Magazines

Sélection du mois de mai 2006

 

DAGUERRÉOTYPES - DVD - TJ2511

Durée : 75'.
DVD, en FR.
CINE TAMARIS, 1975.

Où emprunter, détails...

Daguerre, ce pionnier de la photographie, a donné son nom à une rue du XIVe arrondissement de Paris où la réalisatrice Agnès Varda a élu domicile. En 1975, elle réalise le portrait d'un morceau de cette rue pittoresque, plus précisément des petits commerçants situés à cinquante mètres de son domicile. Un spectacle de magie les réunit…

« Tout a commencé à cause du "Chardon bleu", une drôle de boutique à deux pas de chez moi, rue Daguerre. Le temps, comme il s'écoule au "Chardon bleu", m'a rendue sensible au temps du petit commerce. J'ai eu envie de traverser non pas les miroirs, mais les vitrines des boutiques de ma rue. »
Agnès Varda.

Avec un regard attentif et chaleureux, la réalisatrice filme les gestes répétés quotidiennement par le boucher, l’épicier, le coiffeur, le boulanger, le vieux couple de la mercerie-parfumerie ou encore celui de la quincaillerie qui sort chaque jour les escabeaux et autres bonbonnes de gaz dans une chorégraphie étonnante de précision. Au moyen d’un montage astucieux, la cinéaste alterne ces images avec celles de l’illusionniste exécutant des tours dans un café, réalisant une merveilleuse analogie entre ses gestes et ceux des commerçants. Les images de cette petite communauté, liée par les habitudes et l’expérience commune, prennent par moment la forme de photographies filmées, les boutiquiers posant eux-mêmes comme de vibrants daguerréotypes, figés une fois pour toutes dans les années septante.

Proposant plus qu’un album de quartier, Agnès Varda nous montre ainsi avec une grande humanité la vie paisible du Français moyen, la majorité silencieuse. En traversant les vitrines des boutiques de sa rue, elle nous livre tout à la fois un documentaire, un essai sociologique, un exercice de style mais aussi une véritable hymne à une vie commerçante qui n’existe pratiquement plus, en tout cas pas dans ces conditions artisanales si attachantes.

Note : Daguerréotypes a reçu le Prix Art et Essai 1975. Par ailleurs, le DVD contient les courts métrages L’opéra Mouffe (1958) et Le lion volatil (2003) ainsi que de nombreux compléments intéressants (60’).
CM

LA VIE EST UN JEU DE CARTES (MAISHA NI KARATA) - DVD ­ MAISHA NI KARATA - DVD - TJ9401

DÉRIVES, 2003.

Où emprunter, détails...

En 1991, six enfants des rues de Bujumbura, au Burundi, apprivoisent un cinéaste européen et le convainquent de faire un film sur eux. Pendant un mois, ils apprennent à se connaître, puis
décident qu’ils se reverront aux moments charnières de leur vie. Le réalisateur revient en 1994, mais le début de la guerre civile l’empêche de voir les enfants. Lorsqu’il retourne au Burundi en 2003, il se pose l’angoissante question de savoir s’ils ont tous survécu…

Philippe de Pierpont les retrouve tous les six et prend le parti de les filmer séparément en leur donnant librement la parole, une parole dont ils sont généralement privés. En devenant leur confident, le réalisateur leur offre l’occasion de s’expliquer sur les raisons précises de leur fuite et sur la façon dont ils ont investi les rues. Réalistes et sincères, Jean-Marie, Innocent, Zorito, Philibert, Assouman et Etu font le point sur leur parcours chaotique : tantôt mendiants, tantôt vendeurs à la sauvette, débrouillards mais pas voleurs, marqués par la vie et par l’épreuve de la guerre. Ce qui frappe à travers leurs récits, c’est la dignité et l’intelligence des six amis pour qui estime de soi et respect de l’autre restent des valeurs fondamentales.

Par de constants allers et retours entre le passé et le présent, on découvre que les enfants pleins de rêves ont laissé place à des adultes désenchantés. Leur discours, à la fois fataliste et résigné, est pourtant porteur d’espoir, de rêve et d’humour. Arrivés à un âge où il ne fait plus bon être mendiant, ils sont tenaillés par le désir de partager le destin du «Burundais moyen». Mais, «Maisha ni karata- on n’a pas tous le même jeu de cartes en main», comme en témoigne la lutte quotidienne de ces six arpenteurs.

Un documentaire interpellant et exceptionnel par la qualité de l’écoute et la franchise des réponses. Un film riche également car il a donné à ces jeunes sans repères un point d’attache, une fierté et la conscience d’exister. Il a aussi permis d’engager une réflexion sur les enfants des rues au Burundi qui a débouché sur la création de centres de réinsertion.


À noter :

- Ce film s’inscrit dans un projet documentaire à long terme. Dans quelques années, Philippe de Pierpont retournera filmer ses amis à Bujumbura. Il s’agit d’accompagner la vie de ces six personnes, de leur enfance à leur vieillesse, et de ponctuer cette démarche par des films confrontant passé, présent et futur. La boucle générationnelle constituera un moment privilégié pour refaire le point.

- Philippe de Pierpont est également - entre autres - l’auteur des documentaires Les princes de la rue - TJ7431 (VHS), réalisé à Bujumbura en 1991 et La ville invisible - TJ9491 (VHS) qui dresse une topographie kaléidoscopique de Bruxelles.
CM

 

THE TAKE - DVD - TL8311

Durée : 87'.
MK2, 2004.

Où emprunter, détails...

Un pays riche, l’Argentine, avec la classe moyenne la plus riche d’Amérique latine, devient pauvre suite à la terrible crise économique et monétaire de 2001, provoquée en grande partie par la gestion catastrophique du gouvernement Carlos Menem, les exigence du FMI, l’incurie des patrons et la corruption endémique. Les politiciens se discréditent. Le pays connaît cinq présidents en cinq semaines. L’argent des riches quitte l’Argentine. Les usines, devenues non-rentables, se vident de leurs personnels qui se retrouvent en situation financière précaire: «Souvent nous n’avons que des aubergines et des frites à manger!». Les grilles cadenassées fleurissent à la porte des usines. Affrontements au ras des pavés avec les forces de l’ordre. Zanon, une de ces usines, est mise en exergue par les réalisateurs qui filment avec réalisme, efficacité et empathie le combat humain des ouvriers: « Zanon appartient au peuple, aidons ses travailleurs ! Un patron n’est pas utile pour faire tourner une usine! »  Après une période de désarroi, poussés par des leaders charismatiques qui en veulent, les ouvriers regroupés en coopératives réactivent l’outil de production. Des synergies sont créées et la production repart, d’abord dans une totale illégalité, puis, après bien des tergiversations, des atermoiements et des manifestations, avec l’accord des instances judiciaires et du nouveau gouvernement. Les avertissements tombent: patrons, grands dirigeants, multinationales, personne ne voudra racheter une usine occupée ! Mot d’ordre de Mercedes Sosa (chanteuse Argentine culte et « de gauche »): « Qui a dit que tout était perdu…? » La lutte continue. Le pays essaie de reconstruire son économie sur les ruines laissées par le passage de la mondialisation. Les travailleurs, grâce à leur ténacité, leur courage et la reconnaissance internationale de leur combat obstiné, obtiennent gain de cause et peuvent continuer à gérer leurs entreprises réactivées, à fonctionner en auto-production et même à engranger des bénéfices. Un patron, la mine éplorée, offre même de racheter son ancienne usine! Plus de mille sept cents entreprises autogérées par les salariés sont actuellement en activité en Argentine. Jusqu’à quand ? Quel espoir au bout du chemin ?

À consulter, l’analyse en profondeur de ce documentaire sur le site www.objectif-cinema.com

Autour du même sujet, présenté sous un autre angle,voir les DVD Mémoire d’un saccage (TH5741) et Argentinazo, vivre avec la crise (TH1038).
PC

UN MONDE ABSENT - DVD - TJ9225

VO ES st.FR. Durée : 56'.
ENTRE CHIEN ET LOUP, 2004.

Où emprunter, détails...

La petite ville de Puerto Aysén en Patagonie végète dans un environnement magnifique. Quel avenir pour ses habitants menacés par l’implantation d’industries dévoreuses d’espace et de
qualité de vie?
Un monde absent commence sur un rappel de la première civilisation indigène implantée en ces lieux il y a deux cents ans, et qui a complètement disparu avec l’arrivée des colons. Établissez le parallèle avec ce qui suit! Une multinationale veut construire une usine d’aluminium dans une baie aux eaux pures, poissonneuses, port de pêche des autochtones. Interrogés, ils se plaignent de leur isolement dans une région bien sûr riche en beautés naturelles, mais qui ne leur offre que peu de possibilités de se réaliser, de sortir du marasme des habitudes. Beaucoup boivent, se bagarrent, les jeunes forment des bandes qui s’affrontent en règlements de compte parfois sanglants que la police exploite à son profit. Un groupe de parents ayant chacun perdu un enfant, tué dans des circonstances troubles, s’est constitué en association pour demander enquêtes sérieuses et punition des coupables. En vain, semble-il. La plupart des gens de la région travaillent à la ferme d’élevage des saumons et à l’usine de conditionnement du poisson. Les jeunes hommes et les femmes qui y sont employés se plaignent des salaires de misère, du traitement brutal auquel ils sont parfois soumis et des conditions de travail. Le désespoir économique les pousse à accepter n’importe quoi: emplois pénibles, instables, mal rémunérés, peu motivants, frustrants. Quelques-uns s’essaient à la musique, la danse, lisent, font de la radio mais le constat reste sombre. Les ados, délaissés par des parents qui picolent et se battent, trouvent un certain réconfort au sein des bandes qui leur servent de familles. Partir, partir, partir, vers un ailleurs fantasmé, là où l’herbe est plus verte, où coule le lait et le miel, où des fruits délicieux s’offrent à être cueillis… C’est la part de rêve qui permet de survivre, ici ou ailleurs. Construit sur une mosaïque de faits tirés du quotidien, le film, présentés par ses protagonistes, sans effets de manche, avec une grande simplicité de moyens, pousse à nous interroger sur notre propre réalité socioéconomique où les délocalisations à outrance commencent à laisser des cicatrices vides de tissu social, où les multinationales, ivres de plus-values immédiates profitant à une minorité de possédants et d’actionnaires, prétendent libérer le monde du sous-développement alors que dans leurs sillages s’érigent les barricades d’une future révolution.

PC

 

 

 

 

Collection Bruno Mersch

DE SABLE ET DE CIMENT - DVD ­ LETTRE À ÉLIAS - DVD - TJ2533

Où emprunter, détails...

De sable et de ciment est un road-movie documentaire – et un voyage intérieur – en forme de J majuscule: une longue et lente descente de Bruxelles à Lisbonne, puis une courte et plus intense remontée de la « ville blanche » vers les Asturies. Deux histoires familiales qui, entre le deuil, la mémoire et la vie qui continue, s’articulent – d’une part, par la personne du cinéaste lui-même qui est partie prenante de ces deux récits, d’autre part, par l’histoire politique de ces deux pays du Sud de l’Europe encore marqués par les dictatures qui y régnaient jusque dans les années septante.

«Il est impossible de construire une vie sur des fondations pourries» dit avec insistance – un jour d’automne 1993, dans un parc bruxellois –  son amie Ana au jeune cinéaste et photographe Jorge Léon. Quelques jours après cette promenade, désormais comprise  rétrospectivement par le réalisateur comme une funeste séance de « repérage », on retrouve le corps inerte d’Ana dans ce parc. Elle avait quarante ans. Vingt-quatre ans plus tôt, en 1969, jeune adolescente, elle avait fuit sa famille et la dictature de Salazar pour la Belgique où elle avait accouché de Marco, conçu là-bas quelque part sur une plage près de Lisbonne (« Il se mêle à tout ça comme un crime de joie, comme un lent coup de foudre. Moi grêle et lui si fort, lui mûr et moi si verte. Nous joignons tous nos pores, mille portes ouvertes » – Brigitte Fontaine « Il se mêle à tout ça », chanson illuminant une séquence de défilement du paysage, au premier tiers du film).

Au début des années 2000, un peu moins de dix ans après le suicide d’Ana, Jorge Léon entreprend de partir avec Marco vers Lisbonne, pour y rejoindre le père d’Ana et la petite famille – compagne et gamine – de Marco. Quelques milliers de kilomètres d’asphalte pour voir défiler l’espace, les paysages mais aussi les souvenirs et, dans la monotonie hypnotique de la route, laisser remonter à la surface questions et bribes de réponses. En écho au dernier constat-couperet d’Ana – et au titre que Jorge Léon donne à son film-essai – De sable et de ciment est un film en chantier et sur en construction. À partir d’un très beau et très intriguant premier plan où une bâche de chantier claque au vent devant une fenêtre, tout le film sera peuplé de bétonneuses, de grues, de bulldozers, de briques, de pavés, de truelles... Et de châteaux de sable, soumis à la force de la marée sur la plage. Mais, surtout, au-delà de ces images très concrètes, il y a métaphoriquement un film très juste et senti sur la reconstruction de nos vies, quand nos mémoires ont été soumises aux secousses de la disparition d'êtres chers.

La traversée de ces non-lieux assez interchangeables que représentent autoroutes et aires de repos s’accompagne d’une parole essentiellement en voix off – la première voix in, une question de Jorge / une réponse de Marco, ne se fait entendre qu’à la septième minute du film, lors d’une étape sur la route, au petit matin, dans une chambre d’hôtel. Ce n’est que vraiment arrivés dans des lieux réels, avec une vraie épaisseur, quasiment matricielle – la maison d’enfance d’Ana à Lisbonne où son père vit toujours ou dans les ruelles du petit village au Nord de la capitale où elle est née – que les mots, et souvent les silences, l’impossibilité de vraiment comprendre et exprimer, rentrent dans le cadre via les paroles d’autres témoins que Jorge et Marco.

Le dernier tiers du film où le réalisateur laisse toute la famille d’Ana au Portugal pour remonter seul vers sa famille à lui dans les montagnes du Nord de l’Espagne, entre le Pays basque et les Asturies, lui donne une très belle fin parce que, sans sortir de son sujet, sans trahir sa longue première partie, Jorge Léon peut l’infléchir et, surtout, la tendre. À une première partie encore très marquée par l’incompréhension et la difficulté de dire, correspondent les très belles présences, très intimement politiques, de la mère et du père du cinéaste, tous deux encore très fortement marqués par la mémoire de l’anti-franquisme, des réfugiés qui se cachaient des phalangistes dans les montagnes et de leur propre exil politique et économique en Belgique. Et quand le père, délicieusement grognon et récalcitrant à «jouer l’acteur» pour son fils, l’interpelle en lui tendant ses belles mains tannées par le temps et le labeur (« Et puis, pourquoi toutes ces questions? Regarde… Il suffit de regarder mes mains. Elles te diront mieux que moi par quoi je suis passé ») c’est un autre paysage, à une autre échelle mais aussi riche en signes et traces de l’histoire, qui s’offre à la caméra du cinéaste…


Philippe Delvosalle
janvier 2010