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Sélection du mois de février 2008

1992: Zaïre, le cycle du serpent
1995: Les derniers colons
1999: Mobutu roi du Zaïre
2006: Congo River

J’ai toujours été fasciné par les grandes malles en fer qui traînaient dans nos greniers et qui avaient ramené du Congo toutes les affaires de la famille. Certaines étaient de véritables sarcophages de « souvenirs » momifiés, objets d’artisanat, machettes, lances, éléphants d’ébènes, peignes d’ivoire, masques, vêtements coloniaux, journaux de « là-bas », pépites de malachites et des monceaux de photos… J’étais toujours partagé face à ce patrimoine, le ressentant propriété propre de notre roman familial mais, en même temps, comportant des dimensions qui en faisaient un héritage dépassant considérablement le statut de simples vestiges de famille. Avec le coffret de Thierry Michel c’est comme si une de ces malles s’ouvrait et racontait la vraie histoire contextuelle de ces souvenirs, en images animées, introspectives. Fils et petit-fils de coloniaux, ce travail documentaire m’est bien utile pour intégrer cette source de profonde nostalgie dans une meilleure compréhension de ce qui s’est passé entre nous et l’Afrique à travers les ambitions coloniales de l’État belge. Étant donné la proportion importante de Belges ayant des racines de ce côté-là, j’imagine que je ne dois pas être le seul à éprouver ce besoin. Thierry Michel a mis un savoir-faire de cinéaste et de documentaliste au service de l’éclaircissement de pans importants de notre mémoire collective. C’est fondamental et je ne suis pas certain que toutes les anciennes puissances coloniales bénéficient d’une telle aide.

Pour autant, Thierry Michel ne cherche pas à faire, aveuglément, le procès de la période coloniale. Même si chaque calamité actuelle semble avoir son origine dans cette brutalité qui est venue saccager une société traditionnelle. Sa caméra n’est pas tournée exclusivement vers le passé, pour régler des comptes. Il observe la société congolaise actuelle, il en décrit la situation profondément désespérée et cherche à en comprendre l’origine complexe. Il pratique lentement, obstinément, l’autopsie d’une impasse africaine, sans solution de rechange apparente, sans plus aucune idéologie motrice, avec l’espoir que la lucidité que ces images contribuent à créer permettra d’avancer, d’apporter des pistes de reconstruction, de démocratie, d’harmonie.

C’est d’abord le portrait d’une Kinshasa défaite qui se ‘bidonvillise’ de partout, où tout fout le camp, où plus rien ne fonctionne normalement, où la misère dicte ses normes, tandis que les fastes du régime et la ferveur organisée continuent comme si de rien n’était.

Ensuite, en partant d’une scène de pillage pleine de ressentiment à l’égard des nantis et des représentants de l’ancienne puissance coloniale, Thierry Michel interroge ce qui lie encore les Belges, ou d’autres Européens, au continent africain. Où l’on croise l’attachement au passé pour ceux qui sont nés et ont grandi là, qui y ont connu la prospérité, puis la décadence et ont le virus. Beaucoup courent après des affaires juteuses, se battent pour moderniser de petites parties de la vie, pour entretenir un semblant de vie économique. Des aventuriers sont encore là, à la recherche de leur Eldorado, et vivent en exploitant la forêt comme il y a cinquante ans.

Le gros morceau, si je puis dire, est le portrait implacable de Mobutu et des forces qui ont contribué à le mettre en place et resteront toujours agissantes. Dans l’ombre, tout au long de relations ambiguës avec l’Occident où ne se dément pas l’admiration pour le roi Baudouin. L’accession foudroyante du petit militaire préféré des blancs jusqu’à l’épisode de l’élimination de Lumumba est de nature à glacer le sang. L’art de jouer avec l’émotion et la sentimentalité du peuple, tout en musique et en danse, atteint des sommets de cynisme. On se demande comment certains de ses amis, encore vivants, et que l’on voit plein de gratitude à l’égard du sinistre Maréchal, s’arrangent pour garder la tête droite : Giscard, Chirac…

Il y a enfin Congo River. En remontant le fleuve sur les traces de Joseph Conrad, qui y avait découvert toutes les atrocités de l’exploitation des ressources naturelles par les Belges, le cinéaste insiste sur le désastre, la destruction, les décombres, le royaume de la débrouille. Mais en même temps, dans le courant du fleuve puissant et mystérieux, ses images trouvent une poésie et un lyrisme inattendus pour tracer le sillage d’un potentiel de reconstruction, de créativité sociale. Il remonte là, au plus profond du Congo, vers une source d’espoir.
PH

 

Les élections américaines structurent en récit l’attention que l’on porte à ce pays. Comme dans un West Wing réel, elles rendent cette société passionnante, surtout dans ces aspects  qui nous semblent à priori incompréhensibles et dramatiques. Les critiques sont nombreuses, évidentes, et particulièrement jouissives quand elles émanent des Américains eux-mêmes. D’où le succès de Michael Moore et autres Morgan Spurlock (Supersize me), caricatures folkloriques et complaisantes d’un géant trop encombrant. Mais ces peintures grotesques rendent insuffisamment compte de la complexité américaine. Surtout, leur caractère tapageur en fait la métaphore de ce qu’elles dénoncent ; elles dévorent leur sujet. La qualité primordiale des réalisatrices de Jesus Camp est d’adopter la démarche inverse, l’effacement.

 Ce documentaire propose une intense immersion  au cœur de  la droite religieuse aux Etats-Unis. Pour comprendre comment des personnes relativement pauvres finissent par soutenir corps et âme une mouvance ultra-conservatrice qui, paradigme de l’aliénation,  leur apporte plus de promesses ésotériques que d’améliorations sociales, Rachel Grady et Heidi Ewing captent la voix des Evangélistes et celle de leurs enfants. La  caméra se pose, attentive,  écoute, sans intervention ni commentaires. L’enquête se resserre plus spécifiquement autour d’une congrégation évangéliste au centre des Etats-Unis, dans ce qu’on appelle la Bible Belt, ces états ruraux immenses, peu peuplés, où la vie prend, dans la littérature américaine et au cinéma, les proportions vertigineuses d’un ennui et d’un désespoir écrasants. Ces paysages monotones sont une terre fertile pour de grands bâtiments carrés et plats, bordés de pelouses bien entretenues, plantés d’un couple de drapeaux : américain et évangéliste. Jesus Camp glisse silencieusement sur une alternance d’espaces ouverts, routes interminables, vastes plaines désertes, et de visages filmés en gros-plan, que la caméra scrute inlassablement, invitant à une lecture critique des apparences.

L’éducation religieuse des enfants chez les Evangélistes ne peut laisser le spectateur indifférent. Soulignons d’abord la difficulté de généraliser à partir de ce seul témoignage. En effet, le protestantisme fonctionne sur un système congrégationaliste, c’est-à-dire que chaque église est entièrement indépendante. Il y en a donc une impressionnante multiplicité, des plus modérées aux communautés  extrémistes (« fondamentalistes ») telles que celle qu’on découvre ici. Dans ce contexte, il devient difficile d’établir des statistiques fiables. En exagérant à peine, on peut affirmer que deux Evangélistes peuvent être aussi différents l’un de l’autre qu’un Chrétien d’un Musulman. Aussi faut-il relativiser les chiffres donnés par les réalisatrices, car même si les Evangélistes constituent une part importante de la population américaine, tous n’adhèrent pas à un radicalisme aussi spectaculaire.

Néanmoins, en faisant abstraction du nombre, la question se pose autrement : est-il possible que, dans le Pays de la Liberté, il existe un endoctrinement comparable à celui que pratique l’Islam ? Comment peut-on y abandonner des enfants ? Non qu’ils soient malheureux ou maltraités. En fait, c’est tout le contraire. Ils sont valorisés au maximum. Vous pouvez changer le monde. Vous avez le pouvoir. Vous êtes investis par Dieu, il vous a choisis pour accomplir son dessein. L’avenir ne dépend que de vous. On leur donne la parole, l’accent étant mis sur l’apostolat, on les fait danser, chanter, manifester. Comme le souligne intelligemment une petite fille, on ne s’ennuie jamais, c’est plein de vie ! Franchement, quel enfant pourrait rejeter ce paradis ? Oui mais… comme dans tout bon conte de fée, le paradis des enfants a un revers monstrueux qui n’apparaît que trop tard, une fois tombé le voile des séductions. En premier lieu, l’isolement. Beaucoup de ces enfants reçoivent un enseignement à domicile, dispensé par leurs parents. Comment cette unique source de savoir, qui plus est affective, peut-elle développer chez eux le moindre germe d’esprit critique ? Quant à l’enseignement proprement dit, l’idéologie qu’il manifeste et l’absence de qualification de la personne qui le donne en font un instrument de manipulation évident. Marginalisé, l’enfant a d’autant plus de mal à nouer des relations avec ceux qui n’appartiennent pas à sa congrégation. Or, ces enfants sont manifestement intelligents, sensibles, doués, dynamiques. Toutes ces qualités sont exploitées au seul profit du prosélytisme : bons petits soldats, on les voit crânement aborder des inconnus pour leur parler de Jésus. S’ils se reconnaissent un talent, ils soulignent aussitôt qu’ils le consacrent à Dieu. Le point d’orgue de ce redoutable entraînement est la pratique de la glossolalie, par laquelle les croyants, qui « parlent en langues » se mettent en transe. La condamnation du plaisir personnel est compensée par une liturgie du divertissement. Au cœur de ces grandioses rassemblements, on comprend que le succès de cette religion est davantage psychologique que spirituel, raison pour laquelle elle doit se vivre dans l’action et l’exubérance.

Face aux enfants, le documentaire suit une éducatrice, Becky, qui incarne magnifiquement la complexité et la force du mouvement évangéliste. Il serait trop facile de la considérer comme l’incarnation du mal, de se la représenter comme une sorcière dévoreuse d’enfants. Mais c’est avant tout une personne convaincue du bien-fondé de son travail. Dans sa façon d’être décomplexée, dans son pragmatisme, son efficacité, Becky est par dessus tout extrêmement… américaine.Au service d’un conservatisme radical, son enseignement utilise toutes les technologies modernes de la communication : ordinateurs, écrans, musique, poupées, masques, peluches, objets divers détournés de l’univers matériel de l’enfance. L’Evangélisme allie passéisme et technologie.  Modèle ultime de ce mélange, le temple est un bâtiment ultramoderne, fonctionnel, illuminé, équipé d’écrans et d’ordinateurs – d’une laideur stupéfiante, antithèse parfaite de l’esthétique hiératique et inconfortable des églises anciennes. Becky adore le monde dans lequel elle vit, l’Amérique consumériste et triomphante. Son rôle consiste simplement à permettre le règne de Jésus sur terre, à préparer la mise en place d’une théodémocratie , utopie que les Evangélistes sont bien décidés à réaliser. Pour se faire, ils devraient corriger la Constitution, qui omet malheureusement Dieu. Mais le candidat républicain Huckabee n’a-t-il pas fièrement déclaré : Il est plus facile de modifier la Constitution que la Bible. Tout est dit.

Sobre et laconique, le documentaire ne déborde pas de son sujet. Le contexte politique et social reste hors champ, ce qui a le mérite de lui conférer une certaine objectivité mais qui, en revanche, laisse de nombreuses questions en suspend. Ainsi, il n’est pas même fait allusion aux nombreux scandales qui touchent ce milieu, et les prédicateurs en particulier, affaires de mœurs qui forcent parfois les démissions. Plus importante, la question des liens plus ou moins connus avec des politiciens influents, le financement des campagnes. Le documentaire montre l’ampleur du culte voué à George Bush, qui lui-même se croit investi à la présidence par Dieu. Notons que sur les trois candidats républicains encore en lice, un seul, John McCain, est religieusement neutre. Romney et Huckabee sont respectivement mormon et… évangéliste. Ces candidats populistes réussissent à récupérer un électorat traditionnellement dévolu au parti démocrate. C’est en substituant la guerre culturelle à la lutte des classes qu’ils sont parvenus à marginaliser les thèmes chers à la gauche (salaires, protection sociale) pour mettre en avant des enjeux touchant au mode de vie (avortement, mariage homosexuel, etc). Les leaders aiment se présenter comme des gens du terroir, patriotes, fièrement anti-intellectuels, simples et accessibles. Aussi, toute une tranche de la population américaine encore fondamentalement raciste, imagine que les plans sociaux bénéficient surtout aux gens de couleur, dont elle veut se démarquer. L’Evangélisme est un point de ralliement pour une population blanche, encouragée dans une vision protectionniste et méritocratique de la richesse, en mal de boucs émissaires et d’échappatoires à un niveau de vie médiocre. Heureusement, ce genre de débat concerne davantage la politique fédérale – et les primaires – que nationale. En effet, l’impact des Evangélistes américains est tempéré par leur concentration géographique au sud du pays. Jusqu’à présent, les textes de loi assurent nettement la laïcité de l’Etat.

Par sa thématique, ce documentaire fait irrésistiblement songer à la série Carnivale qui scénarise l’opposition entre l’Amérique plurielle, tolérante, réellement garante des libertés individuelles, et sa face plus sombre, sectaire, superstitieuse et raciste.  Deux forces antagonistes qui s’incarnent en un jeune marginal, recueilli par des forains, et un puissant prédicateur. Il est intéressant de remarquer à quel point ce dernier concentre en son personnage tous les aspects de la droite fondamentaliste américaine : manichéisme,  bellicisme, messianisme. Face à lui, les laissés pour compte, sans-abri, les freaks qui alimentent si bien la peur et les discours des populistes. La série se déploie dans les années trente, en pleine crise économique, mais les personnages, l’intrigue et la thématique abordés sont redoutablement contemporains.

 Autant d’éclairages utiles pour comprendre les Etats-Unis, mais plus loin les mécanismes universels qui influencent aussi les politiques nationales européennes, où, quarante ans après la deuxième guerre mondiale, on ne peut que constater un retour en force des populistes et une inquiétante remise en question de la laïcité de l’Etat en Europe.
Catherine De Poortere

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