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La France - La forêt bruissante

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La forêt bruissante, le soleil, les rives d’un fleuve et, au loin, la guerre. Dans une atmosphère indéfinissable, endeuillée mais scintillante, La France ravive un imaginaire d’aventures et de blessures, d’amour et de faux-semblants. Où la déroute et le passé sont les chemins de traverse de l’identité.

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1Un drôle de régiment : des hommes un peu rêveurs, très prévenants les uns envers les autres; ils chantent, évoquent l’Atlantide, racontent l’histoire d‘un mystérieux soldat Philippe. Peut-être leur étrangeté a-t-elle incité Camille à les suivre. Pour retrouver son mari, ou simplement pour se sentir proche de lui, elle s’est subrepticement enfuie de chez elle, plus ou moins transformée en homme, puisque le sien, sans doute déjà ravagé par la violence du front, la rejette désormais. 1917. Chez elle, dans une campagne verdoyante, la guerre résonne de trop loin, et cette distance l’enrage. D’ailleurs, quelle place a-t-elle auprès des autres femmes ? Sa sœur lui fait des reproches, sa robe la fait trébucher, la passivité propre au rôle de l’épouse  ne lui correspond pas. Alors autant partir. La quête est un prétexte. Si toutes les modalités en sont présentes, épreuves et indices compris, l’attitude de Camille la dément. Loin d’orienter la marche vers son but secret, son acharnement porte davantage à se faire accepter, à suivre ce groupe qu’elle a choisi, à prendre soin de ses nouveaux compagnons. Des cheveux courts, des vêtements masculins : son travestissement joue avec les préjugés de son temps sans jamais recourir au mensonge. Son vrai prénom, Camille, sexuellement neutre, devient auxiliaire de l’ambiguïté; ni  sa voix ni sa démarche ni  son maintien n’exigent de modification : c’est elle, bien plus qu’en robe et cheveux longs. Les épreuves physiques qu’elle s’impose pour forcer l’acceptation sont moins des sacrifices qu’une jouissance libératrice. Se couper les cheveux, se jeter à l’eau, devenir la cible des balles, rien n’est vraiment douloureux, et la rapidité des guérisons en témoigne. Même la tentative de viol dont elle fait l’objet ne semble pas l’affecter outre mesure. Il y a quelque chose de tenace, de coriace dans ce personnage qui n’a rien à voir avec la coloration sexuelle. Dans une belle symétrie, le lieutenant, joué par Pascal Greggory incarne un alter ego plus âgé, d’une douceur et d’une bienveillance presque maternelle à son égard. Par extension, par concentration, le régiment tout entier s’inscrit dans cette relation. L’opposition et la méfiance cèdent rapidement à un rapport d’interdépendance, d’autant que, malgré la forte caractérisation de chaque personnage, la cohésion donne au groupe une voix commune. C’est ainsi que, surprise ! le film est parsemé de chansons. De temps à autres, la troupe s’arrête, se retrouve, comme par magie, dotée d’instruments de musique, et entonne en cœur un air léger aux paroles un peu loufoques, et puis repart, comme si de rien n’était. Conceptuellement, le film fonctionne par transitivité: la marginalité de Camille fait écho à celle de la troupe, qui est aussi isolement par rapport au front. Unis dans un même désir impossible de participer, non pas pour la guerre elle-même, mais pour ce qu’elle leur a pris, et qu’ils n’ont de cesse de regretter. L’évocation obsessionnelle de l’Atlantide en témoigne,  sublime la nostalgie, lui conférant une expression poétique qui élude la tristesse. L’amertume ainsi transfigurée donne une saveur doux-amer à l’image.

1Ces traits et relations ne font pas de ce film une œuvre psychologique. Le réalisateur, Serge Bozon s’oppose à tout étalage émotionnel (Chéreau, par exemple, dont Pascal Greggory est l’acteur récurrent). Le choix de l’actrice s’est porté sur Sylvie Testud tant pour son physique peu conventionnel que pour son jeu dé-dramatisé. Car ce qu’il cherche, c’est de la légèreté, quitte à se désolidariser des adeptes du cinéma intello-parisien intimiste,  auquel son audience et sont travail de critique tendent à le rattacher.Et pourquoi pas un cinéma de divertissement ? Les modèles de ce cinéphile averti sont de cet ordre : les Américains John Ford et Raoul Walsh ou les  Français de série B Jean-Pierre Mocky et  Jean-Claude Biette. Action, rebondissements, grotesque, plutôt que découpage de cheveux en quatre, citations, symbolisme ou autofictions. S’il ne semblait autant détester (à juste titre) les catégorisations, on serait tenter de reconnaître en lui, dans l’intention du moins, la possibilité de ce fameux « cinéma du milieu » initié par les discussions du Groupe des Treize. Un cinéma de qualité, artistique mais populaire, intelligent et généreux. La France oscille entre gravité de fond et légèreté de la forme. Par principe, les nœuds ne restent jamais longtemps serrés, l’intrigue suit son chemin forestier sans méandres, les personnages sont lumineux. Le travestissement, qui devrait logiquement provoquer des  tensions sexuelles et remuer cette troupe de soldats privés de femmes, débouche sur d’autres enjeux, moins troubles. Une franche camaraderie. La tristesse, quand elle s’exprime, ressemble à un grand mouchoir blanc dans lequel on se mouche une bonne fois et que, soulagé, on remet en poche. Cette ingénuité n’exclut pas la profondeur, l’intensité, l’émotion authentique, mais ces affects sont laissés à la discrétion du spectateur. Comme pour confirmer cette recherche de l’équilibre, Serge Bozon choisi une pellicule spécifique, capable de restituer une image subtile, peu contrastée, une douceur de tons magnifiant la luminosité de la forêt. Dans ces camaïeux de couleurs et d’émotions, la prise de décision initiale de Camille, tout quitter pour retrouver son mari, marque une limite dans la passion, d’ailleurs atténuée  par un sain pragmatisme.

1La représentation de la guerres’adapte naturellement à ce cadre nuancé. Invisible, hors champ, elle se manifeste de loin par sons, déflagrations, éclats menaçants, incessants. La forêt ne dément pas son archétype: majestueuse et accueillante, sombre et dangereuse. Elle ménage des abris, des grottes providentielles, mais elle a aussi ses pièges, ses coups de théâtre, comme ces lanciers allemands surgis de l’ombre, montés sur de merveilleux chevaux blancs. Elle offre une nourriture qui peut se transformer en poison, dont elle détient aussi le remède… La violence de la forêt fait écho à celle de la guerre, comme à celle de l’amour. Ce sont des vérités très simples, énoncées par des images limpides, dans un film qui laisse souffler le vent, craquer le bois, chanter les oiseaux. Il n’y a plus de tragédie mais  le cours naturel des choses, souvent triste, sans plus. Comment s’étonner encore que la fin du film soit si déceptive ? Rapide, logique, merveilleuse, irréelle. Pulvérisé en une phrase, le groupe est relégué à la métaphore d’un ciel étoilé. L’histoire se casse brusquement, en morceaux asymétriques, sans rien résoudre ni ourler. Pourquoi pas ? La France reste ouverte, les hommes le traversent le temps d’un film, elle demeure, lieu de tous les possibles, de toutes les histoires -  comme la forêt.

 

Catherine De Poortere

 

 

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