser un autre homme, de le suivre en Angleterre. Elle s’occidentalise, s’enferme dans des vêtements qui l’étouffent, apprend la démarche, le maintien de la bonne société et semble renoncer presque totalement à sa culture, si ce n’est par les prières quotidiennes qu’elle continue à adresser à la Terre… Est-elle heureuse, épanouie? Certes, son mari n’est pour elle qu’amour et tendresse, mais, malgré le temps qui passe, les enfants qui naissent, elle croit n’aimer que son premier amant. Ainsi, ce n’est qu’après une ultime rencontre avec lui qu’elle prend conscience d’elle-même, et goûte enfin la plénitude de sa vie…
La nature intervient comme un troisième personnage. La relation qui se crée entre homme et femme semble l’inclure, d’une certaine manière, dans une construction résiduelle et signifiante. A son image, les personnages sont autonomes mais intimement reliés. Le panthéisme de Pocahontas illustre magnifiquement cette asymétrie nécessaire, par laquelle l’amour n’a de sens que si tout est distinct, séparé, nature, homme, femme. La forêt frissonnante au printemps transparaît sur Constance, la plage immense accueille Ada et son piano… Lorsque ces femmes parviennent à franchir le seuil de leur enfermement, elles se retrouvent dans la nature. Ainsi, ces trois films matérialisent précisément ce flux de vie, dans lequel s’inscrit l’amour: le début met en scène un monde figé qui contraste violemment avec la sensation d’espace et de mouvement qui circule tout au long de l’histoire. Il y a moins de psychologie dans ces portraits, et c’est ce qui les rapproche, qu’une vision ontologique de la femme, plus fluide que les étapes et figures réductrices des œuvres d’apprentissage. Comme pour illustrer la célèbre déclarationde Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ».
Catherine De Poortere

S’inspirant très librement des chansons de gestes et des contes populaires, de Chrétien de Troyes à Charles Perrault, Eugène Green redécouvre le Cinéma en tant que mode d’expression et lui insuffle une nouvelle jeunesse.
A la fois épuré et d’une grande liberté de ton, Le monde vivant laisse le langage développer la pleine mesure de son pouvoir d’objectivation et, à travers la diction blanche et résolument neutre des acteurs, il s’affranchit de tout a priori trompeur. Ainsi le spectateur peut-il découvrir un lion sous la toison d’un labrador ou voir une cotte de mailles en lieu et place d’une simple chemise. La parole devient donc cette force divine qui libère l’essence de toute chose du paraître qui les emprisonne. Elle nous fait découvrir une réalité que nous ne soupçonnions même pas.
Très loin de ce que pourrait être du théâtre filmé, poseur et intellectualisant, le film se déroule sur un ton proche de la comédie que les anachronismes voulus ne font que renforcer. Mais plutôt que d’anachronisme, il conviendrait mieux de parler d’intemporalité. Car le film se conjugue au présent, celui qui combine à la fois son passé et son devenir pour le rend vivant voire immortel.
Révélateur de l’imaginaire et du pouvoir d’abstraction de tout un chacun,ce monde vivant garde les pieds sur terre et la tête dans les nuages. La caméra alterne ainsi la captation du tangible et de l’immatériel, du concret et de l’imagé. Discrète autant que complice, elle prend part à cet exercice langagier avec beaucoup de malice et d’à propos. Aucun plan ne manque, aucun n’est superflu. Et s’il elle nous montre ce qu’elle veut bien dévoiler, c’est aussi – et surtout – pour nous parler de ce qu’elle occulte sciemment.
Avec ce film à la fois humble et ambitieux, Eugène Green ouvre grandes les portes de la liberté créatrice et laisse augurer un futur rayonnant pour l’histoire du Septième Art.
Michaël Avenia