Comme bonus à la série des dix articles sur les cent ans de musiques de film, nous vous avons rassemblé une série de disques qui ont tous un lien avec les musiques traditionnelles, que ce soit par leur style ou leur pays de production. Bonne route pour ce petit tour du monde !
Orfeu Negro, Marcel Camus (1959)
(musique de Antônio Carlos Jobim et Luis Bonfá)
En 1956 a lieu une rencontre qui influencera durablement le monde de la musique: le guitariste et compositeur brésilien Antônio Carlos Jobim rencontre alors le poète et écrivain Vinícius de Moraes. Ce dernier cherche justement à mettre en musique sa pièce Orfeu Da Conceiçao, transposition dans le Rio d’alors du mythe d’Orphée et Eurydice. Cette pièce connaîtra un tel succès que le réalisateur français Marcel Camus en fera une adaptation pour le cinéma et obtiendra la Palme d’Or à Cannes en 1959.
Évitant la transposition littérale, Orfeu Negro plonge le spectateur au cœur du carnaval de Rio de Janeiro, de ses rythmes, de ses couleurs…
Sa bande originale est devenue un véritable standard de la bossa nova, mais aussi du jazz puisqu’elle est parue sur le très sérieux et respecté label Verve. Elle a également permis à ses compositeurs, Antônio Carlos Jobim et Luis Bonfá, d’entamer leurs carrières internationales et d’influencer plusieurs générations de musiciens. (CT)
Rembetiko, Costas Ferris (1983)
(musique de Stavros Xarhakos)
Né du mal-être des réfugiés venus d’Asie Mineure dans les cafés malfamés de Thessalonique, le rembetiko (ou rebetiko) s’est vite imposé comme musique populaire dans toute la Grèce. Nourrie de destins tragiques suite à la destruction de la ville de Smyrne par les Turcs en 1922, cette musique traduit la tristesse et le désespoir des quelques deux millions de Grecs alors condamnés à l’exil.
Appelés "rembetes", les réfugiés puisèrent tant dans leurs racines grecques qu’orientales pour créer un nouveau genre musical. Comme pour le blues américain ou le fado portugais, la douleur, le chagrin et l’aliénation seront les piliers de base du rembetiko, où il est question, entre autres, de drogues, de trahison et de pauvreté. Des thématiques qui rendront cette musique particulièrement populaire pendant l’occupation allemande et la guerre civile dans les années quarante.
Traditionnellement accompagné par le bouzouki mais aussi la guitare et les percussions, le rembetiko retourna dans l’ombre dans les années soixante, les plus jeunes lui préférant le rock occidental, et les plus vieux la musique traditionnelle.
Dans les années 80, le genre fera un beau comeback grâce au film Rembetiko, Ours d’Argent à la Berlinale 1984. Basé sur les vies de Marika Ninou et Vassilis Tsitsanis, probablement les meilleurs représentants du genre, le film de Costas Ferris comprend des titres originaux du compositeur Stavros Xarhakos sur des textes de Niko Gatsos.
Etonnamment fidèle au rembetiko originel, ces compositions rendent un superbe hommage aux exilés qui chantaient leur désespoir dans les cafés de Thessalonique… (CT)
Mahabharata, Peter Brook (1988)
(divers compositeurs)
Le Mahabharata, qui peut être traduit en français par "La grande histoire de l’humanité", est un ouvrage de référence de l’hindouisme et, accessoirement, le plus long poème épique jamais écrit. Rédigé en sanscrit vers 300 avant Jésus Christ, ce texte comprend 18 livres qui retracent l’histoire d’une longue et sanglante querelle entre cousins. Avec plus de cent mille stances, il équivaut à quinze fois la Bible et fut adapté – très partiellement – par Peter Brook en 1990.
Il est plutôt rare que des musiciens travaillent plusieurs années à la musique d’un film, comme c’est le cas ici. Réunis autour du maître japonais Toshi Tsushitori, plusieurs musiciens d'horizons divers ont travaillé ensemble pendant cinq ans sur les cinq continents.
À la fin du tournage de Mahabharata, ils mirent de l’ordre dans leurs compositions en privilégiant toujours l’improvisation, mais gagnant en harmonie avec l’arrivée de la chanteuse indienne Sarmila Roy.
C’est au label Real World, dirigé par Peter Gabriel, qu’à été commandée cette bande originale. Sous la direction artistique du claviériste français Philippe Eidel, six musiciens de six pays différents ont mis en commun leurs talent et savoir-faire. Il était pourtant risqué de réunir des artistes venus d’horizons culturels et musicaux si différents, mais la magie opère, prouvant une fois de plus que la musique ne connaît pas de frontières. (CT)
The Navigator, Vincent Ward (1988)
(musique de Davood A. Tabrizi)
Réalisé par le cinéaste néo-zélandais Vincent Ward, The Navigator (à ne pas confondre avec The Navigators de Ken Loach!) reste malheureusement trop peu connu à mon goût…
La narration débute en 1348 dans un village celte menacé par la Peste. Un jeune garçon moitié-mystique, moitié-visionnaire rêve qu’une croix hissée à la pointe d’une cathédrale lointaine sauvera la population de l’épidémie.
Cette cathédrale, il la trouvera à l’autre bout du monde, dans le Auckland de 1988…
À cette histoire belle et surréaliste s’ajoutent une réalisation et un jeu d’acteurs subtil, tout en finesse et talent, ainsi qu’une musique étonnante signée Davood A. Tabrizi.
Compositeur et musicien accompli, l’Iranien a signé de nombreuses compositions pour le cinéma, le théâtre, la radio et la télévision en Australie où il vit et travaille. Sa partition pour The Navigator lui valut un "Australian and New Zealand Film and Television Award" en 1988.
Puisant dans les musiques celtiques et médiévales, à grand renfort d’instruments traditionnels, Davood A. Tabrizi a largement contribué au charme de ce film fort et atypique qui explore avec de petits moyens et d’une façon originale les voyages dans le temps. (CT)
Le Temps des Gitans, Emir Kusturica (1988)
(musique de Goran Bregovic)
Né d’une mère serbe et d’un père croate, Goran Bregovic est sans aucun doute le compositeur le plus populaire des Balkans. Après avoir étudié le violon, il fonde à l’âge de 16 ans le groupe White Button qui triomphera en Yougoslavie et sortira treize albums entre 1974 et 1989.
Sa première rencontre avec Emir Kusturica se fait entre musiciens, à une époque où le (futur) cinéaste était bassiste dans un groupe de punk…
Leur première collaboration obtiendra le Prix de la mise en scène à Cannes en 1989 : Le Temps des Gitans conte la dramatique vie de Perhan, fils naturel d'un soldat et d'une Tzigane, qui rêve d'un avenir riche et heureux…
Goran Bregovic impose son style dès cette première bande originale en faisant sauter les barrières entre tradition et modernisme, puisant tant dans les racines slaves et gitanes que dans la musique pop. (CT)
The last temptation of Christ, Martin Scorcese (1988)
(musique de Peter Gabriel)
Quatre ans après avoir signé sa première musique de film, Birdy, Peter Gabriel remet le couvert pour La dernière tentation du Christ.
Passion (l’autre nom de cet album) marque, à plus d’un titre, un tournant dans la carrière de l’ex-chanteur de Genesis. Il s’agit de la première collaboration avec le producteur Daniel Lanois et aussi le premier disque à sortir sur son nouveau label Real World.
Pour illustrer ce film polémique, Peter Gabriel puise son inspiration (divine) dans la musique nord-africaine, pour l’aider il fera appel à des sommités de la musique et du chant: Nusrat Fateh Ali Khan, Youssou N'dour et Ravi Shankar.
Cette musique est un véritable croisement entre deux cultures différentes, l'une n'empiétant pas sur le territoire de l’autre. Un maelström sublime et envoûtant. Peter Gabriel repousse (au sens propre du terme) les frontières de la musique et s’impose comme un maître d’œuvre hors-pair.
En parallèle sortira un autre album Passion Sources, une compilation de morceaux qui influença Peter Gabriel pour l’écriture de sa partition. (TM)
Exotica, Atom Egoyan (1994)
(musique de Mychael Danna)
Encore un couple compositeur – réalisateur ! La première musique de Mychael Danna, en 1987, était destinée à un film d'Atom Egoyan et leur collaboration a continué par la suite. Entretemps, il s'est fait remarquer pour ses scores pour Little Miss Sunshine ou Water de Deepa Mehta.
Malgré une histoire se passant à Toronto, notamment dans un club de strip-tease, la musique que Mychael Danna a composé pour Exotica a des sonorités très moyen-orientales et indiennes. Pour créer cette partition, il a adopté une manière de travailler qu'il a souvent répétée pour d'autres films. Il a d'abord effectué des field recordings, notamment en Inde et a intégré des éléments de ceux-ci – des voix arabisantes, des ghazals hindous ou perses, le hautbois shehnai – dans des musiques plus rock ou électroniques, voire un piano minimaliste. C'est aussi un film qui apporte une attention toute particulière au sound design, ce qui transparaît dans certains morceaux comme "A little touch", où on entend les gazouillis d'oiseaux qui reviennent souvent dans certaines scènes du film. Tout cet ensemble contribue fortement à l'ambiance mystérieuse
du film et renforce l'érotisme sous-jacent, tout en baignant dans une nostalgie extrême. (ASDS)
Les larmes du tigre noir, Wisit Sasanatieng (2000)
(musique de Amornbhong Methakunavudh et divers interprètes)
Film sorti de nulle part, ne ressemblant à aucun autre, Les Larmes du tigre noir mélange esthétique western en technicolor, mélodrame hollywoodien de la grande époque des studios et kitscherie du cinéma populaire thaï. La musique et les chansons participent du même esprit: on retrouve des airs rétro occidentaux mais chantés en thaï, des ritournelles qui auraient leur place dans les saloons de la conquête de l'Ouest aux Etats-Unis, des airs qu'Ennio Morricone n'aurait pas reniés et surtout une très grande simplicité, naïveté. La musique prend ses sources dans les chansons et airs de big bands jazz à la mode en Thaïlande dans les années 40 et 50 qui eux-mêmes étaient inspirés des musiques occidentales. Elles sont reprises par la suite en version instrumentale. Une belle tranche de nostalgie asiatico-western, avec une touche de guitare hawaïenne ! (ASDS)
Lagaan : once upon a time in India, Ashutosh Gowariker (2001)
(musique de A.R. Rahman)
Une sélection sur les musiques de films ne pouvait pas écarter celles de Bollywood, d'autant plus que l'Inde est le plus grand producteur de films au monde. Le choix s'est porté sur Lagaan pour diverses raisons: A.R. Rahman est un compositeur extrêmement connu et reconnu (il vient de gagner l'Oscar pour Slumdog Millionaire) et deux stars figurent parmi les interprètes des chansons: Asha Bhosle et Lata Mangeshkar qui ont pulvérisé tous les records de disques enregistrés. Pour plus d'informations sur l'histoire des musiques de Bollywood, allez voir sur ces pages.
Ayant une formation de piano classique, le jeune A.R. Rahman suit très vite les traces de son père, lui aussi arrangeur et compositeur pour le cinéma. Un de ses premiers succès est un score pour le film Bombay, qui le fera connaître à l'étranger avec son inclusion sur le disque de Talvin Singh: Anokha: Soundz of the Asian underground. Outre de nombreuses musiques de films, il collabora également avec Andrew Lloyd Weber sur le musical Bombay Dreams.
Ancré dans l'Inde des villages, le film raconte une histoire bien compliquée d'une équipe de cricket venue de nulle part qui gagne un match contre l'équipe anglaise, le tout mêlé d'une intrigue amoureuse, sur un fond d'Inde coloniale du XIXe siècle. A.R. Rahman composa donc un score (qui ne se retrouve pas sur le CD) et les chansons du film en mélangeant instruments traditionnels comme le sarangi, la veena et le santur avec des sonorités plus pop, ou se lançant dans de grandes envolées orchestrales.
Bienvenue dans le monde magique de Bollywood ! (ASDS)
U-Carmen eKhayelitsha, Mark Dornford-May (2005)
(musique d’après George Bizet)
Inspiré du Carmen de Bizet, U-Carmen eKhayalitsha fut tourné en avril et mai 2004 dans un township du Cap.
Entièrement parlé et chanté en Xhosa, l’une des onze langues officielles d’Afrique du Sud, le film a obtenu l’Ours d’Or à la Berlinale 2005, après avoir connu un franc succès sur les planches.
Initialement adapté pour l’opéra par la Compagnie Dimpho di Kopane, U-Carmen eKhayalitsha devint vite un véritable phénomène, au point qu’une adaptation cinématographique parut inévitable. Il faut dire que l’idée de base était aussi brillante qu’audacieuse: traduire pour la toute première fois Carmen dans une langue africaine.
Trois personnes se penchèrent sur l’adaptation de cet opéra: le réalisateur Mark Dornford-May, l’auteure Andiswa Kedama et la chanteuse-comédienne Pauline Malefane, interprète principale du film. Avec enthousiasme et savoir-faire, ils ont transposé l’œuvre de Bizet dans l’Afrique du Sud contemporaine, se basant à la fois sur le livret original et sur différentes traductions anglaises, notamment celle du satiriste Rory Bremner.
S’éloignant de la forme purement opératique pour les besoins du grand écran, l’équipe du film a su donner vie à une Carmen sud-africaine résolument moderne et sensuelle sans jamais tomber dans le piège du simple opéra filmé, restant au service d’une histoire intemporelle: celle d’une jeune femme fière et indépendante prise entre deux hommes.
Une histoire aussi universelle que les musiques qui la soulignent: celle de Bizet, bien sûr, mais aussi de nombreux chants traditionnels sud-africains. (CT)
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