
Serge Bozon n'a pas fait d'études supérieures de cinéma. D'après ce qu'on a lu et ce qu'on nous a raconté, la plus profonde racine de son tronc de cinéaste est bien ancrée dans le cinéma lui-même, à la fois le cinoche populaire, la série B et le cinéma médit « d'auteur ». D'abord via son père, animateur de ciné-club dans la ville de Roanne et lecteur aussi bien des Cahiers du cinéma que de Ciné-Télé Revue. Puis, au lycée, en filière A3 (arts plastiques), option cinéma. Et surtout, de l'adolescence à aujourd'hui, la vision de centaines de films de toutes sortes, la fréquentation assidue des salles obscures – et l'exercice combiné de la lecture et de l'écriture de textes sur le cinéma. Et, on serait tenté d'ajouter – même au risque de légèrement travestir ou enjoliver la réalité – la construction patiente d'une discothèque et d'une érudition hors normes concernant le garage rock et la pop anglo-saxons de la seconde moitié des années soixante. 1966-1969 ou quelques années d'histoire de la musique populaire, en écho à 1914-1918 ou quelques années d'histoires d'hommes perdus dans les sous-bois de la « grande Histoire ».
Un peu comme Jean-Marie Straub et Danièle Huillet entre leurs deux principaux Schoenbergfilme, Serge Bozon a pour « La France » poussé plus loin le dispositif des scènes musicales déjà présentes dans son moyen métrage « Mods » (repris ici en complément de luxe de cette édition DVD particulièrement soignée). Cette sorte de comédie triste en intérieurs (un étudiant malade est reclus dans sa chambre) et en extérieurs domestiqués (ses amis un peu perdus dans le parc du campus) était interrompue de chorégraphies saisissantes et insaisissables sur fond de chansons garage à la fois basiques et très singulières : The Seeds, The Alarm Clocks ou de Phil and the Frantics surgissaient de nulle part – en tout cas d'en dehors du champ de la caméra. Dans la nature plus sauvage des forêts de « La France », Serge Bozon et ses comparses musiciens (Mehdi Zannad, alias Fugu, et Benjamin Esdraffo) ont pu méticuleusement cacher une trentaine de micros pour enregistrer, en son direct, les mélopées surgies, de l'intérieur du cadre cette fois, des bouches quelque peu hésitantes d'un groupe de soldats errants et de leurs instruments méconnus (cornichophone, guitare charbonnière… ). Ces soldats-chanteurs rappellent ceux de Barnet (« Un brave garçon » – VU0045) ou de Tourneur (« Days of Glory »), le son direct en plus. Le CD « La France – Chansons » représente une sorte de clairière rêvée d'où questionner auditivement les failles temporelles qui, relient souterrainement la lutherie de fortune des poilus de 14-18, la « pop sike » anglaise (« nerveuse, acide, rapide, comptine victorienne pervertie par l'arrogance » selon la définition de Serge Bozon) et la « sunshine pop » (« solaire, éthérée, lente, horizontale, angélisme vocal alangui par la drogue »). Triangle d'or anachronique. Coupant court à toute velléité de reconstitution historique trop poussée (des films où, d'après le cinéaste, acteurs, décors et même meubles « se trimballent en permanence avec leur certificat d'authenticité autour du cou »), les chansons propulsent d'une pichenette – légère et délicate mais puissante – le film vers d'autres sphères : plus intemporelles, à la frontière de la fable, puisqu'elles permettent au collectif disparate des soldats de se cristalliser en racontant l'histoire – entrelacée dans l'intrigue principale - d'une autre femme, à la recherche de l'amour aux quatre coins de l'Europe.
Philippe Delvosalle
août 2008
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