Corporalité mutante dans quelques films expérimentaux autrichiens
Depuis des temps ancestraux, les croyances populaires, superstitions ou contes, très vite relayés par des images et des formes de récits plus figées et par une diffusion de masse (gravures, illustrations, littérature, bande dessinée, cinéma muet puis parlant, jeux vidéos…) nous ont contaminés d'une sensibilité au « fantastique ». Une autre réalité existait - pouvait exister - quelque part à côté de notre monde trop cartésien. Plus récemment - depuis les années vingt et la fin du cinéma muet, avec un pic d'intensité créative dans les années soixante, sans oublier une indéniable dynamique au cours des dernières années - le « cinéma expérimental » (ou d'avant-garde) a accoutumé nos yeux, nos oreilles, notre cœur, nos tripes et notre cerveau à d'autres images, à une autre appréhension de la réalité… et de la fiction. Et parfois, ces deux altérités, celle du fantastique et celle du cinéma expérimental, flirtent l'une avec l'autre, comme dans la corporalité étrange qui émane de quelques films expérimentaux autrichiens des vingt dernières années.
Par sa longévité et sa persévérance (des années cinquante à nos jours), par la fulgurance expressive de ses figures tutélaires (Peter Kubelka, Kurt Kren, Valie Export…), le cinéma expérimental autrichien a écrit un des chapitres les plus féconds de l'histoire de l'avant-garde cinématographique. Cette filmographie - qui n'a pas grand chose à envier à ses cousines française ou américaine - vient de se voir offrir une nouvelle vie et de probables nouveaux publics via la sortie de quinze compilations DVD sur le label viennois Index. Jusqu'à ce jour - et malgré l'avènement, à partir des années quatre-vingt, de la vidéo comme médium plus économique et plus facile d'accès - des sorciers d'images autrichiens continuent à se profiler en cinéastes, c'est-à-dire en manipulateurs de pellicule. Cette matérialité du support trouve un écho puissant dans la permanence d'une thématique forte : celle du corps. Peau et pellicule, orifices et perforations : d'étranges relations - spontanées, explicites, elliptiques, intellectuelles, militantes, sexuelles… - se tissent entre ces deux mondes. La corporalité du cinéma expérimental des années soixante et septante de Kurt Kren ( TW3901 ) ou Valie Export ( TW2101 ) a peu à voir avec le fantastique, ou alors avec une forme très singulière de « gore » artistico-politique. Performances actionnistes de Günter Brus ou d'Otto Muhl filmées par Kren ou provocations féministes pensées, incarnées, assumées et filmées par Valie Export, on se retrouve dans leurs films face à une corporalité explicite, dépourvue de mystère, très « chair-à-chair ». Plus récemment, notamment en travaillant sur le photogramme comme plus petite unité d'image et de sens du cinéma et en mobilisant dès lors des modes opératoires proches de ceux du cinéma d'animation, une nouvelle génération de cinéastes tels que Mara Mattuschka, Martin Arnold ou Peter Tscherkassky en est venue à redonner naissance à d'autres corps de cinéma : énigmatiques, fantomatiques, tremblotants, reconstitués, virtuels (mais d'une virtualité remarquable parce que matérielle et manuelle, complètement déconnectée de la virtualité logicielle et informatique sous laquelle se noient tant d'images contemporaines). Fantastiques ?
Depuis le milieu des années quatre-vingt, Mara Mattuschka ( TW4925 ) met en scène le corps de son alter ego Mimi Minus dans d'étranges courts métrages filmés le plus souvent en noir et blanc et recourant à différentes techniques de cinéma d'animation : tournage image par image et dessin animé plus classique. Entre les univers de l'expressionnisme allemand des années vingt, du David Lynch de Eraserhead ( VE8561 ) ou des B.D. d'Anke Feuchtenbergerowa, l'artiste accouche d'un univers parallèle peuplé de femmes à la tête de rotule de machine à écrire (« Kugelkopf ») ou aux visages déformés par les secondes peaux en bas nylon (« Nabelfabel » et « S.O.S Extraterrestria »). Fantastique.
Martin Arnold ( TW0651 ) n'intervient plus, comme Mara Mattuschka ou Valie Export, à partir de son propre corps. Ses expériences cinématographico-corporelles se font sur des « cadavres virtuels » déjà figés sur la pellicule qu'il s'agira de ré-animer. Partant de courtes séquences hollywoodiennes d'apparence anodine (un petit déjeuner, le retour d'un homme au domicile conjugal…), par un savant aller et retour entre photogrammes voisins (sorte de « scratch » visuel), il dévoile des microdétails (tics, grimaces, regards) invisibles à la vitesse normale de défilement de la pellicule et fait complètement basculer la banalité du quotidien du côté d'une étrangeté à la fois hypnotique et névrotique.
La filiation avec les canons du genre fantastique devient carrément incontestables avec Outer-Space (1999) et Dreamwork (2001), deux des volets de la Cinemascope Trilogy de Peter Tscherkassky ( TW7851 ). À la fin des années nonante, l'artisan autrichien achète, pour cinquante dollars, une copie de seconde main du film The Entity [L'emprise - 1981] de Sidney J. Furie ( VE5191 ). Dans ce film d'horreur américain assez classique, une mère de famille célibataire (interprétée par Barbara Hershey) est harcelée, dans son pavillon suburbain, par un ennemi invisible et pervers. Sur fond de musique souvent grandiloquente et ‘surdramatisante', le film utilise deux recettes désormais habituelles : d'une part, l'attente et l'imprévisibilité du danger et, d'autre part, le doute quant au caractère réel ou fantasmé de l'entité menaçante. Malgré sa fin ouverte, les deux tiers du film sont bien dévolus à une tentative d'explication, de rationalisation de l'irrationnel par de multiples personnages de chercheurs universitaires. À partir de ce corpus de base, Tscherkassky recrée en laboratoire - comme le Dr Frankenstein de Mary Shelley - deux nouvelles créatures. Sous la lumière rouge de sa chambre noire, il sensibilise sa pellicule vierge à l'aide d'un crayon laser jouet et de bouts de photogrammes et d'éclats de bande-son du film de Furie. Le long métrage se raccourcit, le film passe de la couleur au noir et blanc mais, surtout, le fil narratif s'effiloche et les images se mettent à vibrer (en écho aux miroirs tremblants, petits germes d'expérimentation visuelle déjà présents dans le film d'origine). Le corps de Barbara Hershey, se dédouble, flotte, déborde de son enveloppe. Les repères s'estompent et le film file comme un train fou vers un crescendo chaotique de bruit blanc et de clignotement d'images solarisées. Comme si la présence invisible et menaçante de l'entité maléfique déréglait le dispositif même de l'enregistrement de sa présence. Le cinéma peut-il rester sage, normatif et rationnel pour filmer l'irrationnel ? Alors qu'il y a soixante ans dans trois films expérimentaux pour l'époque ( Cat People ( VC1131 ), I Walked with a Zombie VV1031 ) et Leopard Man ( VH5170 ), Jacques Tourneur apprenait à nous faire peur par le chuchotement, l'absence et le dépouillement, Peter Tscherkassky atteint aujourd'hui le même genre de trouble par la saturation, l'accumulation et le déferlement. Laissez-vous posséder…
( Philippe Delvosalle, Dép. Fiction Documentaire )
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