Marquées par les mouvements des droits civiques aux États-Unis et par l'avènement de nouvelles formes musicales, les années 70 apportèrent leur lot de films dans l'air du temps, faisant la part belle aux musiques populaires, du funk à la disco.
Alternative noire aux grosses productions hollywoodiennes, la blaxploitation séduit un public afro-américain qui ne se reconnaissait ni dans l'image politiquement correcte d'acteurs comme Sidney Poitier, ni dans les actions radicales des Black Panthers. Ces films d'un genre nouveau ne proposèrent pas seulement des histoires plus proches d'une certaine réalité sociale, ils permirent aussi et surtout à des artistes engagés et peu adeptes de la langue de bois de se faire connaître d'un large public.
De son côté, la disco en était à ses balbutiements. Un phénomène de mode qui ne pouvait que plaire aux producteurs de cinéma…
Shaft, Gordon Parks (1971)
(musique de Isaac Hayes)
Est-il encore nécessaire de présenter « Shaft », LA bande originale de blaxploitation par excellence ?
Allez, oui : quand on aime, on ne compte pas !
Invité par la MGM à composer cette musique, Isaac Hayes s'attendait d'abord à pouvoir interpréter le superflic black & beautiful, mais le réalisateur Gordon Parks avait déjà offert le rôle à Richard Roundtree. Qu'à cela ne tienne, le musicien eut droit à un rôle de figuration… du moins visuellement. Car sa partition, elle, vola carrément la vedette à l'acteur, avec ses guitares wah wah, ses rythmes funky, ses cordes caressantes et cette voix d'une puissance dévastatrice qui, quelques décennies plus tard, fit le bonheur des fans de « South Park ».
Après avoir écrit trois premières chansons qui eurent vite fait de séduire la production (parmi elles l'irrésistible « Theme from Shaft »), Isaac Hayes composa le reste de la bande originale en deux mois, alors qu'il était en tournée. À son retour, il réunit le groupe The Bar-Kays et enregistra toutes les parties rythmiques en une journée, se gardant les parties orchestrales pour le lendemain et les voix pour le surlendemain.
Hayes n'étant pas satisfait des conditions techniques offertes par les studios de la MGM, il réenregistra le tout dans les studios du mythique label Stax afin d'obtenir un meilleur son.
Dès sa sortie, en été 1971, le double album de « Shaft » se hissa en tête des hit-parades, restant soixante semaines au Billboard américain. L'année suivante, il emporta trois Grammy Awards (meilleure musique de film, meilleurs arrangements instrumentaux et meilleure prise de son en non-classique) et l'Oscar de la meilleure musique de film. Isaac Hayes devint ainsi le premier Noir non-acteur à obtenir cette haute distinction.
Standard de la musique afro-américaine, de la musique de film et de la musique tout court, « Shaft » reste un album incontournable… sauf si l'on déteste la guitare wah wah !
CT
Dollar$, Richard Brooks (1971)
(musique de Quincy Jones)
Quincy Jones est un véritable touche-à-tout de génie.
Trompettiste pour Dizzy Gillespie, arrangeur musical, producteur, interprète et aussi compositeur de musique de film, il a à son actif plus d’une cinquantaine de bandes originales.
Avec des titres comme « The Italian Job », « The Getaway », « Hot Rock », mais aussi et surtout la musique de « Dollar$ », il fut l’un des compositeurs les plus marquants des années 70.
Quincy Jones montre ici tout son savoir-faire d’arrangeur hors pair. Cette musique est un véritable patchwork où s’entremêlent jazz, soul et funk avec une fluidité extraordinaire, les morceaux instrumentaux et vocaux s’enchaînant d’eux-mêmes sans cassure. Pour la partie vocale il fera appel à de grosses pointures: Don Elliot, Little Richard et Roberta Flack.
« Dollar$ » est une musique riche et jubilatoire du début à la fin.
TM
Sweet sweetback’s baadasssss song, Melvin Van Peebles (1971)
(musique de Melvin Van Peebles et Earth, Wind & Fire)
Pour la communauté noire des États-Unis, l’année 1971 marque un grand tournant: pour calmer le jeu du racisme ambiant, les studios hollywoodiens ouvrent leurs plateaux à de jeunes réalisateurs noirs. Plusieurs jeunes prodiges vont s’engouffrer dans cette voie, parmi eux Gordon Parks qui réalisera « Shaft » (cf. ci-dessus) et Melvin Van Peebles avec « Watermelon man ».
Malgré un gros succès au box-office, les grands studios ne réinvitèrent pas ces jeunes réalisateurs. C’est donc avec les recettes de son précédent film que Melvin Van Peebles tourna « Sweet sweetback's baadasssss song » de façon tout à fait indépendante. Et c’est cette liberté qui donnera le ton et surtout son impact au film.
À la fin du tournage, le cinéaste se retrouva sans un rond pour la promotion. Il eut alors l’idée de se servir de la bande originale du film comme argument publicitaire. Pour l’aider à composer, il fit appel à Brer Soul et à un groupe pas très connu, mais très prometteur : Earth, Wind & Fire. Il poussa le marketing jusqu'à faire vendre le disque dans les cinémas.
Le soundtrack est un mélange de gospel, de jazz et de dialogues du film, un mélange détonant. Si détonant que le label A&M, avec qui Melvin était sous contrat, trouva la bande originale trop étrange, trop hors-norme, et refusa de l’éditer. Mais cette petite perle noire trouva refuge sur le label Stax.
Encore à ce jour cette musique à une influence sur la musique afro-américaine.
TM
Super Fly, Gordon Parks Jr. (1972)
(musique de Curtis Mayfield)
Autre grand classique de la bande originale pour la blaxploitation, « Super Fly » fut le quatrième album de Curtis Mayfield. L’homme à la voix de velours s’est fortement inspiré du film pour composer les sept chansons et deux instrumentaux qui l’accompagnent: il chante la rue et les drogues comme s’il y était, allant néanmoins plus loin que le propos du film.
Musicien engagé, Curtis Mayfield a su tirer parti de cette histoire de dealer de cocaïne super-cool, composant des textes forts au sujet des conditions de vie dans les ghettos noirs. Son message antidrogue est bien plus marqué que celui du film, ce qui explique peut-être en partie le succès de cet album.
Sans langue de bois, Mayfield énonce et dénonce sur fond de soul, tantôt jazzy, tantôt funky avec, toujours, une sensualité d’enfer dans la voix : à l’entendre susurrer les paroles de « Pusherman » ou de « Freddie’s Dead », on jurerait qu’il chante l’amour… et puis non en fait ! Le contraste entre les paroles et le chant est d’autant plus saisissant que ce dernier s’envole en arabesques vocales foudroyantes.
Un grand album de Curtis Mayfield qui mérite d’être redécouvert pour ce qu’il est : un joyau de la soul !
Trouble Man, Ivan Dixon (1972)
(musique de Marvin Gaye)
Approché par Hollywood après le succès phénoménal de «What's goin' on», Marvin Gaye s'installe à Los Angeles en 1972 pour préparer la bande originale de « Trouble Man ». Le musicien connaissait déjà le milieu du cinéma puisqu'il fut acteur à deux reprises, dans «The ballad of Andy Crocker» et «Hot chrome and leather».
Avec ce thriller produit par la 20th Century Fox, Marvin Gaye surfe sur la vague de la blaxploitation, s'inscrivant dans la veine de ses collègues Isaac Hayes, Curtis Mayfield et James Brown. Il signe ici des morceaux impeccables, à la fois soul, jazz et funk, qui servent d'écrin à sa voix inimitable. Aérienne, étrange et sensuelle en diable, cette bande originale n'en est pas moins groovy à souhait et sera accueillie par le public comme un vrai nouvel album de Marvin Gaye. Un album certes bien plus léger que son prédécesseur ouvertement politique, mais un album attendu et apprécié.
Comme bon nombre d'albums estampillés « blaxploitation », la bande originale de «Trouble Man» tient parfaitement la route toute seule et verra d'ailleurs sa chanson titre atteindre la 7e place des Charts américains en 1973.
CT
Black Caesar, Larry Cohen (1973)
Slaughter’s Big Rip-Off, Gordon Douglas (1973)
(musiques de James Brown)
Comme bon nombre de ses collègues, James Brown a joué le jeu de la bande originale pour la blaxploitation, mais, contrairement à eux, il ne prit pas la peine de visionner les films avant de composer. Avec l'aide de l'arrangeur Fred Wesley, il expédia les musiques de « Black Caesar » et de « Slaughter's Big Rip-Off » en six mois, ne cherchant même pas à suivre un quelconque script. Aux producteurs éberlués qui lui firent remarquer que ce n'est pas ainsi que l'on procède habituellement, le Parrain de la soul rétorqua : « C'est ainsi que James Brown fait ! ». Et c'était à prendre ou à laisser…
Avec leurs cuivres funky, leurs cordes soul et, bien sûr, cette voix puissante et sexy à souhait, les studios eurent été bien mal inspirés de laisser ces bandes originales en souffrance puisque, contrairement aux films en question, celles-ci ne sont pas tombées dans l'oubli ! Aux titres flambant neufs s'ajoutent des morceaux plus anciens réarrangés pour l'occasion. Le résultat est puissant, dynamique et en totale adéquation avec l'esprit blaxploitation.
CT
Car Wash, Michael Schultz (1976)
(musique de Norman Whitfield et Rose Royce)
Disco, funk et rhythm’n blues se partagent la vedette de cette comédie autour d’un car wash de Los Angeles.
C’est le scénariste Joel Schumacher (devenu depuis un réalisateur connu et reconnu) qui eut l’idée de confier la bande originale au producteur Norman Whitfield afin de palier au manque de consistance de l’histoire. Whitfield, qui vient de claquer la porte de la Motown, est quant à lui en manque d’argent et voit ici une occasion rêvée d’imposer le groupe qu’il vient de créer avec d’autres anciens de la légendaire maison de disque : Rose Royce coécrira certains des onze titres de cet album devenu un incontournable de l’ère disco.
Entièrement composée en amont du tournage, la musique de « Car Wash» accompagna toutes les étapes de la production, de l’écriture du scénario au montage final, et reste toujours d’actualité : sa chanson titre, qui s’est vendue à deux millions d’exemplaires, est devenue l’une des plus samplées de l’histoire, avec son introduction reconnaissable entre mille.
CT
Saturday Night Fever, John Badham (1977)
(divers compositeurs)
Non content d'avoir lancé la carrière de John Travolta, « Saturday Night Fever » fait surtout la part belle aux Bee Gees et à leurs voix de faussets, grâce au producteur Robert Stigwood. Ce dernier s'était fait connaître avec l'adaptation cinématographique de « Jesus-Christ Superstar » et refera parler de lui par la suite avec « Grease », mais en cette année 1977, ce sont les discothèques new-yorkaises qui l'intéressent, avec l'histoire d'un jeune homme qui oublie son ennuyeuse semaine de travail sur les pistes de danse.
S'il ne s'agit pas à proprement parler d'un film musical, mais davantage d'un drame social, il est indéniable que sa musique a énormément contribué au succès du film, et quel succès: avec ses 25 millions d'albums vendus, la bande originale de « Saturday Night Fever » reste la plus grosse réussite commerciale de l'histoire des musiques de films, et si « Thriller » de Michael Jackson ne l'avait pas devancé en 1982, c'eût été l'album le plus vendu de tous les temps.
En 1983, la chanson « Stayin' Alive » donnera son titre à une suite maladroite réalisée par un Sylvester Stallone en mal d'inspiration, avec un John Travolta pas plus enthousiaste que ça, mais que cette erreur de parcours ne nous empêche pas de continuer de danser sur les Bee Gees plus de trente ans après.
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Stayin' alive !
CT
Grease, Randal Kleiser (1978)
Grease 2, Patricia Birch (1982)
(divers compositeurs)
L'histoire de « Grease » commence en 1971 : Jim Jacobs et Warren Casey, deux nostalgiques des années 50, présentent une première version de leur comédie musicale dans un petit théâtre expérimental (!) de Chicago. Un an après, « Grease » entame sa carrière à Broadway et y sera joué 2000 fois en tout juste 5 ans.
Jamais à cours d'idées, le producteur Robert Stigwood (cf. « Saturday Night Fever ») fera transposer le spectacle à l'écran, offrant à John Travolta une partenaire de choix en la personne d'Olivia Newton-John, jeune et jolie chanteuse de country fraîchement débarquée d'Australie.
Les six extraits tirés de la bande originale de « Grease » (20millions d'exemplaires vendus !) se partageront les hit-parades internationaux pendant dix-huit mois, faisant de ses interprètes des superstars et de son producteur un homme à l'abri du besoin.
Comme pour la plupart des grands succès, les studios tentèrent de transformer l'essai en 1982, mais Maxwell Caulfield n'est pas John Travolta et Michelle Pfeiffer n'est pas… comment dire… une « excellente » chanteuse. Cela dit, à vous d'en juger. Je prends l'entière responsabilité de mes propos et répondrai personnellement à toutes les lettres d'insultes !
CT
Beyond The Valley Of The Dolls, Russ Meyer (1970)
(musique de Stu Phillips)
et trois compilations (Y 8348, Y 8349, Y 8350)
Après avoir été photographe de guerre et de charme (notamment pour le jeune magazine « Playboy»), Russ Meyer réalisa d'abord un court documentaire en 1950 (« The French Peep Show ») avant de se lancer dans le porno soft dès 1959. « The Immoral Mr.Teas » sera la première fiction du genre à engendrer des bénéfices, offrant à Russ Meyer un million de dollars pour ses futurs projets.
Bien sûr, il est ici question de musique, mais comment dissocier les films du « Fellini du sexe » de leurs bandes originales ? Toujours dans l'air du temps, le réalisateur fit appel à différents compositeurs pour accompagner ses images, comme le trio Igo Kantor, Bert Shefter et Paul Sawtell pour « Faster, Pussycat! Kill! Kill! » en 1965, dont beaucoup disent que c'est son meilleur film. Un film dont Quentin Tarantino compte d'ailleurs réaliser un remake avec Britney Spears (!), mais je ne m'étendrai pas là-dessus au risque de devenir grossière…
Toujours est-il qu'en quelques longs métrages, Russ Meyer posera les bases de son cinéma, à savoir des intrigues rudimentaires servies par des héroïnes qu'on a du mal à regarder dans les yeux et des bandes son rock'n'roll.
En 1996 et 1999, le label QDK-Media a compilé quelques-unes de ces musiques : un premier CD comprend des extraits de « Up! Mega Vixens » (1976), « Beneath the Valley of the Ultra Vixens » (1979) et « Super Vixens » (1975), le deuxième album reprend des musiques de « Lorna » (1964), « Vixen! » (1968) et « Faster, Pussycat! Kill! Kill! » (1965), tandis qu’une troisième compilation fait la part belle à « Mud Honey » (1965), « Finders Keepers Lovers Weepers » (1968) et « Motor Psycho » (1965).
Et si après tout ça, vous n’en avez toujours pas assez, il vous reste « Beyond The Valley Of The Dolls », bande originale composée par Stu Phillips pour la 20th Century Fox. Cette dernière contacta le cinéaste après le succès phénoménal de « Vixens » pour une histoire de rockeuses prêtes à tout pour réussir à Hollywood.
CT
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