« Tu veux faire un film sur moi ? Tu vas te donner bien du mal. Les gens doivent nous trouver folkloriques. Mais moi, je ne suis pas dans le folklore, je suis dans ma vie. » (Paul Bedel)
Durée :103'.
DVD ZONE ,, en FR.
LES FILMS DU PARADOXE, 2005.
Paul Bedel aura bientôt 75 ans. Il est vieux garçon, paysan, pêcheur et bedeau. Il vit à Auderville dans une ferme d’un autre âge avec ses deux sœurs cadettes, célibataires elles aussi. Cette année, ils raccrochent, « ça va faire un vide dans le paysage... ». Ce paysage du cap de la Hague où l’air est vif, les vents imprévisibles, le granit rugueux et l’horizon immense. Paul est né ici et il y mourra. Il s’y prépare. Non sans s’être acquitté de l’essentiel: transmettre son héritage.
Ce film évoque la dernière année de travail du vieux paysan et dresse un portrait sensible et authentique d’un homme hors du commun qui n’a jamais pris le train du progrès et préfère vivre au rythme des saisons, à l’heure du soleil. Paul vit comme les « anciens », en respectant profondément la nature. Pour lui, le temps s’est arrêté à la mort de son père. Depuis, il maintient une structure familiale archaïque où il domine comme frère aîné, vivant avec ses sœurs, de la vente de beurre, de crème et de viande. Sa situation sociale et économique rappelle celle décrite dans Profils paysans de Raymond Depardon (1). Cependant, Rémi Mauger parvient à s’extraire de la référence écrasante du cinéaste et, en dépit de leur terreau commun, injecte à son film un souffle personnel qui oscille volontiers entre sensibilité, drôlerie (on pense parfois à Jacques Tati ou Buster Keaton) et tragédie implacable.
Le réalisateur s’est attaché au vieux Paul et à son univers et le suit de près sans condescendance ou misérabilisme dans ces rudes tâches quotidiennes, aidé par un matériel anachronique. Comme Depardon, Rémi Mauger a le goût du plan simple, de la terre foulée, de l'effort des corps, de l'usure des gestes, de la beauté du trivial et de la grandeur du modeste. Qu’il évoque ses souvenirs d’enfance et livre ses secrets, qu’il s’amuse à philosopher ou qu’il se taise, Paul irradie presque chaque image de son visage serein et souriant. On se surprend à redécouvrir, avec plaisir, tous ces gestes d’antan, ce lien qui unit l’homme et la nature à travers des images qui rappellent les tableaux de Millet. Le réalisateur raconte une histoire de temps qui passe, celui qui réconcilie les êtres et leurs racines. Une histoire de mémoire, d’héritage et de transmission aussi, illustrée par la présence de Fabrice, un enfant du pays qui, comme beaucoup d'autres, se prépare à partir.
Avec pudeur et tendresse, Rémi Mauger embrasse les contours d’une personnalité tout en nuances, dépassant de loin l’image d’Épinal du paysan bourru et volontiers réactionnaire. La modernité incarnée - en arrière plan - par la construction de la centrale de La Hague le peine bien évidemment, mais lui fait aussi dire qu’elle a permit d’améliorer la qualité de vie des locaux et de sauver le village d’un dépérissement annoncé. Paul est un sage. Un sage qui parle bien.
Par ailleurs, le cinéaste inscrit son personnage dans un environnement magnifié par le soin apporté à chaque image. La caméra de Guy Milledrogues scrute la nature, ses variations de luminosité, les perspectives fuyantes, courbes ou rectilignes qui caressent le regard entre la rudesse de la caillasse et la douceur des champs cultivés. Le montage est rythmé, enchaînant notamment les plans fixes sur les champs déserts ou les matins brumeux et les séquences de labeur, révélant le rapport fusionnel de l’homme avec la nature.
Chronique à la fois grave et légère, tendre et mélancolique, Paul dans sa vie est un hommage poétique, un précieux témoignage d’un mode de vie en voie de disparition. [retour]
Catherine Mathy
Notes : Paul dans sa vie a obtenu de nombreux prixdont le FIPA d’Argent 2005, Prix découverte 2006 de la SCAM, Prix du jury du Festival Imaginer/Planète Thalassa, le Prix littéraire du Cotentin, le Prix de la meilleure oeuvre de télévision 2006 par le Syndicat Français de la Critique de Cinéma et des Films de Télévision… [retour]
1. Le DVD Profils paysans de Raymond Depardon est disponible dans les collections de la Médiathèque - TJ7441
Collection MONOGRAPHIE D'ÉCRIVAINS.
Durée : 45', N/B.
ARTE, 1998.
Le documentaire de Pierre Tridivic et Patrick Mario Bernard s'y entend pour nous décrire la vie et les tourments d'une des plus grandes figures de la littérature fantastique connue sous le nom de H. P. Lovecraft. Ils ne s'attardent guère sur l’œuvre elle-même, mais plutôt sur le caractère intime de l'auteur. Par moment, le document flirte avec le cinéma d'art et d'essai. C'est une approche audacieuse, mais le film ne sacrifie jamais la cohérence historique du personnage. Chaque séquence du documentaire nous entraîne dans un périple onirique où se confrontent l'exigence d'une chronologie limpide des faits et le sentiment diffus que le temps n'a jamais œuvré chez Lovecraft que pour mettre un terme à l'innocence de ses premières années... Et tout commence par un écran noir, par la lecture d'une lettre que Lovecraft destine à un de ses admirateurs. Il y prodigue le fruit et la rigueur de son expérience. Il ne ménage pas ses efforts pour donner à son lecteur les moyens d'écrire un ouvrage digne de ce nom. Nous sommes déjà au cœur du paradoxe de Lovecraft ! De son génie précoce inspiré par une ardeur tenace, il n'en tira jamais aucun profit. Pourtant, nous savons qu'il a écrit quatre-vingt mille lettres, une soixantaine de nouvelles, des poèmes et des articles en tous genres. Ses faiblesses nerveuses, son caractère morbide, ainsi que la morgue avec laquelle il jugeait la plupart de ses contemporains firent de son travail un véritable champ de bataille pour la gloire d'un art maudit. Son oeuvre est un chaos remarquable de talent. C'est aussi un remugle viscéral, empreint d'une fascinante mythologie de dieux aveugles, informes, parfois stupides, immortels et très anciens. De cette faune archaïque, Lovecraft suscita sans le vouloir l'appel d'une cosmogonie si imposante qu'elle servit de fondation à un genre littéraire complet. Ce que les romans d'Arthur Machen ne purent motiver avec des chefs-d’œuvre comme Le grand dieu Pan ou La colline des rêves dont s'inspira Lovecraft lui-même.
La voix pacifiante et longue du commentateur plonge notre imaginaire dans le ressac hypnotique d'une mer en fleur de pavot. Le commentaire est à la fois chirurgical et étrangement poétique. La sarabande des contrastes entre une narration rigoureuse et les visions hallucinées du film nous ménage un espace intuitif sur la misérable puissance de Lovecraft. Florilège du mot, sortilège des sens, sens de l'image tendue vers un abstrait perceptible. Tout cela favorise la montée d'un vague sentiment d'inquiétude et de tension. Pour un peu, si l'on est sensible, on pourrait sentir une présence éthérée à l'affût de nos angoisses afin de s'en repaître avec délectation. Le roulement des mots nous porte dans les méandres de cette musique insidieuse qui forgea l'esprit et la légende du maître. Il pratiqua l'accouplement contre-nature de phrases désuètes et intemporelles. Il les combla d'une force tellurique si prégnante que parfois son verbe cherche à nous engloutir au détour d'un chapitre ou d'une page. Lovecraft nous défie sur l'insignifiance de l'homme quand il se fige dans les brumes du sommeil. Réduit à n'être qu'un corps sans substance sur une planète dont il n'est que l'incident passager. Il nous simplifie la vie quand, au réveil, la réalité paraît encore plus sordide que le pire de nos cauchemars. Avec cette idée sous-jacente que la décrépitude et l'anéantissement ne peuvent échapper au destin des hommes, que les hommes sont prisonniers du temps et des illusions du monde.
Pour en terminer sur le film, il faut suivre le fil conducteur d'une ombre mécanique, suintante et claustrophobe. Il faut s'agripper au profil bancal d'un Lovecraft emmuré vivant dans les quelques pièces lugubres d'un immeuble en ruine. Pour comprendre la tragédie qui fut la sienne et ses égarements aussi. Mais ce simulacre d'humanité paraît plus tangible que les vieilles photos granuleuses que le documentaire essaime ici et là. Avec ses cycles récurrents, ses voies à sens uniques, ses transitions déchirantes, ses promesses suspendues, ses tensions altérées: tout pour produire une sensation bizarre qui prend corps dans le spectateur.
Ce magnifique documentaire s'y entend donc pour nous décrire la vie et les tourments de ce démiurge de la littérature d'épouvante. Une délicieuse prouesse en somme ! [retour]
JN
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
Magazines > A découvert> Documentaires> Archives > Octobre 2007