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9. Soundtracks, des compilations d'un nouveau genre

 

 

Avant que ce ne soit la mode du tout-compilé au cinéma, le soundtrack (bande originale élaborée à partir de chansons populaires ou non) résultait d’un parti pris de la production et représentait parfois une prise de risque.
En ce qui nous concerne, nous avons pris le parti (et le risque, en quelque sorte), de faire une croix surPulp Fiction,Natural Born Killers,O Brother et autres soundtracks qui ne sont rien d’autre que des compilations de luxe pour nous recentrer sur des albums, certes chantés, pour la plupart, mais dont le contenu dépasse de loin la simple collection de ritournelles.
Celles-ci furent soit écrites tout spécialement pour le film, soit réenregistrées… à une exception près puisque nous nous imaginions mal rendre hommage aux soundtracks sans passer par la caseEasy Rider.
Et pour parfaire le tout, Bouli Lanners nous fait part ce mois-ci de ses 10 musiques de film préférées.

 

 

 

The graduateThe Graduate, Mike Nichols (1967)
(musique de Simon & Garfunkel)

Après une série de pièces à succès à Broadway et sa version cinématographique de Who’s afraid of Virginia Woolf?, le metteur en scène Mike Nichols réaliseThe Graduate (Le Lauréat en v.f.). Non content de son casting d’enfer, avec Anne Bancroft, Dustin Hoffman et Katharine Ross, il confiera la musique de son deuxième long métrage au compositeur Dave Grusin que l’on a pu entendre depuis dans Tootsie, Tequila Sunrise ou The Firm.
Mais The Graduate s’est aussi et surtout fait remarquer grâce aux chansons d’un duo américain qui marquera l’histoire de la musique pop: Paul Simon et Art Garfunkel devanceront cette année-là l’album blanc des Beatles avec les mélodies fraîches et entêtantes de «Mrs. Robinson», «Scarborough Fair» et «The Sound of Silence».
Initialement offert à Warren Beatty, puis à Robert Redford, le rôle du lauréat fut finalement tenu par le jeune (et débutant) Dustin Hoffman, ce qui lui valut sa première nomination aux Oscars 1968, Mike Nichols emportant celui du meilleur réalisateur. (CT)

 

 

easy riderEasy rider, Dennis Hopper (1969)
(musique de divers interprètes)

Easy Rider a été tourné à un moment clé de l'histoire américaine, à l'époque des assassinats de Martin Luther King et Bobby Kennedy, des troubles raciaux dans plusieurs villes et de l'escalade de la guerre du Vietnam, à un moment aussi où toute la société était en pleine mutation. Ce film fut le succès surprise du box-office de l'été 69. Et pourtant, le tournage fut assez embrumé: les acteurs principaux étaient sous influence, improvisant leurs dialogues tout en fumant de la marijuana. Le soundtrack ne pouvait que suivre une voie très peu empruntée auparavant, c'est-à-dire non pas une musique composée spécialement pour le film mais une appropriation de morceaux rock avant-gardistes pour l'époque. Dennis Hopper est en fait le premier cinéaste à abandonner totalement le score, une pratique qui est devenue très courante par la suite, ce système permettant de mettre en avant certaines chansons ou artistes. Certaines personnes ont dit que de toutes façons, il n'avait pas de budget pour payer un compositeur !Les avis divergent quant à la source des morceaux choisis: Peter Fonda, le co-scénariste, explique dans des interviews que c'était sa collection de disques qui a été utilisée, Hopper parle plutôt de la radio qu'il écoutait pendant le montage. Radios qui pour la première fois sortaient du top 40 et allaient fouiller plus profondément dans les albums de musiciens aux styles variés, appartenant souvent à la contre-culture. La plupart des chansons du soundtrack n'étaient à l'origine que temporaires, Crosby, Stills & Nash devant composer des morceaux pour le film. Mais Hopper tomba amoureux de la manière dont ces morceaux provisoires – «Born to be wild»  et «The pusher» de Steppenwolf, «Wasn't born to follow» des Byrds, «If 6 was 9» de Jimi Hendrix Experience – interagissaient avec les images. Le morceau du générique de fin, «The ballad of Easy Rider», fut en partie composé par Bob Dylan et interprété par Roger McGuinn. Il en ressort un genre de capsule temporelle, une photo sonore d'un moment précis, capturant une certaine paranoïa et marquant en même temps la fin d'une époque, celle de l'idéalisme. (ASDS)

 

 

performancePerformance, Donald Cammel & Nicholas Roeg (1970)
(musique de Jack Nitzsche & divers interprètes)

Avant d’entamer sa carrière à Hollywood, Jack Nitzsche était déjà un vétéran de la scène rock à Los Angeles. Arrangeur pour Phil Spector, il a travaillé avec des artistes de haut vol, de Doris Day à Neil Young en passant par les Rolling Stones. Une des ses premières compositions pour le cinéma accompagnera d’ailleurs les débuts à l’écran de Mick Jagger dans le rôle – tiens donc – d’une vedette du rock déchue.
Film psychédélique sur fond de drogues, d’érotisme pervers et de violence sadique, Performance regroupe la crème de la crème du rock de l’époque: Ry Cooder, Randy Newman, The Last Poets, Buffy Sainte-Marie (épouse du compositeur) et Mick Jagger, bien entendu.
Malgré de nombreuses sollicitations, Jack Nitzsche est resté dans l’ombre des grandes stars dont il signa les arrangements. Au cinéma, on a pu entendre ses compositions dans L’Exorciste, Vol au dessus d’un nid de coucou ou encore 9 semaines et ½. D’un tempérament plutôt têtu et franchement anticonformiste, il préférait travailler moins, mais mieux plutôt que d’enchaîner les commandes comme un vulgaire pisse-copies. Il s’est éteint à Los Angeles le 27 août 2000 à l’âge de 63 ans. (CT)

 

 

 

the wicker manThe Wicker man, Robin Hardy (1973)
(musique de Paul Giovanni)

Sorti en 1973, The Wicker Man reste hélas méconnu: réelle enquête policière au dénouement spectaculaire, les chansons font partie intégrante de l’intrigue, lui donnant de faux airs de comédie musicale hippie.
Près de trente ans après son enregistrement, la bande originale que l’on croyait perdue à tout jamais refit surface et sortit enfin sur CD grâce au musicien Gary Carpenter, assistant du compositeur Paul Giovanni pendant le tournage et, en quelques sortes, gardien de la flamme. On lui doit de nombreuses anecdotes autour de la genèse du film et de sa musique, regroupées en un livret très complet et absolument passionnant qui accompagne l’album. On y apprend entre autres que ces airs folk intemporels furent composés, répétés et enregistrés en six petites semaines et que Christopher Lee continue de qualifier ce soundtrack de meilleure musique qu’il ait jamais entendue dans un film.
Puisant dans les richesses des musiques celtique et médiévale, Paul Giovanni, décédé en 1990, a laissé derrière lui une musique transcendante qui semble tout droit sortie du répertoire traditionnel.
Un dernier conseil pour la route: ne vous laissez pas avoir par le soi-disant remake que Neil LaBute en fit avec Nicolas Cage en 2006 – pas de cœur, pas de second degré, pas de chansons… un bien triste hommage à cet authentique film-culte! (CT)

 

 

 

raging bullRaging Bull, Martin Scorsese (1980)
(musique de divers interprètes)

Martin Scorsese a deux approches différentes pour mettre en musique ses films. Quand il s’agit de films plus «fictionnels», il fait appel à un compositeur pour écrire une partition, et quand il s’agit de films plus «biographiques» (tels que Mean streets, Les affranchis), il utilise des chansons.
Mais Scorsese ne se contente pas de faire du collage de chansons sur des sentiments: "Une scène d'amour avec une musique d'amour est tout simplement médiocre" dit-il. "Elle vit sa propre vie, communique aux images sa pulsation, son rythme, et s'harmonise au débit des personnages, et aux ruptures du style visuel. En ce sens, l'utilisation de chansons d'époque par Scorsese diffère de celle qui en est faite dans bien d'autres films américains depuis American Graffiti, où elles n'ont qu'une valeur d'évocation nostalgique (Radio Days de Woody Allen). Trop souvent, on n'utilise la musique que pour définir une tonalité générale ou pour situer historiquement un film. En d'autres termes, on la réduit à de la décoration, à une illustration ou à un remplissage. Une facilité conventionnelle qui se substitue à un véritable travail sur le matériau cinématographique." (dans 50 ans de cinéma américain, Ed. Nathan 1991, cité sur http://archive.filmdeculte.com/autour/autour.php?id=30).
Pour Raging Bull, les chansons collent véritablement au moment qu’elles illustrent, le mixage sonore de Frank Warner y est pour beaucoup. Au lieu de mettre le volume de la chanson en arrière plan, elle est mixée au même volume que les bruits, ce qui rend par moments la musique aussi percutante qu’un coup de poing. (TM)

 

 

 

until the endUntil the end of the world, Wim Wenders (1991)
(musique de divers interprètes)

Pour Wim Wenders, la musique a toujours fait partie intégrante de ses films, elle en devient un élément du scénario,  que ce soit dans Lisbonne Story avec Madredeus, ou Les ailes du désir avec Nick Cave.
En 1990, pour son nouveau film Until the end of the world, Wenders envoya une invitation à ses groupes favoris (Talking Heads, U2, Daniel Lanois,…) leur demandant de se projeter 10 ans plus tard et d’écrire un morceau qui pour eux seraient représentatif de l’année 2000. Au lieu de donner vie à un album fourre-tout, l’ensemble est d’une cohésion rare pour une compilation de chansons. Sans nul doute la meilleure compilation des années 90! (TM)

 

 

 

velvetVelvet Goldmine, Todd Haynes (1998)
(divers compositeurs & interprètes)

Écrit et réalisé par Todd Haynes, Velvet Goldmine doit son titre à une chanson de David Bowie et est une ode excentrique, hyper sexuée et hautement rock’n’roll aux années glam. En mélomane éclairé, le réalisateur a confié les commandes musicales à Randy Poster, superviseur musical pourKids et Suburbia, et Michael Stipe qui quitte brièvement ses fonctions au sein de R.E.M. pour endosser le costume de producteur exécutif.
Si le film s’inspire très largement (et librement) de la relation David Bowie/Iggy Pop dans les années 70, les deux musiciens refusèrent catégoriquement d’y participer, de près ou de loin. Aussi sont-ils les grands absents de sa bande originale qui regroupe pourtant quelques uns de leurs contemporains, tels que Brian Eno, Lou Reed et Roxy Music, mais aussi des jeunes recrues, comme Placebo qui reprend T-Rex et fait au passage une apparition dans le film.
Pour le plaisir de nos oreilles, la production ne s’est pas contentée d’une simple compilation estampillée «glam rock», mais a commandé quelques titres dans l’esprit seventies, à mi-chemin entre minauderies pop et orgies rock’n’roll, à Shudder To Think et à Grant Lee Buffalo.
Mais le véritable trait de génie de ce soundtrack ne réside ni dans ces chansons originales, ni dans les prouesses vocales des acteurs Jonathan Rhys Meyers et Ewan McGregor… Pour Velvet Goldmine, ce sont carrément deux groupes éphémères qui ont été créés, et pas des moindres: le premier, The Venus In Furs (inspiré des Spiders From Mars de Bowie) regroupe des membres de Radiohead, Suede et Roxy Music, tandis que le second, Wylde Ratttz, est composé de musiciens des Stooges (que pastichent ce nouveau groupe), Mudhoney et Sonic Youth.
Pour votre prochain blind-test, ruez-vous sur cet album, ne serait-ce que pour Thom Yorke et son improbable imitation de Brian Ferry. Ah, l’humour anglais! (CT)

 

 

hedwigHedwig and The Angry Inch, John Cameron Mitchell (2001)
(musique de Stephen Trask)

Hedwig est la star du rock la plus étonnante et la plus inconnue au monde. Avec son groupe The Angry Inch, elle sillonne les États Unis des centres commerciaux et des restaurants miteux pour raconter son histoire: celle d’un jeune homme est-allemand devenu femme (ou presque…) pour les beaux yeux d’un G.I.
Créée en 1997 dans un petit théâtre new-yorkais, le spectacle fut présenté dans le monde entier et rafla à peu près tous les prix existants avant d’être, finalement, adapté pour le grand écran. John Cameron Mitchell y tient le rôle qu’il créa pour la scène et réalise le film avec, aux commandes musicales, Stephen Trask, qui composa l’un des meilleurs albums de glam rock vingt ans après la fin de ce mouvement.
Les numéros musicaux de cette comédie musicale déjantée, anticonformiste et incroyablement fraîche ont été enregistrés dans les conditions du direct, permettant au casting, John Cameron Mitchell en tête, de laisser libre cours à son talent.
Entre drame et comédie, Hedwig and The Angry Inch est une fable contemporaine faussement naïve autour du droit à la différence qui touche d’autant plus qu’elle n’est pas moralisatrice pour un sou. (CT)

 

 

I am samI am Sam, Jessie Nelson (2001)
(musique de John Lennon & Paul McCartney, divers interprètes)

Malgré une nomination aux Oscars pour Sean Penn dans le rôle d’un attardé mental, ce mélodrame ne vaut réellement le détour que pour sa musique. Pas sa bande originale, certes intéressante, signée John Powell, mais un album de reprises tout à fait charmantes sur lequel les Beatles sont revisités par des artistes tels que Sarah McLachlan, Ben Harper ou encore Nick Cave.
Pour une question de droits (et de budget surtout), la production a fait appel à quelques uns de ses musiciens préférés pour revoir les chansons originales. Seule contrainte: respecter la rythmique initiale puisque les scènes avaient déjà été tournées sur les titres des Beatles. Ce cahier des charges aurait pu paraître contraignant, et si certains restent sages et rigoureusement fidèles aux originaux, d’autres, comme Grandaddy, se sont royalement lâchés et ont TOUT changé… sauf la rythmique de «Revolution»!
Enregistré, mixé et masterisé en trois semaines chrono, cet album est une petite perle pour tous les sympathisants des quatre garçons de Liverpool. (CT)

 

 

 

Marie-AntoinetteMarie-Antoinette, Sofia Coppola (2006)
(musique de divers interprètes)

Pour son film historico-pop retraçant la vie de Marie-Antoinette, Sofia Coppola a frappé fort avec le soundtrack ! Les morceaux réunis ici sont parmi les meilleurs de la pop et de l'électronica des années 80 et 90, mettant en avant des groupes comme Siouxsie and the Banshees, The Strokes ou Aphex Twin. Répartis sur deux disques et nonante minutes de musique, les plages suivent l'intrigue, se collent aux images, en contraste avec l'époque peut-être mais tout aussi frivoles et décadentes. Le premier disque, plutôt new wave (entrecoupé de Vivaldi) illustre l’ascension rapide de la jeune dauphine à la cour, son insouciance, ses excès, son côté fashion victim tout en légèreté – «I want candy» chante Bow Wow Wow. Guitares roulantes et basse percussive sont de rigueur. La deuxième partie du film, plutôt douce amère, plus introspective, est illustrée par des morceaux électroniques, sombres d'Aphex Twin ou Squarepusher et par des pièces classiques atmosphériques de Couperin, Scarlatti ou Rameau. Les compositions actuelles pour piano de Dustin O'Halloran, assez baroques, complètent l’ensemble.
Une réussite sur toute la ligne, la bande son idéale pour une soirée rock de teen queen ! (ASDS)