Prémices : « Pas de téléphone, peu de pensées, un vélo pour aller et venir. » Résultat: la capture d’un instant créateur, hors du monde, musique funambulesque qui infiltre doucement l’oreille.
Qualifier Jean-François Zygel d’homme-orchestre pourrait sembler redondant ou ironique, mais il n’en est rien. Pour le plus grand plaisir de son public, cet homme, qui décline la musique sur toutes les gammes, est un démultiplicateur. Son séjour au Conservatoire National de Paris donne un avant-goût du personnage: il en sort avec dix premiers prix. La suite est à la mesure de ce brillant début. Faire éclater la musique classique au grand jour, par tous les moyens: composition, interprétation, improvisation, enseignement, radio, télévision. Vulgarisateur ? Médiatique ? Oui, intelligemment et utilement. Ses rôles divers fonctionnent par deux, ou, plus précisément, chaque rôle présente un aspect double: méditatif d’un côté, démonstratif de l’autre. Professeur au Conservatoire, il donne aussi des Leçons de musique à la mairie du Xe, en public. Ces séances remportent un tel succès qu’elles sont également diffusées sur France Musique et gravées sur DVD. Son humour et le plaisir évident qu’il prend à communiquer sur un sujet qui le passionne lui ouvrent les portes de la télévision. En collaboration avec des chanteurs actuels (Francis Lalanne, Dee Dee Bridgewater, Émilie Simon, Benjamin Bioley, Thomas Fersen, etc.), sa Boîte à musique revisite l’univers des grands compositeurs et propose de nouvelles interprétations. Parallèlement, il poursuit son travail de compositeur, et d’improvisateur, dont la face publique est ici l’accompagnement de films muets: L’Argent, de Marcel L’Herbier, Nana de Jean Renoir, Aimez-vous les uns les autres de Dreyer. Ses diverses activités ne font pas de lui un touche-à-tout superficiel mais bien plus l’intermédiaire idéal de la musique classique, celui qui, non content d’exceller dans sa discipline, tient à la mettre au-devant de la scène, à orienter les regards sur elle. Plus encore, le mélange des genres répond à sa vision personnelle de la musique, opposée à celle des puristes, des gardiens du temple qui l’enferment dans un sanctuaire. Au contraire, il ne l’aime que libre, débraillée, lieu d’échange de création vivante : « … l’improvisation, le théâtre et le cinéma muet m’ont sauvé de l’idéologie ».
Improvisations confirme que Zygel n’est pas seulement un homme de scène, mais surtout un artiste audacieux et sensible. Cette fois-ci, il imagine quatre jours de retraite dans une ancienne salle de cinéma parisienne, dont le nom chargé d’histoire - la Salle des Typographes - crée un contexte linguistique légèrement en porte-à-faux par rapport à son projet. Car c’est sans texte ni partition que doit se dérouler l’enregistrement. Sans pensées, ajoute-t-il. Dans sa note d’intention, Zygel livre quelques réflexions sur l’art d’improviser, qu’il envisage comme une transmission « orale ». Et de relever la contradiction entre le caractère éphémère de cette musique et l’enregistrement qui, en la fixant, la dénature. Plus loin, il se réfère au jazz, dont l’improvisation est l’essence, souhaitant que la musique classique puisse retrouver cette source originelle, cette spontanéité fondatrice à laquelle elle doit sa vivacité, sa force. Sensiblement plus rythmée que la musique écrite, l’improvisation n’existe que dans l’instant, en synergie avec un public. Cette dimension n’est certes qu’un souvenir sur le disque, mais elle doit rester à l’esprit de celui qui l’écoute. Le pianiste, qui à l’occasion joue aussi au célesta, invite sur scène une clarinette, un harmonica de verre et des chants d’oiseaux. Grâce à la rencontre aléatoire du piano avec ces instruments insolites, la magie de ces quatre jours, malgré le décalage temporel, reste bien perceptible. L’atmosphère sonore évoque un paysage brouillé qui, à y regarder de plus près, se fragmente à l’infini jusqu’à l’abstraction. Le disque, assez court, résulte d’un montage fait à partir de séances bien plus longues, et ce travail de l’esprit sur la matière brute est semblable à l’élaboration d’un poème dont la création se fait en plusieurs temps: l’inspiration - flot de mots accrochés sans raison les uns aux autres; le travail - mise en forme, recherche de rythmes et de rimes par laquelle, loin d’être trahie, la matière brute de la pensée devient œuvre d’art. Ce processus donne aux Improvisations de Zygel une dimension intermédiaire et cristallise en fin de compte les deux pôles de sa personnalité; l’instant créateur inclut la participation du public. Celui-ci est à son tour attiré dans une intimité, invité à l’intérieur même de la musique, dans un monde entre parenthèses, feutré, sensuel. Une vague réminiscence de la musique que l’on dit «de chambre» s’inscrit dans l’ombre de celle-ci, qui se déploie naturellement à couvert, mais à l’air libre, peut-être dans une de ces clairières secrètes que les amoureux de la forêt connaissent bien.
Catherine De Poortere
Quelques liens utiles :
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
Magazines > A découvert> Musique classique> > JEAN-FRANCOIS ZYGEL, Improvisations