Cette quatrième partie du parcours à travers 100 ans de musiques de film part à la découverte des musiques de dessins animés et de cinéma d'animation, des grands classiques de Walt Disney aux mangas, en passant par le dernier succès français.
« Fantasia », Walt Disney (1940)
Divers compositeurs
Le concept de « Fantasia » n’est pas neuf : il remonte aux fameuses « Silly symphonies ». À cette époque, Disney veut créer une nouvelle série pour s’affranchir de Mickey Mouse et explorer de nouveaux horizons artistiques. L’idée de ce projet de courts métrages basés essentiellement sur de la musique vient du compositeur/homme orchestre Carl Stalling qui est engagé par Walt Disney pour sonoriser deux des premières apparitions de Mickey Mouse.
Le premier dessin animé de cette nouvelle série, datant de novembre 1928, est « La Danse macabre ». Stalling s'amuse à mélanger les genres pour illustrer musicalement les images, il développe un style qui consiste à reproduire le rythme sur les actions des personnages (le bruit des pas, la pluie…), cette technique d'écriture porte le nom de Mickeymousing. Un des compositeurs les plus adeptes de cette méthode reste Max Steiner. Dans les années 30, Carl Stalling démissionne de l’entreprise Disney pour rejoindre la Warner où il va œuvrer pour les Looney Tunes.
Mais revenons à « Fantasia ».
Après le succès phénoménal de « Blanche-neige et les sept nains », Walt Disney veut à la fois innover et revenir au mariage de la musique et de l’image; il a l'idée de réaliser un court-métrage sur « L'Apprenti sorcier » de Paul Dukas. Pour l’aider dans sa tâche, il fait appel au célèbre chef d’orchestre Léopold Stokowski. D’emblée, Mickey Mouse s’impose comme le héros de ce conte (même si Stokowski veut créer un nouveau personnage). Au fur et à mesure que le projet prend forme, le budget explose littéralement. Après un rapide calcul, Walt Disney se rend compte qu’il risque la ruine pure et simple s’il sort seulement un court métrage. Vient alors l’idée de mettre bout à bout des petits films pour en faire un long métrage. Ainsi naît un nouveau concept cinématographique: plusieurs réalisations autonomes réunies en une œuvre unique.
Disney demande à Stokowski de sélectionner les œuvres classiques à transposer en image. Le chef d’orchestre n’est pas le seul à être débauché pour ce projet, Oskar Fischinger est approché, mais ce jeune réalisateur décline l’offre: devoir travailler en collaboration avec d’autres animateurs ne lui plaît guère.
Pour la projection du film en avant-première, Walt Disney veut révolutionner la façon de diffuser le son, il invente un tout nouveau procédé stéréophonique, le « Fantasound », l’ancêtre du son « Surround ».
Les critiques ne sont pas tendres avec le film, ils considèrent que c’est un affront à la musique classique. Le public le boude aussi, le trouvant trop intellectuel. Il faut attendre le psychédélisme des années 70 pour qu'il connaisse enfin le succès.
En 1942, « Fantasia » reçoit un oscar spécial pour la « grande contribution à l'avancement de l'utilisation du son dans un film de divertissement ou dans un tout autre art » et un autre pour la « création d'une nouvelle forme de musique visuelle dans un film de divertissement ou dans un tout autre art ». (TM)
« Le Roi et l'oiseau », Paul Grimault (1980)
Musique de Wojciech Kilar
Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, « Le roi et l’oiseau » est le fruit d’une rencontre : celle du cinéaste Paul Grimault et du poète Jacques Prévert qui décident d’adapter pour l’écran le conte de Hans Christian Andersen, « La Bergère et le ramoneur ». Mais suite à des soucis financiers, les deux comparses doivent quitter le projet qui évoluera néanmoins sans eux. Quelques années plus tard, le film voit le jour, mais les deux hommes le renient. Le filme tombe aux oubliettes.
Paul Grimault met vingt ans pour racheter les droits et remet le projet sur l’établi en y intégrant de nouveaux personnages: le roi Charles V et Trois font Huit et Huit font Seize, véritable tyran, bigleux et égocentrique, qui domine le royaume de Takicardie et un oiseau, véritable allégorie de la liberté, qui se dresse contre ce despote. La musique tient une place prépondérante dans le film. Elle est écrite par le compositeur polonais Wojciech Kilar. Sa partition est un patchwork empli de liberté. Tour à tour, elle est poétique, symphonique et lyrique avec des touches mozartiennes. Il écrit les chansons en étroite collaboration avec Grimault. Cette musique lance la carrière de Kilar en-dehors de la Pologne. (TM)
« The secret of NIMH », Don Bluth (1982)
Musique de Jerry Goldsmith
S'il y a un compositeur qui a marqué l’histoire de la musique de film et du cinéma au même titre que John Williams, c’est bien Jerry Goldsmith. Il a signé un nombre impressionnant de musiques pour des films marquants comme « Basic Instinct », « Star Trek », « Patton », « Alien » et « Damien, la malédiction » (qui lui vaut son seul Oscar). Mais Goldsmith compose aussi pour le cinéma d’animation et son premier travail est la musique de « Brisby et le secret de Nimh ». Et c’est une première expérience aussi pour le réalisateur Don Bluth, un ancien animateur de Walt Disney.
Goldsmith est avant tout un homme de passion, il a accepté des projets qui lui plaisaient en revoyant son cachet à la baisse, ce qui est le cas avec ce film: il l'a tellement aimé qu’il a travaillé trois semaines de plus gratuitement pour perfectionner sa partition. Et cela donne une musique qui n’a rien à voir avec les habituelles mièvreries qui accompagnent les dessins animés. Goldsmith nous fait entendre une musique orchestrale puissante et sombre, avec comme seul moment de répit la chanson principale du film qui fait furieusement penser à celle de « L'Ange bleu ». Au final, « Brisby et le secret de Nimh » est une composition (d)étonnante, qui a changé la façon de mettre en musique un dessin animé. (TM)
« The Black Cauldron », Ted Berman & Richard Rich (1985)
Musique d'Elmer Bernstein
Dans les années 80, Disney connaît ses années les plus noires.
Allant d’échec en échec et perdant le monopole de l’animation avec les productions de Don Bluth, Disney décide de changer son fusil d’épaule et de produire un dessin animé un peu différent. Finies les belles princesses rose bonbon et les chansons à n’en plus finir ! « Taram et le chaudron magique » est le film le plus noir de Disney, il brise aussi un tabou: les personnages saignent. Un certain Tim Burton est engagé comme concepteur pour créer des monstres mais ses projets sont rejetés. Pour la musique, c’est Elmer Bernstein qui est pressenti. Après avoir connu une longue période de succès dans les années 70 (« Les Sept mercenaires », « La Grande évasion »…), Bernstein était un peu tombé dans l’oubli. Il saute donc sur l’occasion. Tout comme Jerry Goldsmith avec « Brisby et le secret de Nimh », Bernstein signe une de ses compositions majeures et une partition qui fait date dans le cinéma d’animation. Elle passe en un rien de temps d’une musique guillerette à un morceau d’action des plus angoissants. Pour ce faire, il mélange subtilement musique symphonique et synthétiseur: il utilise un de ses instruments fétiches, les ondes Martenot qu’il avait déjà utilisées pour un concerto et qu’il réemploiera pour « Ghostbusters ».
Taram a été pour Disney un cuisant échec commercial et pour Bernstein une de ses plus belles compositions. Le malheur des uns fait le bonheur des autres… (TM)
« Akira », Katsuhiro Otomo (1988)
Musique de Shoji Yamashiro
C'est probablement la musique d'« Akira » qui a contribué au succès du film dont l'histoire se déroule dans le chaos et la confusion d'un Tokyo futuriste. Ce score surprenant, complexe, expérimental, puisant dans différentes traditions est la seule composition pour le cinéma de Shoji Yamashiro, leader du groupe Geinoh Yamashirogumi. À la demande du réalisateur Katsuhiro Otomo, il a créé un son nouveau qui traduit l'opposition entre un futur technologique et les esprits anciens. Le score utilise une combinaison d'instruments divers : le gamelan indonésien, composé de xylophones en métal ou en bois et de gongs, est associé aux guitares, à l'orgue, aux synthétiseurs typiques des années 80 ainsi qu'à un chœur d'hommes qui s'inspire du théâtre nô et des chants bouddhistes japonais. Les percussions sont hypnotiques, les synthés rêveurs et mélodiques, les chants obsédants, mystiques. C'est le mélange de ces éléments traditionnels et contemporains qui fait d'«Akira» une bande originale unique en son genre, peut-être difficile d'accès au premier abord mais que l'on redécouvre sans cesse et qui ouvre de nouvelles perspectives. (ASDS)
« The Nightmare Before Christmas », Tim Burton & Henry Selick (1993)
Musique de Danny Elfman
« The Nightmare Before Christmas » (« L’Étrange Noël de Monsieur Jack ») est un des films les plus étonnants de Tim Burton : une comédie musicale en stop-motion (animation image par image). C’est au fidèle Danny Elfman qu’est revenu le privilège d’en composer la musique, alternant chansons et instrumentaux, et se mariant parfaitement aux images ludiques et morbides du cinéaste. Comprenant quelques tubes en puissance, cette bande originale à l’instrumentation plutôt classique n’en est pas moins réjouissante et se rapproche davantage de la grande tradition de Broadway que des chansons pour Walt Disney.
Voilà en tous cas un formidable palliatif au chants de Noël entendus jusqu’à l’écœurement ! (CT)
« Macross Plus », Shoji Kawamori (1994)
Musique de Yoko Kanno
Compositrice et interprète de musiques pour la télévision, les jeux vidéos et le cinéma d'animation, la Japonaise Yoko Kanno s'est fait un nom grâce à des pièces aventureuses lorgnant tant sur le jazz que sur les musiques expérimentales, symphoniques et électroniques. Cette excellente claviériste se met à composer pour le cinéma dès 1994, après des débuts discrets au sein de différentes formations.
Cette bande originale pour le manga « Macross Plus » réalisé par Shoji Kawamori lui permet de construire sa réputation et de poser les bases de ce qui deviendra sa marque de fabrique : un ensemble à la fois très accessible et hétéroclite, où chansons et instrumentaux cohabitent dans la plus grande simplicité.
Depuis, Yoko Kanno poursuit sa carrière avec succès puisqu'elle a composé, entre autres, les musiques pour la série « Cowboy Bebop », la version télévisée de « Ghost in the Shell », ainsi que de nombreux titres publicitaires. (CT)
« Princesse Mononoke », Hayao Miyazaki (1997)
Musique de Joe Hisaichi
« Princesse Mononoke » est un des premiers films d'animation japonais qui a connu une sortie dans les salles de cinéma du monde entier et qui a attiré un large public. Après un première rencontre entre Joe Hisaishi et le réalisateur Hayao Miyazaki pour Nausicaa de la vallée du vent, les deux artistes développent des liens d'amitié profonds et collaborent pour de nombreux films, tant et si bien que les deux noms deviennent inséparables pour ce type d'animation. « Princesse Mononoke » est un conte épique, qui raconte une quête mais aussi un affrontement violent entre l'innocence du monde des esprits, la beauté de la forêt et l'action malveillante de l'homme. C'est une fable écologique pleine d'éléments mystiques admirablement bien traduits par la musique. La composition envoûtante, lyrique est beaucoup plus sombre, sinistre, troublante que d'autres œuvres de Joe Hisaishi. Il utilise un orchestre et des voix de femmes mais n'hésite pas à expérimenter avec de l'électronique pour accentuer la magie des images. L'ensemble est essentiellement un déferlement symphonique à l'européenne, bouillonnant et virevoltant mais quelques passages interprétés au piano sont plus calmes. Il introduit également des touches japonaises en utilisant la flûte shakuhachi et les tambours taiko ou en s'inspirant des chansons traditionnelles, notamment dans « The Tatara women work song ». L'Orchestre Philharmonique Tchèque a enregistré une version plus complète, moins découpée de la musique. (ASDS)
« Final Fantasy : the Spirits Within », Hironobu Sakaguchi (2001)
Musique d'Elliot Goldenthal
Elliot Goldenthal est un compositeur (re)connu aussi bien pour ses musiques de film que pour ses œuvres en musique classique (il fut l’élève d’Aaron Copland). Sa musique est à la fois très froide, atonale à souhait et surtout très « violente », son Oratorio pour le 20e anniversaire de la fin de la guerre du Vietnam en est un bel exemple.
Son mariage avec la réalisatrice Julie Taymor lui ouvre un peu plus le monde du cinéma (il remporte grâce à elle l’oscar de la meilleure musique pour « Frida »). Mais la partition qui démontre ses talents de grand compositeur est celle pour « Alien 3 » en 1992.
Il faut attendre presque 10 ans pour que Goldenthal confirme tout le bien que l’on pense de lui avec la partition pour le film/anime « Final Fantasy : the Spirits Within », réalisé par Hironobu Sakaguchi. C'est une musique puissante et lyrique. Il pousse les instruments (cuivres, cordes, percussions et voix) jusqu’à leurs derniers retranchements, jusqu'à une apothéose apocalyptique. Et cerise sur le gâteau, il arrive même à rendre une chanson de Lara Fabian intéressante et pas anachronique du tout. (TM)
« Les Triplettes de Belleville », Sylvain Chomet (2003)
Musique de Ben Charest
Succès incontestable du cinéma d'animation, « Les Triplettes de Belleville », petite perle de Sylvain Chomet, seraient incomplètes sans la musique réjouissante de Benoît Charest. Pour cette bande originale, le jazzman québécois a puisé son inspiration dans le swing et les musiques de cabaret des années 30, mais aussi dans le twist un peu ringard et toutes sortes de bruitages.
Se substituant habilement aux dialogues absents, la musique se fait narrative, s'amusant du contraste entre vieille France et mégalopole ultramoderne.
Voici donc une bande originale homogène et pourtant étonnamment riche et contrastée avec ses influences diverses et ses nombreux intervenants. Parmi eux, la chanteuse Béatrice « Betty » Bonifassi (épouse de Benoît Charest) et -M-, dont l'interprétation du délicieux « Belleville rendez-vous » vaudra à son compositeur un césar et une nomination aux oscars en 2004. (CT)
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